Frédéric Bastiat : « Le but d’un système économique est d’apporter la prospérité au plus grand nombre. Le moyen d’y parvenir c’est la liberté laissée à l’individu de s’organiser »

Interviews virtuelles mais exclusives accordées par les personnalités ayant le plus influencé le cours de l’histoire de la France et des Français. Nous les avons retrouvées et rencontrées afin de leur demander quel jugement elles portent sur la situation politique et économique actuelle. Troisième interview de cette série de l’été avec Fréderic Bastiat. Ce dernier passe pour être le fondateur du courant libéral.

Frédéric Bastiat est un philosophe, économiste français du 19e siècle, très peu connu en France puisque le corps enseignant n’a jamais jugé son œuvre digne d’intérêt. Alors qu’à l’étranger on le considère comme le précurseur du courant libéral. Frédéric Bastiat jouit d’une notoriété considérable aux Etats-Unis où ses livres ont dépassé le million d’exemplaires.

Frédéric Bastiat est né à Bayonne en 1801. Il se fait connaître par des campagnes extrêmement violentes en faveur du libre-échange et contre le protectionnisme. En 1848, à 47 ans, il se rallie à la République, il est élu député des Landes et se positionne à gauche. Il meurt en 1850.

Frédéric Bastiat a produit une œuvre considérable. Il défend la liberté économique et politique. Le libéralisme est la clef de la prospérité pour le plus grand nombre. C’est la raison pour laquelle il va s’engager à gauche. Il défend le consommateur qui doit pouvoir choisir sans entrave le meilleur produit au meilleur prix, et le chef d’entreprise qui doit avoir la liberté de produire. Il combat la colonisation de l’Algérie, le protectionnisme, la spéculation, les hommes d’état corrompus et les lobbies. Il va aider les pauvres dont il pense que leur existence même est un scandale.

Jean-Marc Sylvestre : Frédéric Bastiat, vous êtes une personnalité à part dans le panthéon de la pensée économique et politique française…

Frédéric Bastiat : Je suis tellement à part que personne ne me connaît en France. Si j’étais né américain, j’aurais ma statue à New York. Alors qu’en France, je n’ai droit qu’à un buste modeste à Mugron. C’est un village dans les Landes que personne ne connaît sauf François Mitterrand qui y est venu à plusieurs reprises. Il venait en voisin chaque été. Il venait avec des visiteurs à qui il racontait ce que j’avais fait. C’était étonnant. Mitterrand avait une culture prodigieuse, notamment de tous les philosophes appartenant à l’école classique et libérale. Etait-il vraiment de gauche ? Je ne le crois pas. Henri Emmanuelli, qui est mon député, ici dans les Landes, me rend hommage lui aussi. En fait, on n’est jamais mieux servi que par ses adversaires politiques. Une fois qu’on est mort.

Vous êtes né à Mugron, n’est-ce pas ?

Oui, je suis né à Mugron. Mon père était un commerçant, disons assez aisé mais il est mort alors que j’avais 9 ans. J’avais perdu ma mère deux ans avant. J’ai donc été élevé par mes grands-parents qui tenaient le commerce. A 17 ans, j’ai dû abandonner l’école pour venir travailler dans le négoce familial. Alors je n’ai pas fait beaucoup d’études et quand vous n’aviez pas fait d’études en France vous ne pouviez pas faire carrière. Ça n’a pas beaucoup changé.

Mais je vais vous dire, j’ai été impressionné tout jeune par deux phénomènes : d’abord, étant dans le commerce avec mes grands-parents, j’ai appris comment fonctionnait le marché.

Ensuite, j’ai vécu à l’époque des grandes conquêtes napoléoniennes. Beaucoup d’observateurs trouvaient Napoléon Ier admirable, mais moi je sais que cette emprise de l’Etat central a saigné la France. On vivait mal en province à l’époque napoléonienne. Les victoires militaires ne remplissaient pas les greniers.

J’ai retenu de mon enfance que le marché était un formidable outil de la liberté et que l’Etat était toujours trop fort. L’Etat fonctionnait au profit de l’élite qui avait la main sur lui et qui le dirigeait.

Je trouve qu’aujourd’hui, la France n’a pas beaucoup changé. L’Etat central est décidément trop fort, trop coûteux. L’Etat veut se mêler de tout. L’Etat devrait se contenter de fixer les règles de droit et de les faire respecter.

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Frédéric Bastiat, vous avez abandonné le négoce familial dans les années 1840, vous êtes monté à Paris et vous avez commencé à écrire des chroniques et des pamphlets, ce qui vous a valu une notoriété internationale …

Si vous le dites. En fait, j’étais ambitieux. Je n’ai pas honte de le dire, je voulais sortir de cette condition provinciale un peu ennuyeuse. Quand je suis arrivéà Paris, je suis rentré sur le conseil de Lamartine que j’avais rencontré dans une brasserie, et avec qui j’avais sympathisé dans un réseau qu’on appelait l’école économiste ou libérale. Dans ce réseau, j’ai découvert des gens comme Adam Smith, David Ricardo, Thomas Malthus, John Stuart Mill, leur pensée et leurs écrits m’ont beaucoup aidé. Je les trouvais intelligent. Ils m’ont tous conforté dans l’idée que la chose la plus importante, c’était la liberté individuelle. Mon grand-père à Bayonne m’avait élevé dans cette idée, mais à Paris je me suis rendu compte que la liberté donnait un sens a la vie. L’exercice de cette liberté commence par l’acquisition de l’indépendance. Il fallait de l’argent. Quand vous êtes pauvre, vous ne pouvez pas être libre.

Mon obsession a été de me battre pour défendre la liberté de l’individu face a toute autorité. Alors appelez cela du libéralisme si vous voulez , de l’antiétatisme aussi, mais dans mon livre La loi que j’ai publié en 1850, le passage clef est celui ci : « Il y a trop de grands hommes dans le monde ; il y a trop de législateurs, organisateurs, instituteurs de sociétés, conducteurs de peuples, pères des nations, etc. Trop de gens qui se placent au-dessus de l’humanité pour la régenter, trop de gens font métier de s’occuper d’elle, trop font la morale ».

Les choses ne se sont pas beaucoup améliorées en deux siècles.

Vous savez ce que Flaubert a écrit de vous ? Il écrivait à George Sand, le 7 octobre 1871 : « Dans trois ans tous les Français peuvent savoir lire. Croyez-vous que nous en serons plus avancés ? Imaginez au contraire que, dans chaque commune, il y ait un bourgeois, un seul, ayant lu Bastiat, et que ce bourgeois-là soit respecté, les choses changeraient ! »

C’est très gentil, mais les fonctionnaires de l’école publique si chère à Jules ferry n’ont jamais ouvert un seul de mes livres. Flaubert aussi aurait mérité d’être mieux traité par l’Education nationale. Moi, je n ai pas eu la chance de lire Madame Bovary, je savais que Flaubert écrivait un roman sur la condition des femmes, mais je suis mort au moment où ce livre est sorti. On m’a dit après le succès qu’il a eu. Je suis content. C’est un livre qui respire la liberté individuelle. Les femmes devraient lui élever une statue. Vous parliez de George Sand, quelle liberté aussi. Mais elle n’a pas eu d’histoire avec Flaubert. Flaubert était beaucoup plus jeune, il avait 17 ans de moins qu’elle, mais leur rencontre a été explosive. Flaubert l’adorait et c’était réciproque alors qu’elle n’avait pas une passion débridée pour les hommes. Ce qui est pour moi, intéressant c’est que ce couple était la rencontre, la confrontation intense de deux libertés individuelles. Ils étaient tellement différents. Le résultat a été génial pour toute la fin de ce siècle et après. Leur talent, c’était leur liberté.

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Pour en revenir au cœur de vos travaux, vous avez quand même été très sévère à l’encontre de l’Etat ou du pouvoir étatique ?

Moi, sévère ? Non ! J’essayais d’être pédagogue. Ça m’amuse toujours de débusquer les mythes ou les sophismes entretenus autour de l’Etat. Ça m’amuse aujourd’hui d’entendre des hommes politiques me copier. Ils me volent des phrases entières, ils se les attribuent parce que personne ne me connaît.

Sur l’Etat, Jacques Chirac a dit un jour « Cette grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde », et bien c’était de moi.

A propos du socialisme, ce n’est pas Dominique Strauss Kahn qui a dit que c’était « la spoliation légale », c’est moi …et bien il a repris cette phrase lors d’un congrès socialiste. A l’époque quand j ai écrit cela, ça ne plaisait pas aux ancêtres de Mr Hollande.

Pour moi, la richesse c’était « le profit de l’un est le profit de l’autre, bref la richesse crée la richesse, le travail crée le travail …travailler plus pour gagner plus… « , ça ne vous rappelle personne ? C’est rigolo non ?

Mais en quoi êtes-vous un homme de gauche ?

Je suis de gauche comme Napoléon III parce que nous souhaitions que tout le monde puisse bénéficier de la croissance. Je me méfiais de la redistribution des revenus ou de la solidarité forcée. Il m’est tout à fait impossible de concevoir la Fraternité légalement forcée, sans que la Liberté soit légalement détruite, et la Justice légalement foulée aux pieds.

Et le protectionnisme, comment y échapper ?

Le protectionnisme est une catastrophe. J’ai raconté cette pétition qui était arrivée au parlement de la part des fabricants de chandelles qui demandaient à être protégés « de la compétition ruineuse d’un rival étranger », qui leur livrait une « concurrence déloyale en fournissant sa lumière à des prix trop bas » ce fournisseur était … le soleil !

Cette pétition s’achève par la demande d’une « loi qui ordonne la fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, […] par lesquelles la lumière du soleil a coutume de pénétrer dans les maisons ».

C’est d’actualité comme on le voit avec les chauffeurs de taxis, les pharmaciens, les notaires qui défendent leurs monopoles et leurs rentes de situation.

Donc vous refusez le protectionnisme pour défendre le libre échange ?

Je défends le libre-échange réciproquement choisi et je montre comment il est plus intéressant de pratiquer le libre-échange, même face à des pays protectionnistes. Toute protection est spoliatrice alors qu’à l’inverse le libre-échange permet un effet multiplicateur de richesses.

Allez expliquez cela a vos gouvernants, ils n’ont rien compris. Les Anglais ont très bien compris cela.

Mais vous avez été élu député des Landes à l’Assemblée constituante en 1848, celle qui a fabriqué la IIe République, mais on vous a reproché de voter tantôt à droite, tantôt à gauche.

C’est vrai, je ne me sentais ni de droite, ni de gauche …mais je n’étais pas le seul. Il y en a d’autres. Un nommé Emmanuel Macron a dit cela aussi je crois, il n’y a pas si longtemps. Je votais pour les dispositions qui renforçaient la liberté individuelle et contre toutes celles qui renforçaient l’Etat. Je votais pour toutes les mesures qui permettaient d’accroitre la prospérité de chacun sans hypothéquer les libertés individuelles.

Mais voyez vous, je me suis rendu compte très vite qu’étant ni de droite, ni de gauche, il était très difficile de faire carrière en France. Pour accéder au pouvoir, il faut être aidé, structuré, et s’appuyer sur un parti. Je lui souhaite bon courage au petit Macron. Surtout qu’il n’a pas de doctrine, ni de programme. Ça sent l’arnaque politique cette affaire. Macron finira dans les bagages de François Hollande. François Hollande est une mante religieuse. Il finira par le récupérer.

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Mais, vous aussi, vous avez bien été récupéré par Louis Napoléon. Vous avez voté pour Louis Napoléon Bonaparte à la présidence de la République ?

Exact, c’était un homme intéressant. Quel parcours ! Il était socialiste mais libéral… ça se passait bien. Alors je reconnais que la prise de pouvoir et la restauration de l’empire m’ont fait peur, mais je n’étais plus dans la course. Je vous rappelle que je suis mort le 24 décembre 1850, et que Napoléon III est devenu empereur le 2 décembre 1852. Alors c’est vrai qu’avec l’Empire, les libertés individuelles ont été un peu écornées, mais pas longtemps ; la prospérité individuelle n’a jamais été aussi bien partagée. Avec le recul, cet empire a fait d’immenses choses. Ce n’est pas comme son oncle Napoléon Ier qui a mis la France à genoux. Quand je vois que les programmes scolaires glorifient ce « Corse, fou furieux » cet esclavagiste, et ignore Napoléon le petit, je me dis que l’histoire est injuste.

Qu’est-ce que vous auriez à conseiller à nos personnels politiques aujourd’hui ?

Vos personnels politiques, je ne les connais pas très bien. Si j’étais aux affaires, je serais inquiet, parce que la situation internationale est inquiétante, mais l’est-elle plus qu’au 19ème siècle ? Je ne le crois pas. Au 19ème siècle, nous étions en pleine révolution industrielle. Comme vous aujourd’hui, qui êtes en pleine révolution digitale.

Ce qu’il faut refuser dans les périodes de grandes mutations, ce sont les atteintes aux libertés individuelles. La tentation est forte.

Au 19ème siècle, nos amis qui se sont saoulés de Marx n’ont pas voulu comprendre que le système socialiste et communiste était un système autoritaire. Il faut se méfier aujourd’hui, certains imaginent prendre le pouvoir dans le monde par la terreur religieuse.

Le seul conseil, c’est de marier l’autorité et la liberté individuelle.

Ce que je déplore, c’est le manque d’esprit critique. Il ne faut jamais hésiter à mettre en cause les éminences, les gens de pouvoir qui sont installés. Je n’ai aucune raison de vénérer Jean-Jacques Rousseau, Platon, Montaigne ou Montesquieu. Ils nous ont cassé les pieds et les oreilles avec leurs certitudes.

La France regorge de donneurs de leçons. Je n’ai jamais compris l’admiration qu’avait le peuple de France pour la Grèce antique ou l’empire romain. Ces deux modèles avaient une économie basée sur le pillage et l’esclavage. Charlemagne et Napoléon Ier ont essayé de conquérir l’Europe sur les mêmes principes. Quelle erreur !

(Interview imaginaire, recueillie, reconstituée ou imaginée par JMS, juillet 2016)

Pour en savoir plus, Les principaux livres de Bastiat :

Le Libre-échange

Harmonies économiques

Sophismes économiques

L’Etat

La Loi

Trois livres écrits sur Bastiat, sa vie et son œuvre qui méritent d’être parcourus.

Jacques Garello, Aimez-vous Bastiat, Paris, Romillat, 2004.

Gérard Minart, Frédéric Bastiat (1801-1850) : le croisé du libre-échange, L’harmattan Paris, 2000.

Robert Leroux, Lire Bastiat : Science sociale et libéralisme, Paris, Hermann, 2008.

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