Frondeurs, syndicats, étudiants et… François Hollande : le plan de Valls pour sauver sa peau

Face à un François Hollande qui voudrait reculer, Manuel Valls souhaite rebattre les cartes pour essayer de sauver sa loi… Et sa peau.

Le déjeuner du président de la République avec son Premier ministre ce jeudi aura été plutôt crispé. François Hollande a fait du Hollande pur jus, c’est-à-dire qu’il a d’emblée rassuré son Premier ministre en lui disant qu’il excluait le retrait du texte, mais il a dans la foulée expliqué qu’il fallait écouter les manifestants et trouver les moyens de s’entendre pour éviter que le feu ne prenne partout.

Manuel Valls, lui, a fait du Valls pur jus, convaincu que la loi El Khomri allait dans le bon sens, en réexpliquant qu’il était hors de question de déshabiller le projet, qu’il allait dans le bon sens, qu’il fallait réussir une réforme du droit du travail que tous les pays en Europe avaient engagé avec des résultats positifs, que la pire des injustices était le chômage de masse, et que la majorité de l’opinion publique et notamment les chômeurs ne comprendraient pas que le Gouvernement baisse les bras une fois de plus.

D’autant que toutes les études d’opinion qui ont été faites depuis trois jours montrent clairement que la grogne et même la colère sociale est dirigée contre François Hollande et pas contre des réformes « dites libérales ».

Mais la politique ayant ses raisons et ses contraintes, il fallait aussi trouver le moyen de passer, sans mettre la France à feu et à sang. Le Premier ministre considère que les manifestations n’ont sans doute pas eu le succès escompté par leurs organisateurs, et surtout que les étudiants sont très extérieurs à ce que racontent les dirigeants de l’UNEF. Le syndicat lié au PS représente moins de 10% des effectifs.

Manuel Valls semble estimer qu’il peut rebattre les cartes pour dégager des marges de manœuvre et sauver la loi. Son plan s’organiserait maintenant sur trois axes.

1) Il va recevoir, et écouter, encore et toujours, y compris les étudiants qui au départ étaient exclus du jeu. Bref, il va faire la pédagogie qu’il aurait dû faire avant. Mais avant, c’était quand la loi avait été confiée à Emmanuel Macron. Passons sur cette querelle d’ego qui n’est pas sans importance dans le désordre actuel. Donc le Premier ministre va écouter.

2) Il va avancer deux concessions qui vont apparaître majeures aux syndicats. D’abord, il ne pourra pas ne pas donner raison à Laurent Berger, le premier secrétaire de la CFDT, quand il demande qu’on revienne sur le plafonnement des indemnités de licenciements. Valls a besoin de la CFDT. La deuxième concession est une suggestion faite par la CGT et qui avait été très vite abandonnée. Après examen, c’est la seule mesure qu’on pourrait remettre sur la table pour renouer le dialogue et sortir du piège du tout ou rien : il s’agirait d’admettre le principe d’une surtaxation des CDD. C’est très facile à expliquer à une opinion radicalement opposée au texte. Manuel Valls peut expliquer qu’en taxant les CDD, il dissuadera les chefs d’entreprise de signer des CDD. Il ne le croit pas, mais son problème est de désamorcer la fronde et d’empêcher qu’elle ne dégénère en Révolution. Et d’ajouter que si le chef d’entreprise est dissuadé de prendre des CDD, il prendra des CDI…

<--pagebreak-->Si cette promesse permet aux dirigeants de la CGT de dire à leurs troupes qu’ils ont obtenu une concession majeure et de revenir dans le jeu du dialogue, pourquoi pas ? Myriam El Khomri ayant précisé que cette mesure ne serait pas dans sa loi mais inscrite dans la loi de finances. Très important.

Parallèlement, Matignon aurait mobilisé l’Education nationale pour trouver du grain à moudre en direction des étudiants. Sur la question de la formation ou de stages à l’étranger, ou même d’Erasmus, qui est en voie d’extinction. Encore que les étudiants et les lycéens ne soient pas les plus à plaindre. 80% des chômeurs aujourd’hui n’ont aucune qualification. Le vrai sujet, c’est la formation, un sujet qui était exclu de la loi et qui pourrait s’y retrouver.

3) Manuel Valls et ses équipes veulent tout faire pour ramener le débat sur la loi au Parlement. Parce qu’au Parlement, il peut exister une coalition majoritaire pour discuter et faire passer le texte.

Alors certaines concessions faites feront l’objet de débats violents. La surtaxe des CDD, par exemple, peut difficilement passer. Non pas parce qu’elle édulcore le texte initial, mais tout simplement parce qu’elle aurait des effets pervers et néfastes. Ce n’est pas parce que les CDD vont devenir plus chers que les chefs d’entreprise embaucheront des CDI. Ils embaucheront des CDI quand ils auront plus de souplesse pour gérer leurs effectifs. Au demeurant, les chefs d’entreprise ne sont pas opposés au contrat unique si le contrat unique leur permet de s’adapter aux aléas de la conjoncture.

Le CDD n’a pas besoin d’être surtaxé, il a d’ailleurs déjà assez de taxes, c’est la prime de précarité. 10% du salaire. L’application de cette prime n’a pas poussé les patrons à choisir des CDI.

La seule mesure qui débloquerait les CDI, c’est l’abaissement des charges sociales. Actuellement, elles représentent 80% du salaire. Pour un salaire versé de 100 euros, le coût global avoisine les 180 euros. Aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, on est à 130 Euros. Résultat : les grandes entreprises offrent des CDI mais dans leurs filiales étrangères.

En plus, le CDI en France, c’est « for ever » quelle que soit la marche de l’entreprise. Du coup, le chef d’entreprise a peur d’être paralysé, pris en otage.

En fait, Manuel Valls recherche les concessions qui ne peuvent pas altérer son projet. Alors personne ne sait s’il y parviendra, mais ce que l’on sait, c’est que pour protéger sa loi, il lui faut d’abord calmer les syndicats, les étudiants encartés à l’UNEF et les frondeurs. Après, il pourra travailler au Parlement.

S‘il ne parvient pas à sauver ce texte fondateur d’une vraie mutation, il sera obligé de se démettre. Des compromis ça passe encore,  mais des compromissions, ça n’est  pas tenable pour l’avenir. Curieusement, la situation économique pourrait lui donner un peu de marge de manœuvre. Ce n’était pas prévu, ce n’était pas attendu.

<--pagebreak-->Mais on a appris aujourd’hui que la production industrielle avait progressé assez fortement en janvier 2016. + 1,3% contre une baisse de 0,6% en décembre dernier… Cela redémarre dans tous les secteurs. Alors les instituts de conjoncture sont très prudents sur la pérennité d’une telle reprise, mais pour l’instant elle serait prémonitoire d’un changement de climat.

Deuxième évènement, la décision de la banque centrale de sortir un bazooka monétaire pour exfiltrer l’Europe du piège de la stagnation. Mario Draghi a une fois de plus fait le job de booster de l’économie en obligeant les agents économiques à investir puisque s’ils épargnent, ils seront confrontés à un taux d’intérêt négatif. Le taux d’intérêt négatif, ça n’est rien d’autre qu’une taxation sur l’argent qui dort pour obliger les investisseurs à se bouger.

Le problème dans cette période, c’est que l’investisseur n’a guère envie d’investir. L’avantage pour le pouvoir, c’est que cette facilité à emprunter de l’argent à taux zéro va forcément l’inciter à s’endetter encore davantage. Pourquoi se gêner.

François Hollande peut très bien considérer qu’en période électorale, il n’a pas intérêt à lancer des réformes qui peuvent paraître douloureuses. L’emprunt facile va lui donner de l’oxygène et de la marge de manœuvre.

Si Manuel Valls travaille pour le plus long terme, il n’a pas intérêt, lui, à travailler avec de l’argent facile. Son intérêt est de réformer. Mario Draghi a donné ce jeudi de l’oxygène aux économies européennes, mais il a encore creusé l’écart entre les conservateurs qui ne veulent rien changer et ceux qui savent que l’argent ne sera pas éternellement gratuit et qu’il faudra à un moment ou à un autre travailler pour de vrai. La vie à crédit dispense de faire l’effort d’affronter la réalité, mais ça ne dure pas.

François Hollande vit à crédit et joue 2017… Manuel Valls joue à plus long terme, il ne peut pas vivre à crédit.