Grève SNCF : chronique d’un fiasco annoncé pour les syndicats, le contribuable et le gouvernement. Un grand gagnant : BlaBlacar.

La grève perlée, qui dure depuis deux mois maintenant, a redémarré ce lundi avec des perturbations importantes sur le réseau TGV et RER.

 

La grève, jusqu’à quandet pourquoi?Personne ne le sait. Jusqu'à épuisement des troupes sans doute, parce que maintenant toutes les sources officielles du conflit ont été purgées. Le gouvernement a confirmé qu’il ne toucherait pas au statut des cheminots en poste, qu‘il allait faire reprendre la dette de la SNCF par l’Etat et lancer des investissements de modernisation du réseau secondaire. Le résultat, c’est que cette grève va se terminer par un fiasco généralisé. 

 

Du côté des syndicats, on fonce tout droit vers la Berezina. Les cheminots n‘ont objectivement plus de raisons de poursuivre ce bras de fer. Après le renoncement du gouvernement sur la dette, ils n’ont plus aucune raison de faire grève,sauf à conduire une stratégie de désordre.Et encore, le succès mitigé des manifestations pour coaguler un mécontentement, le peu d’enthousiasme à se joindre aux troupes des insoumis de Jean-Luc Mélenchonauraient dû les convaincre que l’opinion publique ne va pas les suivre. L opinion grogne, s’organise avec des moyens de transport alternatif. 

En fait, le front syndical est cassé. Les réformistes qui regroupent le plus de monde ont cherché tout le week end une solution de sortie.La Cfdt en tête pense pouvoir annoncer la fin de la grève pour le 5 juin. Restent les syndicats les plus durs, les plus radicaux qui pensent encore pouvoir se battre, sauf que leurs troupescommencent àmanquer d’argent. Le cout de la grève se faisant sentir sur la feuille de paie amputée de près d’un tiers depuis avril, ça commence à grogner dans les familles. La grève à la SNCF devient complètement inutile parce que les syndicats ont réussi à protéger l’essentiel. 

 

Du côté du gouvernement, on a aucune raison de pavoiser. Edouard Philippe pourra sans doute dire qu’il a fait passer une réforme de fond et remis les trains sur les rails, il pourra répéter qu’il a sauvé le grand service public des transports, sauf que la partie n’est pas gagnée.

Pour les cheminots en poste, rien ne va changer. Ils gardent leurs statuts, leurs traitements, leur retraite, leur horaire... ils ont obtenu que la SNCF soit allégée d’une grande partie de la dette, soit 35 milliards d’euros en deux fois:les 25 premiers milliards d'euros de dette de SNCF Réseau en 2020, avant les 10 milliards restants en 2022. 

D’après Bercy, cette reprise de la dette ne fera pas dérailler les finances publiques.Les techniciens de la direction du Trésor sont formidablement doués puisque cette dette viendra gonfler le montant global de la dette publique sans peser sur le déficit public. Extraordinaire tour de passe-passe, qui oblige Bruno Le Maire à se soumettre à un exercice de contorsion pédagogique assez sophistiqué pour protéger nos intérêts et nos engagements à Bruxelles, pendant que le Premier ministre essaie d’amadouer les syndicats. Il y a des jours où, du côté de Bercy, on doit se dire que le métier de ministre n’est quand même pas une sinécure. 

En réalité, ce que Edouard Philippe ne dit pas encore très clairement, c’est que cette reprise de dette lui crée des obligations. 

Pour pouvoir réussir cette opération financière, le gouvernement se retrouve avec des obligations incontournables. 

 

Un. Il faut que la loi portant réforme de la SNCF soit appliquée,dans toutes ses composantes, changement de statut, nouvelles responsabilités, autonomie financière, répartition des moyens et des compétences avec les régions et les collectivité locales, ouverture à la concurrence internationale et régionale ... 

 

Deux, il faut que l’Etat et la direction de la Sncf ne se retrouvent pas dans l’obligation de ressusciter le statut des cheminots pour les personnels nouveaux entrants. Cette question sera forcément débattue lors de la rédaction de la prochaine convention collective à laquelle les syndicats sont évidemment associés. 

 

Trois, il faut que l’Etat aille au bout de la réforme de retraites avec la suppression des régimes spéciaux et leur alignement sur le régime général. Là encore, sur le terrain, les syndicats qui se sont battus pour protéger ces spécificités ne vont pas baisser les bras aussi facilement. 

 

Quatre, il va falloir que les régions qui ont en charge la gestion des TER jouent le jeu.Or, les conditions économiques les entrainent plus vers des solutions de transport routier plutôt que de maintenir le chemin de fer qui a besoin d’investissements importants. 

 

Au total, la partie n’est donc pas gagnée. Elle l’est d’autant moins que les syndicats vont sortir de ce conflit complètement groggy, frustré et amer. Alors, ils se sont évidemment mis dans cette situation tout seuls mais les meilleurs spécialistes des relations sociales savent bien que non seulement il faut savoir terminer une grève, mais il faut aussi éviter d’humilier l’une ou l’autre des parties. 

Tout le monde risque de perdre dans ce jeu social empoisonné par les intérêts corporatistes et politiques. Tout le monde. Les syndicats qui sont à bout de souffle. Le gouvernement qui voulait faire une réforme structurelle très forte et qui a été obligé d’acheter au prix fort un compromis mou... et très surement les contribuables qui devront payer la facture de la dette d’une façon ou d’une autre. 

Les seuls gagnant dans cette affaire, ce sont les moyens alternatifs de transport. Le grand gagnant étant Blablacar qui vu son activité exploser. Chez les jeunes, chez les seniors. 

En fait, les syndicaux qui se battaient pour protéger le service public de la SNCF, pour s’opposer à la concurrence, ont favorisé cette concurrence dans des proportions que personne ne pouvait imaginer. Les cheminots ont fait le lit de l’économie de marché qu’ils combattent bec et ongle. Mais qui a dit que la crise rendait intelligent ?