Jean-Baptiste Colbert, ministre d’Etat de Louis XIV : « François Hollande n’a rien compris à l’économie »

Interviews virtuelles mais exclusives accordées par les personnalités ayant le plus influencé le cours de l’histoire de la France et des Français. Nous les avons retrouvées et rencontrées afin de leur demander quel jugement elles portent sur la situation politique et économique actuelle. Deuxième interview de cette série de l’été avec Jean-Baptiste Colbert, l’homme fort du XVIIe siècle.

Jean-Baptiste Colbert, né en 1619, à Reims aurait dû prendre la succession de son père Nicolas, un riche marchand drapier, qui vend ses marchandises dans toute l’Europe. Mais à 24 ans, Jean-Baptiste entre comme commis au service du puissant Le Tellier, secrétaire d’État à la Guerre de Richelieu.

C’est là qu’il est repéré par Mazarin dont il devient l’intendant privé. A ce titre, il côtoie tous les jours ou presque le futur Louis XIV. Mazarin gouverne la France en attendant la majorité du souverain. Dix ans plus tard, il est le plus proche conseiller de Louis XIV qui le fait entrer au Conseil d’en-haut comme ministre d’État, le nomme surintendant des Bâtiments (1664), contrôleur général des Finances (1665). Pendant plus de vingt ans, il va incarner l’État aux côtés du Roi-Soleil. Il sera considéré comme l’homme le plus puissant du royaume. A sa disparition, Louis XIV se retrouvera comme orphelin. Sans le soutien de Colbert, c’est-à-dire, sans cap, ni boussole, ni stratégie, la fin du règne de Louis XIV sera désastreuse.

Jean-Marc Sylvestre : Monsieur le ministre Colbert, peut-on dire que vous avez été le plus proche conseiller du roi pendant 20 ans ?

Jean-Baptiste Colbert : Certains le disent c’est vrai ! Je pense que j’avais la confiance du roi. Oui, mais je ne l’ai jamais trahi et surtout nous étions complètement en phase sur les objectifs de son règne et les moyens d’y parvenir.

Alors les historiens m’ont, je crois, assez bien décrit comme un ministre mesuré, austère, intègre, pragmatique, serviteur jusqu’au sacrifice personnel de son roi, de l’État, du royaume. D’ailleurs Madame de Sévigné m’appelait « le Nord », craignant « la glace qui l’attendait » juste avant d’entrer en audience avec moi. Elle avait ajouté en écrivant à sa fille que « j’étais prêt à tout pour conquérir puis conserver le pouvoir, d’une rare violence devant les obstacles, retors, machiavélique et manipulateur ne pensant qu’à placer les membres de sa famille aux plus hauts postes et à accroître sa fortune par tous les moyens, même frauduleux ».

Je la cite évidemment : Madame de Sévigné avait rêvé ma perte. Elle se mêlait de tout. Elle pensait avoir de l’influence. Le roi, un jour, m’a demandé si elle pouvait nous gêner. Je lui ai conseillé de la laisser faire. La laisser écrire. A l’époque, elle faisait le buzz et il n’y avait pas de réseaux sociaux. Elle avait, je crois, une bonne plume mais une petite cervelle. Elle était incapable d’imaginer ce que nous voulions faire de ce royaume. Lisez-la avec attention et vous verrez que nous l’avons utilisée parfois à son insu. Enfin, je pense qu’elle ne s’en rendait pas compte. Molière était plus malin. Il avait aussi beaucoup plus de succès. Son audimat était meilleur. Le roi l’aimait beaucoup. Les nobles le haïssaient. Ceci explique cela.

Quel était le dessein du roi ?

Mazarin pensait que le temps était venu pour que la France sorte de ses guerres intestines, forge et consolide son unité et surtout sa puissance. Le futur roi Louis XIV a été éduqué dans cet esprit.

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Pour le roi comme pour vous, la puissance c’était quoi ?

Pour résumer, la puissance ne pouvait être qu’économique. C’est la puissance économique qui conditionne tout le reste. Je me suis consacré à restaurer la richesse de ce pays. Sous l’autorité de sa majesté, je n’ai eu de cesse de donner une indépendance économique et financière à la France. Il faut arrêter de rêver et j’enrage de voir la France de François Hollande s’enfoncer dans la stagnation alors qu’il y a tant de choses à faire.

Il faudrait expliquer que la puissance d’un royaume se définit par la richesse de son Etat. Pour ce faire, il faut disposer d’une balance commerciale excédentaire et accroître le produit des impôts de façon raisonnable, imposer fortement les rentes et alléger la fiscalité sur ceux qui créent de la richesse, il faut aussi ne pas avoir de dettes.

Quand je vois qu’aujourd’hui, les dettes sont tellement conséquentes que les banques centrales sont obligées de baisser les taux pour alléger le fardeau… Mais si vous continuez à baisser les taux, vous n’aurez plus d’épargne et si vous n’avez plus d’épargne, vous n’investissez plus.

De quoi êtes-vous le plus fier ?

Pour enrichir la France, j’ai mis en place, moi, Colbert, un système économique inspiré du mercantilisme. Mon idée était d’importer des matières premières bon marché pour les transformer en produits de qualité qui pourraient se vendre plus cher, c’est-à-dire industrialiser la France et réexporter des produits à forte valeur ajoutée, avec une balance des paiements excédentaire.

C’est pour cette raison que j’ai créé une puissante marine, pas pour faire la guerre, pour importer les matières premières et exporter les produits finis. C’est pour cette raison que j’ai créé des manufactures avec monopole pour fabriquer les produits de qualité à partir des matières premières.

Monsieur le ministre vous nous décrivez là ce qu’on a appelé le Colbertisme ?

Laissez son nom à un système économique peut paraître très flatteur sauf qu’on a dit n’importe quoi sur ce que vous appelez le Colbertisme. On a retenu que c’était un système où l’Etat avait tous les pouvoirs, mais ça n’est pas vrai.

Sous le règne de Louis XIV, nous avons suggéré la création de manufactures industrielles, les Gobelins ou St Gobain sont parmi les plus célèbres, mais je crois que l’on a dû en développer plus de 350.

En réalité, on détectait un besoin, on cherchait des investisseurs privés et on les encourageait à participer au projet comme des capitalistes, mais il s’agissait des premiers capitalistes. Alors c’est vrai, nous cherchions des investisseurs amis. La seule chose que nous faisions c’était donner des octrois, des avantages fiscaux, ou des marchés. Mais franchement ce type de soutien public est encore très utilisé aujourd’hui, 3 siècles plus tard.

C’était cela le Colbertisme, ça n’était pas un capitalisme d’Etat comme le croient encore les socialistes français.

Mais ça n’avait d’intérêt que si nous étions « compétitifs » comme dit votre Premier ministre Valls. Pourquoi ? Parce que le but était aussi d’exporter. D’où la flotte de bateaux, d’où l’aménagement des ports, d’où les plantations de forêts royales pour avoir du bois et fabriquer les bateaux, d’où les comptoirs que j’ai ouverts à Pondichéry aux Indes, sur l’île Bourbon que vous avez appelé plus tard l’île de la Réunion, et même dans la nouvelle France au Québec.

Il y avait un plan d’ensemble de développement de la richesse.

Comment jugez-vous la politique actuelle menée par François Hollande et par Manuel Valls ?

Si j’osais, je dirais que c’est nul ! Il n’y a pas de plan d’ensemble, pas d’ambition, pas de cohérence. Par conséquence, vous n’avez aucun résultat. C’est dommage parce qu’il y a du Colbert dans votre Premier ministre ! Je me reconnais assez dans ce qu’il voudrait faire. Il y a de l’autorité, de la rigueur, de la modernité, mais il n’est pas soutenu par votre souverain. D’autant que votre roi François n’a pas de vision. Moi j’ai été totalement soutenu jusqu’à ma mort par le roi Louis XIV qui avait un projet précis. Rendre la France et les Français riches.

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Mais monsieur le ministre d’Etat, vous n’aviez pas de comptes à rendre à un parlement. Le peuple n’avait rien à dire. Les rois de France avaient un pouvoir absolu, donc c’était facile pour vous ?

C’est terrifiant votre question, l’opinion publique ne retient que le côté roi soleil et le château de Versailles, les privilèges, etc. Nous avions des comptes à rendre en permanence. Si le peuple ne votait pas, il savait se faire entendre. La noblesse et le clergé aussi. Mais je vais vous raconter parce que c’est très important pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui.

Le roi haïssait la noblesse et c’était réciproque. Pour assoir son pouvoir et réaliser ses projets, il a tout fait pour étouffer cette noblesse. Il a construit Versailles pour impressionner les investisseurs étrangers et pour enfermer les nobles. Les nobles venaient à la cour, ça les flattait mais ça les ruinait. Pendant qu’ils étaient à Versailles à faire le beau dans la Galerie des glaces, ils laissaient leur domaine en jachère avec des fermiers qui n’étaient pas dirigés. Ils se ruinaient. D’ailleurs, j’avais suggéré au roi de précipiter cette ruine en leur vendant très cher des titres et des honneurs et quelques privilèges, ce qui aggravait leur impopularité. Ces personnages bêtes payaient pour cela. J’avais aussi suggéré au roi qu’ils payent leur pension à Versailles. Le roi était ravi de les humilier ainsi. Avec Versailles, on avait inventé un système de gîtes ou de chambres d’hôtes complètement pervers parce que c’était un piège.

Versailles était-elle une prison dorée pour les aristocrates ?

Bien sûr et c’était le lieu de la rumeur et du ragot. Du buzz. Les nobles louaient des petites chambres sous les toits sans aucun confort. Les plus riches faisaient construire des hôtels somptueux à Paris, mais ils ne les occupaient pas. Ils restaient à Versailles. Une vie de cour exécrable. Ils regardaient le roi déjeuner, ou souper mais eux ne mangeaient pas. Ils pouvaient acheter certains des mets que le roi n’avait pas touchés. Il y avait des traiteurs à Versailles qui se faisaient beaucoup d’argent avec les mets du roi.

Le roi m’avait demandé de concevoir la Galerie des glaces un peu comme les réseaux sociaux. C’était le Facebook du XVIIe siècle. Toute la cour s’y retrouvait et le roi parfois la traversait, parce que cette galerie reliait l’appartement du roi a celui de la reine. Le roi passait ses nuits avec une de ses maitresses qu’il choisissait dans la cour, mais parfois il allait honorer la reine. Dans ce cas là, tout le réseau le savait et en parlait. C’était une opération politique.

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Et pourquoi cette Galerie des glaces ?

Cette Galerie des glaces avait une fonction très particulière. Le roi l’a voulue ainsi. Ça n’a pas été facile parce qu’on n’avait pas de glaces à l’époque, il fallait les acheter sur l’île de Murano à Venise, qui avait une sorte de monopole. Donc les prix étaient exorbitants.

C’est un secret d’Etat mais le roi m’avait autorisé à monter une expédition pour aller voler les process de fabrication à Venise et avec ces procédés, on a créé la compagnie de St Gobain pour les fabriquer. St Gobain a fourni Versailles et toute la bourgeoisie parisienne, qui voulait de petites galeries dans leur habitation.

Un jour j’ai demandé au roi pour quelle raison il avait tant voulu ces glaces.

– Mon cher Colbert, vous êtes d’accord que cette cour n’a rien d’autre à faire que de nous causer des ennuis. Dans la galerie, les nobles se regardent de pied en cap. Et pendant qu’ils s’admirent, ils ne font pas de politique contre moi…

Donc, les glaces de Versailles ont joué un rôle politique déterminant.

Politiquement, nous avons dépouillé les nobles et le clergé de leur fortune et nous avons enrichi les bourgeois qui travaillaient. Les commerçants, les industriels, les financiers.

Et nous savions, le roi et moi, que cette bourgeoisie qui payait les impôts demanderait un jour un droit pour participer au pouvoir. Nous y étions prêts mais la cour résistait.

Nos successeurs n’ont pas compris cela. Louis XV passait son temps à s’amuser et Louis XVI avait peur que les nobles ne l’étranglent. En fait, ce sont les révolutionnaires purs produits de la bourgeoisie que nous avions enrichis qui les ont fait décapiter, lui et son Autrichienne, trop ambitieuse pour comprendre que les temps changeaient.

Le propre des souverains est qu’ils s’imaginent intouchables. Les souverains modernes sont dans ce cas. Regardez-le votre François Hollande, il est arrivé au pouvoir en promettant monts et merveilles. Quand le peuple s’est aperçu qu’il ne tenait aucune de ses promesses, le peuple s’est mis à grogner et à le détester. Le peuple de France est régicide. On le sait. Donc tous les rois ont peur.

Monsieur le ministre d’Etat, on a l’impression que vous n’avez eu aucune difficulté dans l’exercice de votre longue fonction…

J’avais la confiance du roi. Mais il fallait la mériter. Quand j’ai pris la décision de demander à congédier Fouquet, ça n’a pas été facile.

Alors ce jour-là, les historiens l’assurent, vous avez monté un complot pour l’évincer. Fouquet était un personnage majeur, et il pouvait gêner votre ascension, donc vous l’avez éliminé, pour prendre sa place ?

C’est Madame de Sévigné, cette langue de vipère, qui a raconté cela. La vérité est différente. Fouquet était surintendant des finances et il était richissime. Comment croyez-vous qu’il ait pu s’enrichir ? Eh bien, il volait une partie des impôts qu’il était chargé de collecter. J’ai réuni quelques preuves et j’ai dit au roi : « voilà ce que nous coûte Fouquet « . De plus, si nous voulions un Etat moderne qui puisse percevoir les impôts équitablement, il nous fallait des agents totalement honnêtes. Une question de confiance. Fouquet se sentait au-dessus des lois. Je l’ai fait arrêter à Nantes par d’Artagnan, un honneur d’être arrêté par le vieux d’Artagnan et ses mousquetaires. Même Alexandre Dumas n’ y aurait pas songé. À la suite de cette arrestation, Louis XIV va supprimer la charge de surintendant des Finances et créer un conseil des finances royales dont je me suis occupé.

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Que faites-vous désormais ?

Quelle question. Je suis mort, en septembre 1683, j’ai été inhumé à l’église Saint Eustache, mais l’essentiel de ma dépouille a été transférée dans les catacombes de Paris en 1787, un siècle plus tard, deux ans avant la Révolution française que j’espérais. J’ai assisté à tous ces évènements

On a dit que vous aviez refusé de recevoir Louis XIV sur votre lit de mort, est-ce vrai ?

Je pense que ma mort a dû peiner le roi. Il a voulu me voir jusqu’au dernier moment. Mais je ne sais plus ce qui s’est passé le jour de ma mort. Je pressentais que le roi allait « disjoncter » et se prendre pour « le Roi Soleil ». Après ma mort, la fin du règne a été beaucoup moins tenue, moins rigoureuse. Le roi s’est mis à dépenser sans compter. Certains nobles se sont révoltés. Il a fallu les acheter. Le résultat a été désastreux. Il est parti dans une politique étrangère contre les Habsbourg qui a été ruineuse.

Vous avez un homme politique français qui a rapporté dans le livre qu’il a écrit sur moi, une phrase que j’aurais prononcée au moment de ma mort. J’aurais dit selon lui : « J’ai tout donné de moi au roi ; qu’il me laisse au moins ma mort » et j’aurais ajouté « si j’avais fait pour Dieu tout ce que j’ai fait pour cet homme, je serais sauvé dix fois ! « .Ça me paraît un peu prétentieux mais c’est un peu vrai.

Il faut lire ce livre, son auteur c’est François d’Aubert, il a écrit des choses justes. Il est très objectif. Il n’a pas dit que des choses aimables, mais avec le recul, il a eu raison. Il ne faut pas trop encenser les grands hommes. Ils finissent toujours par se prendre pour ce qu’ils ne sont pas. Il est bien ce d’Aubert. Il a appartenu au parti libéral et il a servi Valery Giscard d’Estaing. Giscard a été un bon roi. Je ne sais pas ce qu’il est devenu.

(Interview imaginaire, recueillie, reconstituée ou imaginée par JMS, juillet 2016. Le livre de François d’Aubert Colbert ou la vertu usurpée, a été publié en 2010 aux éditions Perrin)

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