L’affaire Ferrand oblige Macron à accepter un big bang moral, et ça n’a rien avoir avec la politique. Relisez vite Machiavel ...

La loi de moralisation présentée par François Bayrou est une loi d‘opportunité qui va très loin et qui ne servira à rien. C’est le moment de lire ou relire Machiavel…

La loi de moralisation, rebaptisée au dernier moment « loi pour la confiance », a été présentée par François Bayrou comme la loi la plus importante de ce début de quinquennat. On veut bien le croire, puisque c’est le premier projet. On veut bien le croire parce que c’est la perspective de ce projet qui avait scellé l’alliance entre François Bayrou et Emmanuel Macron. C’est donc ce projet demandé par le président du Modem, qui lui a permis d’obtenir un poste de ministre d’Etat.

Le projet Bayrou est donc très important parce que le gouvernement pense que face à l’affaire Richard Ferrand qui éclabousse tout le mouvement En Marche, cette loi peut calmer le jeu.

Une fois qu’on a dit cela, on n’a rien dit, parce que cette loi de moralisation ne servira à rien. Elle est confuse, floue et radicale, donc compliquée. Il faut moraliser le comportement politique, ok. Mais comment surveiller, contrôler et empêcher les débordements systémiques et contaminants ? Il faudra dessiner la frontière entre la morale et la politique, entre la vie privée et la vie publique, entre l’ambition de faire entrer la société civile et de tout faire pour que cette société civile ne puisse pas respirer dans l’hémicycle.

Les conflits réels ou potentiels relatant les petites et grandes combines pour contourner la loi vont feuilletonner pendant tout le quinquennat. Pas d’emplois familiaux, d’accord, mais de quelle famille parle-t-on ? De la famille officielle, illégitime ou recomposée ? Pas de cumul avec une activité professionnelle, mais de quelle activité parle-t-on ? L'enseignement oui, mais la médecine non, et le chef d’entreprise qu'on a incité à se présenter pour qu’il nous apporte sa lecture de la situation ne pourra plus exercer. Si son entreprise est petite, elle mourra. La majorité des chefs d’entreprise élus députés sera en faillite au bout de 6 mois. Ça n’est évidemment pas le but.

Le risque de cette loi est d’accoucher d’une usine à gaz qui sclérosera l’activité et freinera la modernité. Pas de fou, pas d’aventurier, pas d’inventeur.

 

Cette loi de moralisation est de même essence que le principe de précaution que Jacques Chirac, dans un excès de démagogie, avait offert aux écologistes. Le principe de précaution a sclérosé l'expérimentation et l'innovation dans tous les domaines. Et si la France est une mine d’intelligence, cette intelligence s’est expatriée.

Au-delà des risques de coups de freins, cette loi contient évidemment des menaces d’inquisitions. Tout savoir et savoir tout sur tout le monde, quel programme. Même Robespierre n'aurait jamais voulu commencer le régime de la Terreur aussi brutalement. Danton l’avait prévenu et il en est mort.

Le projet présenté par François Bayrou est évidemment dangereux parce que, dans le climat anxiogène actuel, cette loi permet tout et n’importe quoi.

Il y a certes un problème dans le comportement des hommes politiques, mais il suffisait de s’attaquer au système : durée du mandat et contrôle de la corruption. Le reste est affaire de comportement personnel qu’on imagine encore apprendre à l‘école pour vivre ensemble. La morale personnelle, c’est de la responsabilité acquise par l’éducation, mais l’école apprend- elle encore la vertu, et le respect des autres, pas sûr.

Le comble dans ce projet de loi, c’est que François Bayrou n’a même pas introduit d’amnistie pour les fautes commises avant la loi. Ferrand se trouve obligé de se défendre de comportements légaux vieux de plus de 20 ans. Ils sont devenus immoraux. Faute d’être catholique pour défendre une loi aussi punitive. Michel Rocard, lui, qui avait écrit le projet de loi de moralisation des financements politiques, avait introduit une amnistie pour les « crimes » commis avant la loi. Au moins, on apurait le passé. Michel Rocard était protestant. Question d’éducation, d’école.

 

Beaucoup d’observateurs pensent que Emmanuel Macron, dont l‘ADN politique est fondée sur le pragmatisme et le respect absolu de la liberté individuelle, n'aurait pas proposé un tel barnum législatif, constitutionnel et règlementaire. L’application va tellement à l’encontre du dynamisme et de la diversité dont on a besoin. Mais c’eut été politiquement incorrect que de refuser cela à François Bayrou, qui pense avoir la légitimé pour définir la morale politique.

Donc le coup est parti. Macron pensait gagner du temps en espérant que les faiblesses humaines découvertes dernièrement chez ceux qui donnaient des leçons ne fassent pas trop perdre de voix.

 

Si la France se plonge dans un débat sur « la morale en politique », la France n’est pas sortie du piège parce que c’est un piège. Une idée : le ministre de l’Education nationale pourrait remettre Machiavel au programme de la 3ème ou de la seconde. L’introduction à la morale y est plus accessible que chez Kant, qu’on parcourt très vite en classe de terminale.

 

Nicolas Machiavel a passé une partie de sa vie à étudier le fonctionnement de l‘Etat. Il n’a pas bonne presse en France à tel point qu’il a donné son nom au machiavélisme. Un comportement pervers et absolu au sommet le plus haut.

En fait, Machiavel, c’est tout le contraire, et le machiavélisme n’a rien de dangereux. Tous les chefs d’Etat de génie l’ont pratiqué. Et beaucoup de philosophes ont reconnu chez Macron, pendant la campagne, des traits de comportement conceptualisés par Machiavel.

Né à Florence, Machiavel fait des études de droit puis exerce des fonctions politiques importantes à une époque compliquée. L’Italie est la proie d’invasions étrangères qui la pillent et la rendent instable ; le pays repose sur de petits Etats divisés et instables. On dirait aujourd’hui des petits privilèges, des communautés, des groupes corporatistes.

En réaction contre cette instabilité, Machiavel souhaite unifier l’Italie afin de recouvrer la paix et la force du pays, comme d’autres ambitionnent de restaurer la puissance de la France.

Parce que les dirigeants, selon Machiavel, doivent rechercher toujours à conquérir le monde. Peu morale, cette conquête vient du fait que l’homme n’est pas sociable par nature, et son seul but est d’avancer tout en se conservant (importance du désir de conservation). Mû par un désir de conquête, l’homme qui possède le pouvoir devient un prince, dont les modalités d’exercice du pouvoir diffèrent selon les cas.

Si la principauté est héréditaire, les coutumes instaurées reposent sur la raison et la mémoire. Cet Etat ne connait pas la violence car il est institué depuis longtemps.

Si la principauté est nouvelle, le pouvoir est encore peu institué et tout peut arriver. Les bases ne sont pas établies. C’est vrai des Etats monarchiques, militaires et c’est aussi vrai des démocraties modernes. C’est là où Machiavel est passionnant.

A la différence de ses contemporains, Machiavel ne décrit pas la nature du gouvernement, mais les moyens de conservation du pouvoir. Il oppose sa vision à toutes celles des Anciens en ce qu’il n’étudie pas le meilleur régime qui n’est pour lui qu’une utopie ; il préfère considérer l’homme comme il est et non comme il devrait être. Il considère qu’il existe dans toute république deux humeurs : l’une pour le peuple et l’autre pour les grands, et que seule leur désunion amène à la création de lois favorables à la liberté.

Machiavel considère ainsi que le prince (celui qui détient l’autorité politique) doit user de tous les moyens nécessaires à la réalisation de ses objectifs : selon une phrase qui lui est attribuée, « la fin justifie les moyens ». Le prince doit conserver le pouvoir autant qu’il peut ; le but étant d’être efficace afin de parvenir le plus rapidement possible à ses fins.

Certains princes conservent le pouvoir par la ruse, par la force, par l’argent, d’autres par la puissance et la redistribution du produit de cette puissance.

Machiavel considère cette méthode juste dans la mesure où tout homme bénéficiant du pouvoir agirait de la même manière que le prince. L’Etat use de la force, mais dans le but de mettre en place des lois pour le bien du peuple. Le prince a besoin du peuple pour se maintenir au pouvoir et le peuple a besoin d’être écouté...

 

Dans Le Prince, son œuvre majeure, au chapitre XV, Nicolas Machiavel écrit : « En politique mieux vaut pour être utile, considérer la vérité effective de la chose plutôt que l'imagination qu'on s’en fait. Beaucoup se sont imaginés des républiques et des principautés que jamais personne n’a vues véritablement. Ni vues. Ni connues. Parce qu’il y a un tel écart entre la façon dont on vit et celle dont on devrait vivre, que celui qui délaisse ce qui se fait pour ce qui devrait se faire apprend plutôt à se perdre qu’à se sauver.... De là, il est nécessaire à un prince, s’il veut se maintenir au pouvoir, d’apprendre à pouvoir ne pas être bon, et d’en user et n'en pas user selon la nécessité ... »

 

Au chapitre XVIII, Machiavel est encore plus clair (aujourd’hui on dirait cynique ou machiavélique). « Il est louable à un prince de tenir sa parole, de vivre avec intégrité sans employer la ruse, chacun en convient. Cependant, l’expérience de notre temps (on est au 16e siècle) montre que les princes qui ont fait de grandes choses sont ceux qui ont tenu peu compte de leur parole, et qui ont su, grâce à la ruse, circonvenir l'esprit des hommes et à la fin ils ont vaincu ceux qui se sont fondés sur la loyauté... »

« Un prince prudent, ne doit pas tenir sa parole lorsque la promesse qu‘il a faite tourne à son désavantage, et qu’ont disparu les raisons qui lui avaient fait promettre.

En général, les raisons de justifier le manquement à la parole donnée n’ont jamais fait défaut aux princes »

« La condition pour se maintenir au pouvoir et cela quelles que soient les promesses, est d’apporter ce que le peuple attend ou croit attendre... »

« La morale n’est donc pas nécessaire à l’exercice de la politique tant que le prince n’oubliera pas que le peuple croit le contraire »

Le Prince, Nicolas Machiavel, (Edition poche)