La bataille navale pour les zones de pêche annonce l‘entente impossible avec les Anglais

Le poisson que l’on cuisine en France est principalement pêché dans les eaux britanniques, et ça pourrait bien être le nœud de la négociation commerciale entre Européens et Britanniques. Cette bataille pour les lieux de pèches préfigure la difficulté de s’entendre. 

Les douze coups de Big Ben ont à peine fini de sonner le Brexit, les négociations pour définir les relations futures du Royaume-Uni avec l’Union européenne sont à peine entamées, que le bras de fer s’engage entre Boris Johnson et les Européens.  Avec la menace toujours lancinante de ne pas s’accorder et de laisser les relations commerciales régies par un cadre minimal, c’est-à-dire, celui de l’OMC, l’Organisation Mondiale du Commerce, et donc finalement un hard deal, d’une sortie avec des conditions très dures. 

 

Boris Johnson va pouvoir continuer à négocier, ce qui est son sport favori, en menaçant encore et toujours de s’affranchir des règles qui régissaient le fonctionnement du grand marché européen. 

Ce bras de fer a commencé dès cette semaine sur les lieux de pêche que l’Union européenne se partageait avec les Anglais. Ces lieux avaient été affectés depuis plus de quinze ans après d’âpres négociations, mais ils semblaient convenir à tout le monde. A peine l’heure du Brexit avait elle sonné que les Anglais ont interdit l'accès de leurs eaux territoriales de la Manche aux pêcheurs français. 

Le Royaume-Uni possède des eaux spécialement poissonneuses.  La France, la Belgique, le Danemark, les Pays-Bas etc – en tout 7 pays européens viennent y pêcher depuis des années. Notamment autour des îles de Guernesey et de Jersey. 

Les poissons britanniques représentent 30% des poissons pêchés pour la France, parfois plus pour d’autres pays. 

C’est le « risque de rupture le plus grave » dixit Michel Barnier, lui-même très porté sur le sujet car ancien ministre de la Pêche. Une réelle menace qui pèse sur les négociations.  Londres entend fermer l'accès de ses zones de pêches aux navires étrangers, en mettant un terme à la politique commune de la pêche en vigueur depuis 1970 dans l’Union européenne...

 

L’idée est donc de menacer de réduire l’accès à ces eaux britanniques et c’est à Guernesey, la zone la plus proche des cotes françaises, que la restriction a déjà commencé. L’ile britannique chère à Victor Hugo est un cas à part, puisqu’elle n’entre pas dans le cadre de la période de transition qui court jusqu’à la fin de l’année entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Elle est régie par une convention à part, dite Convention de Londres, qui a pris fin avec le Brexit. Guernesey a donc limité l’accès aux pêcheurs français. Guernesey est située au large de la France, dont ce n’est pas là que les zones les plus poissonneuses se situent ; mais on est bien dans un avertissement de ce qui pourrait se faire à plus grande échelle.

 

Boris Johnson n’interdira vraisemblablement pas l’accès aux eaux britanniques, mais il ne va pas s’empêcher de les monétiser. Il a trois façons de négocier pour obtenir une compensation : 

Soit il autorise l’accès aux eaux britanniques mais il demande en échange une absence de droits de douane pour les pêcheurs britanniques revendant leur pêche au continent européen (estimé à 70% des prises).

Mais ça pourrait ne pas être assez, et Boris Johnson pourrait mettre dans la balance un autre secteur, en demandant que la City conserve son accès aux services financiers européens.

Le troisième levier du Premier ministre sera de négocier sur les normes. Normes sociales (conditions de travail, normes fiscales et surtout normes environnementales, notamment sur la protection des espèces). 

Du côté européen, la position est tout aussi claire et ferme : si le Royaume-Uni veut avoir accès au marché européen, il faudra qu’il respecte les règles en matière sociale, fiscale, environnementale, sanitaire… Michel Barnier a d’ailleurs déjà fait un pas dans cette direction en estimant qu’il « faudra maitriser les divergences » plutôt qu’une convergence absolue. 

 

La solution pour l’Europe pourrait être de faire d’un accord sur la pêche un préalable à toute négociation. Régler ce dossier en priorité en imposant qu’il y ait un accord sur la pêche avant l’accord global sur le reste des relations commerciales. L’échéance du 1er juillet 2020 est évoquée pour cela.

 

L’Union européenne tempère, par la voix de Michel Barnier ou d’Ursula Von der Leyen sur le fait que les Européens vont proposer aux Britanniques une relation commerciale jamais vue, sans quota ou droit de douane. Mais le Royaume-Uni sait qu’il tient les pêcheurs européens en otage. Boris Johnson, en fermant ses zones de pêche parle à son électorat qui, à la base, souhaite un Brexit dur. Ce faisant, il place la barre très haut pour pouvoir obtenir un compromis. 

Les Européens ne sont pas complément désarmés. Ils peuvent demain empêcher les bateaux anglais de livrer leurs cargaisons dans les usines de transformation française. Or la transformation industrielle sur le continent représente près de la moitié de la pêche anglaise.  

Boris Johnson a tout-à fait la possibilité d’empêcher les y de venir trainer  leur filets près des cotes anglaises.  

Mais en réponse à cet ostracisme, les Européens peuvent très bien refuser d’ouvrir les usines de traitement. 

A ce petit jeu, tout le monde risque fort de tomber à l’eau.