La « Food révolution » devrait réconcilier le monde agricole et les écologistes. Forcément, encore faut-il que les uns comme les autres le veuillent et s’écoutent .

L’ouverture du salon de l’agriculture ne va pas échapper à l’inévitable manifestation des militants écologiques qui vont, comme d’habitude, protester contre les pratiques des agriculteurs alors qu’ils devraient en faire leurs alliés. Le monde de l’agro-alimentaire et celui de l’écologie sont condamnés à s’entendre.   

Le salon de l’agriculture va une fois de plus être l’occasion de voir s’affronter les hordes de nouveaux consommateurs, plus ou moins épaulés par les écologistes et les agriculteurs inquiets ou en colère contre les mutations incohérentes et le laxisme des politiques qui ne songent  qu’à une chose, préserver leur capital électoral.

Les nouveaux consommateurs existent bien sûr. Ils sont d’âges très différents, il appartiennent à divers catégories socio-professionnelles et lieux de vie, ils habitent la ville ou la campagne mais on sait qu’une mutation est en marche. Mais très difficile de dresser de typologies. Les hommes de marketing se prennent la tête pour les définir et les regrouper. Ils sont tellement contradictoires dans leurs attitudes et dans leurs choix. 

Il y a des “repentis” qui ont radicalement changé leur alimentation pour raison de santé ou d’éthique, il y a des “épicuriens” qui privilégient leur plaisir mais y intègrent certaines préoccupations nutritionnelles, en passant par les pragmatiques, qui se concentrent sur leur pouvoir d’achat.

Enfin, il y a aussi la majorité des écologistes qui achètent bio, naturel ou circuit court. Par gout, par idéologie. Mais globalement, beaucoup des écolos et des nouveaux consommateurs se rejoignent pour remettre en question le modèle dominant de production et de distribution des produits agro-alimentaires. Le digital et les réseaux sociaux ont facilité le développement de tous ces courants. La critique porte sur la grande distribution, mais fait aussi et surtout le procès des agriculteurs. 

Au moment du salon de l’agriculture, les enfants de la ville vont venir caresser les animaux de la campagne et leurs parents vont gouter les produits du terroir, mais dans les tribunes politiques et les salons parisiens du 11eme arrondissement ou d’ailleurs, on va continuer de taper sur les agriculteurs et plus généralement sur le monde paysan. Sympathiques, pittoresques mais ... paysans quand même !

 

Quelle erreur, quelle bêtise que de taper sur les agriculteurs en les accusant de tous les maux dont souffre la planète. Quand on reprend ce que leur reprochent les différentes chapelles de l’écologie, des ayatollahs aux militants de l‘écologie, on hallucine. 

Les agriculteurs sont coupables de tout et de n’importe quoi. Pêle-mêle, si on fait l’inventaire, il ressort un acte d’accusation qui n’en finit pas. Ils sont coupables de tout :  

-D’empoisonner la terre de nos pères en la gavant de glyphosate donc ils sont responsables de l’apparition des perturbateurs endocriniens et donc de la multiplications des différents formes de cancers. 

-De détruire les équilibres naturels en accélérant la déforestation pour dégager des terres cultivables.  

-De modifier les espèces végétales à des fins de productivité ou de marketing.

-D’être les plus gros émetteurs de gaz à effets de serre.  

-De ne pas entretenir la nature pour le bien des générations futures mais pour satisfaire les appétits à court terme des fonds d’investissement. 

-De bloquer les prix des terres ici, mais de favoriser la spéculation à la hausse ailleurs.  

-De raréfier le terrains à bâtir ou d’obliger les populations à s’entasser dans des métropoles surdensifiées etc .. Sans parler de leur obsession structurelle à réclamer des aides et des subventions. 

Alors le monde agricole n’a certes rien à voir avec celui des bisounours. En un demi siècle, il a du assumer tant bien que mal une des plus formidables mutations structurelles. 

L’agriculture française a du faire face à une augmentation de la demande intérieure et extérieure considérable, les entreprises ont assumé les progrès technologiques, les innovations scientifiques et les conséquences sociales d’une telle transformation. 

Le résultat est que le monde agricole a du (et doit encore) résoudre une équation qui ressemble fort à la quadrature du cercle. 

Il doit à la fois produire des biens alimentaires et l’enjeu aujourd’hui est mondial parce qu’on sait très bien que les grandes zones de population ne sont pas toutes auto-suffisantes. Il faut donc, pour éradiquer les risques de famine ou de malnutrition, organiser des approvisionnements (que ça relève du marché ou de l’organisation des gouvernements).

Mais  dans le même temps, le monde agricole doit répondre à des exigences de qualité. Qualités nutritives, sanitaires et esthétiques. 

Parallèlement, il doit protéger et entretenir cette nature qui peut s’abimer ou s’épuiser. 

Enfin, le monde agricole doit remplir ces missions à un cout qui soit supportable par le consommateur et suffisant pour le faire vivre décemment. Et c’est bien là où le bât blesse. Parce que ce consommateur ne veut pas ou ne peut pas toujours payer le juste prix de revient de ses biens alimentaires mais il exige une campagne impeccablement entretenue et habitée. 

Les écologistes sont en majorité partis en guerre contre le monde des paysans alors qu’ils auraient intérêt à s’en faire des alliés et réciproquement. Les écologistes n‘ont évidemment pas tort dans leur combat mais ils ne tiennent pas compte des contraintes auxquelles sont confrontés les agriculteurs. 

1ère : la population mondiale ne pourra pas en totalité manger bio. Les rendements bio ne le permettraient pas, loin s’en faut. Les pouvoirs d’achat non plus. Les mouvements écologiques sont donc complètement utopiques s’ils persistent à faire du prosélytisme dans ce sens. La Food révolution est inéluctable mais elle implique une période de transition qu’il faut accepter de gérer. 

 

2ème : le consommateur à sans doute envie de modifier ses modes alimentaires. Moins de protéines animales et plus de protéines végétales. Mais les agriculteurs ne sont pas contre évidemment, encore faut-il cesser de culpabiliser les éleveurs qui garderont leur place.

 

3ème : le consommateur a besoin de qualité et de plaisir. L’agriculteur le sait et beaucoup d’entre eux ont compris que leur survie passait par la production de produits haut de gamme, labellisés et marketés, d’où le succès des produits de marques, de terroir. Si seulement les écologistes qui protègent la planète se battaient avec la même énergie pour le plaisir et le goût d’y vivre.  

 

4ème : le monde agricole a un immense atout dont il ne profite guère dans son combat quotidien contre ses adversaires. Cet atout, c’est la qualité de sa formation scientifique et la qualité de son enseignement. L‘enseignement agricole française est en marge de l’Education nationale dont il ne dépend pas administrativement. C’est un des mieux organisés dans le monde. Avec ses lycées agricoles, ces BTS et son réseau d’école ingénieurs agro de très haut niveau. Les produits de cet enseignement sont partout dans l’économie. On les trouve dans toutes les branches de l’agriculture (productions animales ou végétales), dans l’industrie agro-alimentaire, également dans la pharmacie, l‘industrie agro-chimique, dans la banque, les fonds d’investissement  et, chose beaucoup moins connue, dans l'assainissement, l’irrigation et tout ce qui touche à l’environnement où les agro sont incontournables. 

« La Food révolution » est une aventure qui est née sur la paillasses des écoles d’ingénieurs agro. Les mouvements écologiques s’en sont souvent emparés. Ils ont eu raison. L’erreur est d’en faire une idéologie de transformation du système économique parce que ça n’est pas l’objet. 

La Food Révolution est en germe évidemment. Elle va toucher les grandes marques de l’alimentaire, les réseaux de la grande distribution et le monde agricole.  Il faudra donc que chacun se regarde dans son miroir et se penche sur son expérience et sa valeur ajoutée. Il faudra évidemment que chacun réfléchisse à sa raison d’être ( qui n’est pas seulement une mode ) et à la mise en place de nouvelles façon de travailler et d’innover, collaboratives, empathiques. 

Mais au final, les uns comme les autres, producteurs, consommateurs écologistes ou pas, ne peuvent pas oublier que le changement a forcément un fondement scientifique et que les faits éclairés par la science sont têtus.