La France à contretemps de la conjoncture mondiale

Par Jean-Marc Sylvestre. « La France qui maquille ses chiffres et qui triche sur les faits… » L’accusation violente est d’un commissaire européen qui désespère des réactions de la gouvernance françaises face aux réalités de la situation économique. Henri de Castries, le PDG d’Axa, 1er Groupe d’assurance qui est pourtant, lui habituellement si policé, s’est lâché publiquement cette semaine contre son ancien camarade de promotion à l’ENA , la fameuse promotion Voltaire, en accusant le président de la République de refuser toutes les réformes et de se contenter de « replâtrage ».

Les milieux européens et la presse allemande parle de maquillage, le milieux d’affaires parlent de replâtrage… on est en gros sur le même terrain. La fin de semaine a donc encore été terrible pour François Hollande parce que tout, ce qui se passe, les chiffres, les projets, les discours, tout, démontre que la politique économique française s’installe à contretemps de la conjoncture mondiale.

Pour les milieux d’affaires, c’est définitivement inquiétant et Pierre Gattaz élu au Medef à la succession de Laurence Parisot jugée trop conciliante, sait très bien qu’il doit son élection à l’engagement qu’il a pris de défendre le parti de l’entreprise. Son père avait été élu pour renouer le dialogue et trouver des compromis avec François Mitterrand. Lui sait très bien qu’il a été élu pour faire la guerre contre la bureaucratie et le conservatisme. Il la fera.

Pour les milieux internationaux, à Bruxelles notamment, la France prend désormais le risque de plomber la situation des pays européens qui ont fait d’énormes efforts pour s’en sortir. En Grèce, en Italie , en Espagne et ou Portugal , on regarde l’immobilisme français avec un brin de colère. D’où le coup de gueule de José Manuel Barroso traitant « la gouvernance française de réactionnaire et le système français d’archaïsme ». Le président de la commission s’adressait en fait aux populations de l’Europe du Sud qui ont fait ce qu’il fallait pour mériter le bénéfice de la solidarité. Leur douleur n’aura pas été inutile. Mais pourquoi la France s’exonérerait-elle de ce qu’elle a demandé aux autres.

Le procès fait à la politique française est d’agir en permanence à contretemps de la conjoncture mondiale.

Du coup, la France est incapable de profiter de cette conjoncture quand elle est en phase de reprise. Plus grave, l’économie française en dépit de sa puissance ne participe pas à la correction de cette conjoncture quand elle pique du nez. Elle reste en permanence à côté du film.

Acte 1. Quand François Hollande est arrivé au pouvoir, il y a un an, il a nié la gravite de la crise. Il a simplement essayé de faire des ajustements budgétaires en augmentant les ponctions fiscales d’un côté, et en distribuant des amortisseurs sociaux de l’autre. Le résultat c’est qu’en terme budgétaire, on n’a pas été capable de redresser les comptes publics d’où l’obligation d’aller pleurer un délai supplémentaire à Bruxelles. Mais le résultat c’est aussi qu’en terme économique, ayant découragé les créateurs de richesse que sont les chefs d’entreprise, la machine s’est asphyxiée d’où la récession et le chômage. Pendant ce temps-là, le monde entier, les pays émergents et les Etats unis, sont sortis de la crise.. Les pays européens du sud, qui ont fait des efforts considérables pour assainir leurs structures et améliorer leur compétitivité (le prix des actifs, des salaires et le montant des dépenses publiques a baissé de 30% en moyenne) ont pu monter dans le train de la reprise. La Grèce, l’Espagne, l’Italie, le Portugal sont sorti de l’enfer. C’est difficile mais ils sont sortis des zones dangereuses.

La France elle, est restée entre deux-eaux.

Acte 2, quand l’Elysée à la fin de 2012, s’aperçoit que finalement la France va rester plantée, la gouvernance décide d’un plan de compétitivité et promet de faire des réformes de structures (flexibilité du travail, restrictions budgétaires et retraites). Sauf que la prise de conscience est trop tardive, les plans compétitivité sont trop compliqués et trop longs à mettre en œuvre, le CICE par exemple, le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi, est incompréhensible donc inutilisable par la PME, et les réformes sont homéopathiques. Personne n’y croit.

La réforme des retraites ne touchera pas les points que la gauche a sanctuarisés : l’âge légal de départ à la retraite, c’est sacré. Le système de la fonction publique et des régimes spéciaux, c’est sacré. Enfin ces reformes élimineront toute expérimentation d’un système complémentaire par capitalisation. La capitalisation reste un tabou, aux yeux des dirigeants socialistes.

Acte 3, la France se berce d’illusions en pensant qu’elle pourrait attendre et rester en l’état, alors que la conjoncture a déjà changé. Les banques centrales du monde entier y compris la BCE ont semble-t-il durci un peu leur intervention. Plus question d’ajouter des liquidités aux liquidités. Pour deux raisons, d’abord parce qu’il a des risques d’inflation notamment dans les pays à forte croissance. Ensuite parce que les banquiers centraux savent que la reprise a touché la planète toute entière sur des bases relativement saines. Pas question donc de perturber les équations de croissance avec de la monnaie de singe. Pas question de refaire l’erreur de l’an 2000 où on a, partout dans le monde alimenté la spéculation financière. Les milieux financiers et boursiers ont très vite tire les leçons, l’ensemble des bourses mondiales a chuté cette semaine dans la perspective d’une raréfaction des liquidités.

Mais ça ne veut pas dire pour autant que les financiers sont pessimistes. Ils pensent seulement que la croissance sera désormais plus sélective, moins financière, moins spéculative. Avec des taux d’intérêt plus élevés et des rentabilités plus fortes, fondées sur la véritable compétitivité des entreprises.

En bref, alors que le monde entier se prépare a gérer un ralentissement plutôt sain de la croissance mondiale, la France en est encore à chercher les clefs du redressement.

On ne pourra pas profiter de la croissance des autres (il aurait fallu le faire avant), on risque au contraire de plomber nos partenaires européens . On ne peut pas être plus à côté de la plaque qu’aujourd hui. D’où la fureur de Barroso et des européens. D‘où la colère d’un grand patron comme Henri de Castries. D’où l’avertissement d’un jacques Attali ou d’un Alain Minc qui disent la même chose : « la France est en train de rater le train de la modernité et de l’économie mondiale. Et de nous promettre un destin (un déclin) identique à celui de Venise ».

Tout ce qui s’est passé cette semaine, va à l’encontre des contraintes de la réalité.

Quand les Chinois confirment les menaces de fermer les portes du marché chinois, aux produits français en réactions aux velléités protectionnistes, la France s’enfonce dans le rapport de force qui sera perdu d’avance. Ce n’est pas, par une surenchère au protectionnisme comme se plaît à le crier Arnaud Montebourg qu’il faut répondre, c’est par un accord des européens pour engager une négociation multilatérale sur le modèle des accords OMC. Ça passe donc par une relation forte avec les allemands. Plutôt que d’engager un renforcement de l’unité européenne, la France se tourne vers Berlin et l’accuse de laxisme à l’égard des chinois. La partie est perdue.

Quand l’Insee annonce une prévision économique mauvaise mais que tout le monde attendait, les ministres de l’économie parlent d’un pronostic qui ne serait pas plus fiable qu’un pari sportif et François Hollande répète haut et fort lors de la conférence sociale qu’il fera baisser le chômage avant la fin de l’année. Ce que personne de sérieux ne peut croire. Sauf à maquiller les chiffres avec des créations d’emplois publics. Ce qui est étonnant c’est qu’il n’a aucun doute. C’est la grande crainte des milieux d’affaires qui sont assez bien renseignés sur ce que prépare la haute fonction publique. « François Hollande veut tellement avoir raison sur le terrain politique qu’il est capable de multiplier les emplois d’avenirs et les contrats aidés…l’unité de compte maintenant c’est 100 000. Alors qu’il faudrait renforcer les possibilités de créations d’emplois marchands dans les entreprises.. Décidément rien de changera…»

Les partenaires sociaux eux-mêmes commencent à être inquiets. Ils ne sont pas inquiets de l’audace mais… de l’immobilisme. Vendredi, à la fin de la conférence sociale sensée les préparer à une grande concertation sur la réforme des retraites, ils étaient complètement pantois. « On n’aura même pas à se battre pour défendre ce qui n’est pas attaqué…!».

Ils ne craignaient pas une réforme des systèmes, y compris dans la fonction publique, ils s’y étaient préparés. C’est une évidence. Ils voulaient simplement qu’on leur laisse négocier certains points mais le programme va au-delà de ce qu’ils avaient imaginé. Même à la CGT, on estime qu’il ne se passera rien. Pas de vagues, pas de risques. Du coup, et c’est un comble, les syndicats eux-mêmes pensent que le système par répartition ne tiendra pas.

D’ailleurs, répartition ou capitalisation, le ressort est le même.

Dans la repartions, ce sont les actifs qui paient pour les inactifs. Dans la capitalisation c’est la même chose sauf que les retraites sont calculées de façon individuelle et souscrites volontairement. Mais dans les deux cas, la solidité dépend de l’activité économique et de la production de richesse. Pour tout le monde, l’effort principal devrait porter sur la dynamisation de l’activité. Si l’activité revenait, tous les problèmes ne seraient pas réglés certes mais les plus lourds oui. Dans les syndicats, on ne serait nullement opposé à l’introduction d’un régime complémentaire par capitalisation qui pourrait (ou pas) être abondé par l’Etat mais qui, au bout du compte s’appuierait sur l’effort contributif de chacun. Après tout la CGT elle-même connaît bien cette mécanique puisque c’est elle qui est à l’origine de la Préfon, système de retraite par capitalisation réservé depuis l’origine aux fonctionnaires mais qu’on pourrait ouvrir à tout le monde. C’est d’ailleurs un comble, les seuls bénéficiaires d’un régime par capitalisation à contribution individuelle et volontaires sont les fonctionnaires.

Le président d’Axa a commencé un lobbying d’enfer pour la formule. il y a intérêt mais pourquoi pas ? Une grande compagnie d’assurance internationale doit avoir autant d’expertise et de compétence pour gérer un fond de retraite qu’une association paritaire sous tutelle de l’Etat français. Peut-être même plus ! Sait-on jamais.

Les syndicats auraient préféré que le président de la république en parle le premier. Ça leur aurait facilité le travail. Pour l’instant, cette réforme attendue et nécessaire est morte avant même d’avoir été présentée. Au nom d’une application un peu étroite du principe de précaution sociale. Décidément, sur l’énergie comme sur le social, le principe de précaution tient lieu de stratégie.