La pandémie va finir par décimer le tissu des PME-PMI, coincées par les clients qui ne paient plus et les banques qui ne discutent pas.

Alerte rouge sur les délais de paiement :  les professionnels du recouvrement de créances préviennent Bercy des risques courus par les PME-PMI d’avoir à assumer les retards de paiement de leurs clients et dénoncent les abus qui se multiplient...

Denis Le Bossé, le président du cabinet Arc, un des leaders français de la gestion du délai de paiement, est encore monté au créneau cette semaine dans le journal Les Echos pour s’inquiéter d’un accroissement des abus au niveau des délais de paiement. 

La mécanique qui s’est mise en œuvre est assez redoutable et perverse. Elle est très simple.

Dans le cadre du plan de soutien aux entreprises qui étouffent pour cause de confinement général de l’activité, Bruno Le Maire avait bien précisé que celles qui ne respecteraient pas les délais de paiement ne pourront pas bénéficier du dispositif de prêts garantis par l'Etat.  Dans la même logique, celles qui distribuent des dividendes ne pourront pas reporter leurs charges fiscales et sociales. De même que celles qui ont la fâcheuse tendance à fréquenter les paradis fiscaux.

«  Denis Le Bossé qui connaît bien ces petits arrangements, explique que plusieurs grandes entreprises se sont d’ores et déjà affranchies et ont annoncé qu’elles renonçaient aux aides mises en place par les pouvoirs publics. Si cette attitude signifie qu’elles ne rencontrent aucun problème de gestion de trésorerie durant la crise sanitaire et économique que nous traversons, c’est une bonne nouvelle pour l’économie et pour les finances publiques ... mais dans ce cas-là, pourquoi alors de très nombreux fournisseurs ont-ils reçu un courrier signé par une grande entreprise cliente leur indiquant que leurs factures seraient bloquées durant cette période incertaine... »  

En clair, il ne faudrait pas que les entreprises fassent reposer sur leurs sous-traitants ou leurs fournisseurs leurs propres difficultés. C’est un calcul à courte vue : « les entreprises sont responsables de leurs fournisseurs. »

Et on s’aperçoit qu’en période de crise très sévère comme aujourd’hui, beaucoup ont tendance à refiler leurs difficultés aux autres, ce qui ne fait qu’accroitre la dégradation de la situation générale.  

Le confinement général de la société française a aussi stoppé net plus de la moitié de l’activité de production et de commerce. Beaucoup de secteurs et pas seulement l’hôtellerie ou le transport aérien, se sont retrouvés complètement vides de tout chiffre d’affaires.

On estime qu’après deux mois de confinement, l’économie française va perdre plus de 10 % de son PIB annuel. Ce qui entrainera un déficit budgétaire de 9%. La récession qui se prépare sera dans doute la plus profonde depuis la deuxième guerre mondiale, d‘où l‘importance du plan de soutien qui va représenter plus de 110 milliards d’euros après deux mois de confinement (25 milliards pour le chômage partiel, 7 à 10 milliards pour les indépendants et artisans, le repart et l’annulation des charges fiscales et sociales, les aides directes et les garanties de prêts par l’Etat ...)

« Pour amortir le choc, explique Denis Le Bossé, le ministre français de l’économie, Bruno Le Maire a pris des mesures spectaculaires d’aides et de soutien en financement de trésorerie afin d’éviter la destruction du tissu productif.  Avec parallèlement un appareillage social afin de préserver les capacités d’emplois. C’est colossal mais il a évidemment bien fait ».

Pour l’instant, l’appareil de production n’est pas détruit, il a été arrêté. En théorie, il pourra donc redémarrer dès que les conditions de vie en toute sécurité seront rétablies puisque la demande existe.

Au chapitre des aides aux entreprises, le gouvernement a donc actionné, via la BPI, tous les mécanismes de prêts et de crédit possibles, mais il est revenu sur la question des délais de paiement parce que les retards de délais de paiement représentent plus de 28 milliards d’euros. C’est une marge de trésorerie qui est paralysée ou retenue par les clients.

« Le plan de soutien doit éviter des catastrophes qui risquent d’affecter beaucoup de secteurs mais il faut aussi veiller à ce que les conditions mises à l’octroi des aides ne provoquent pas des dégâts collatéraux. Or, nous risquons d’en avoir. »

Quand le ministre dit que les entreprises ne pourront bénéficier d’un report de charges fiscales et sociales que si par ailleurs elles modèrent leur distribution de dividendes, beaucoup de gérants de patrimoine s’insurgent : « les dividendes représentent un revenu pour beaucoup d’épargnants et de retraités, et un moyen de financer des investissements alors Bercy peut faire ce qu‘il veut dans les entreprises d’Etat, mais dans les autres, il a intérêt à être prudent. La distribution des dividendes est du pouvoir des managements et des actionnaires. On ne peut pas mettre en risque une entreprise dont le cours de bourse est surveillé par des fonds étrangers. L’entreprise a besoin d‘avoir un actionnariat fidèle et sérieux si on veut qu‘elle reste française ».

Pour ce qui est des délais de paiement, on se retrouve dans la même logique, Bruno Le Maire a précisé que « les entreprises ne respectant pas les délais de paiement ne pourront pas bénéficier du dispositif de prêts garantis par l'Etat ». Normal a priori, « sauf, répète Denis Le Bossé, qu’on se retrouve avec des entreprises qui renoncent aux aides publiques et qui vont se rattraper sur le dos de leurs fournisseurs en retardant le paiement des factures. Alors, poursuit-il, les parties prenantes ont bien senti le danger de ce qui arrivait avec un risque d’abus qui fera des dégâts en aval.  Le Ministère de l’Économie et des Finances, la Banque de France, la Médiation du Crédit notamment ont donc rapidement mis en place un Comité de crise sur les délais de paiement. Ce Comité qui a appelé les entreprises au respect des délais de paiement et à leur diminution dans la mesure du possible, invite également l’ensemble des entreprises à transmettre les informations relatives aux pratiques de paiement de leurs clients grands comptes (exemplaires ou non-solidaires) à leurs fédérations professionnelles ou aux chambres consulaires. L’objectif étant de rappeler à l’ordre celles qui seraient, du fait de leurs retards de paiement, à l’origine de prochaines faillites en cascade »

« Ce Comité et le rassemblement derrière lui des organisations patronales, rassure et fait espérer aux dirigeants que les délais de paiement diminueront dans les semaines à venir. Il en va de la survie de dizaines de milliers d’acteurs.

Et si les grandes entreprises sont les premières visées c’est parce qu’elles disposent de davantage de moyens et sont les plus à même d’injecter du cash rapidement dans l’économie via le règlement de leurs factures »

Le vrai problème est que le rapport de force et la dépendance économique, qui sévissaient déjà avant la crise, font que des entreprises « acceptent » d’être payées très en retard de façon régulière, pour conserver un contrat, par peur de perdre un client. Bref pour tous ceux qui veillent à l'équilibre financier des entreprises, les entreprises qui ne sont pas payées à l’heure hésitent à faire remonter l’information par peur d’être black listée par le client, c’est à dire déréférencé de la liste des fournisseurs.

Les entreprises otages sont donc de plus en plus nombreuses.

Pour le président du cabinet Arc, il faudrait « durant cette période inédite, privilégier un circuit court et que les grandes entreprises et grandes PME, considérées comme les moins fragiles, déclarent leurs retards de paiement fournisseurs auprès du Ministère de l’Économie ou de la DGCCRF, et ce tous les mois via une plateforme dédiée. Cette déclaration aura pour avantage de déclencher une prise de conscience et de responsabiliser les entreprises qui ne respectent pas leurs engagements financiers, intentionnellement ou non. En temps de crise, les démarches doivent être faites par les moins vulnérables. La responsabilisation en matière de délais de paiement est une clé, il faut aujourd’hui lui donner l’élan qui lui manque » 

 

Le problème est d’autant plus grave que les mêmes entreprises piégées par les clients qui ne paient pas, se retrouvent en difficulté pour accéder au crédit bancaire... « Car même si le dispositif de crédit garanti par l’État bat son plein, et c’est bien, dit Denis Le Bossé, un très grand nombre d’entreprises en sont exclues : toutes celles notées au-dessus de 5+ à la banque de France «.

En clair de nombreuses PME fragiles, ne pourront pas s’appuyer sur les fameux PGE (prêts garantis.) Or elles sont déjà coincées par les retards de paiement.

Avec une mécanique aussi infernale le nombre de faillites va donc exploser et tout le monde est responsable : les banques, les grandes entreprises. On se souvient qu’en 2008, on était tombé dans les mêmes pièges. Mais on se souvient aussi qu‘à l'époque, il y avait un médiateur du crédit (c’était René Ricol) qui avait parcouru la France du Nord au Sud, pour trouver des compromis et sauver le tissu des PME.