La petite histoire de la conversion de François Hollande au social-libéralisme (et pourquoi il va avoir du mal à transformer l’essai)

Six mois auparavant, le revirement social-libéral aurait mis la France des fonctionnaires dans la rue. Aujourd’hui, l’idée déstabilise son gouvernement, qui se garde tout de même de faire trop de vagues, dans l’attente du prochain remaniement…

L’image du président de la république tout sourire au milieu des patrons français de la Silicon Valley la semaine dernière et finissant par embrasser celui qui avait fomenté la révolte des pigeons l’an dernier… cette image-là qui n’était pas forcement préparée restera pour beaucoup comme le symbole du changement à 180°. Les vieux socialistes français qui avaient cru que François Hollande pouvait changer le système et abattre ces ennemis de classe que sont la finance et le capitalisme internationals n’en croyaient pas leurs yeux. Le discours sur le pacte de responsabilité passe encore, « ça n’était, pour eux que des paroles verbales » mais là, à Washington et à San Francisco ce sont des gestes de ralliement à un système « dont on  avait dénoncé la lourde responsabilité dans la crise et les inégalités. »

A Paris, les ministres avaient du mal à avaler ces images venues d’Amérique. Benoît Hamon s’avouait mal à l’aise mais solidaire, Jean-Marc Ayrault répétait en boucle « qu’il y avait un pacte qui engageait le patronat » …etc. Les autres fuyaient…la semaine a été terrible pour la gauche et pour les chefs syndicaux.

« Le métier des responsables politiques est d’absorber ou d’amortir le stress de l’opinion publique », m’explique le responsable d’une grande institution financière, très proche de François Hollande. Il le connaît depuis des lustres, il l’estime, et il croit savoir, exactement ce qu’ il fait et où il va. Les deux hommes s’appellent souvent.

Aujourd’hui, la classe politique au pouvoir assume les critiques de la droite (mais c’est son métier) mais elle doit aussi absorber le stress grandissant de la gauche (et ça c’est déjà beaucoup plus difficile.)

Pour tous ceux qui connaissent bien François Hollande, ceux qui l’ont connu à HEC, puis plus tard à l’ENA dans la promotion Voltaire, son ADN social-libéral ne fait aucun doute .

« C’est gravé dans le marbre… » explique un de ceux-là,  devenu banquier. François Hollande est d’origine bourgeoise, il sait depuis toujours  que la France est inscrite dans la mondialisation, engagée dans l’Europe et l’euro, qu’elle ne peut pas échapper aux contraintes des marchés, ni au progrès technique. Il sait aussi que le modèle français n’est pas en mesure d’affronter cette modernité sans des restructurations profondes…. Mais, ajoute-t-il, nous sommes en démocratie. Pour réformer, il faut accéder au pouvoir.

Depuis l’ENA, François Hollande sait qu’il ne pourra accéder au pouvoir que par la gauche.

L’exemple de François Mitterrand l’obsède, la façon qu’il eut d’attendre que la société française soit mûre et l’habileté machiavélique avec laquelle il s’est servi du parti communiste pour ensuite l ‘étouffer et faire évoluer le pays. François Hollande admire l’art et la manière politique. Il n’aura de cesse de l’imiter…

La campagne présidentielle va appliquer cette stratégie de conquête du pouvoir. Il gagne la présidentielle à gauche en s’attachant la gauche de la gauche (Ce qui reste du PC, le Front de gauche et les écologistes) . Le discours du Bourget au cours duquel il déclare la guerre à la finance sera fondateur de sa victoire…

« Sans doute », dit un de ses amis qui a participé à l’écriture des premières moutures de ce discours si important, mais…  à la fin du fin, il a ajouté une formule du genre, je m’engage a réaliser ces promesses… si les conditions économiques le permettent… Tout le monde a oublié la fin de la phrase… étouffée par les ovations.

Si les conditions économiques le permettent … Dès son installation à l’Elysée, il sait évidemment que les conditions économiques ne le lui permettent pas. Il sait aussi que l’évolution de la concurrence  mondiale l’oblige à engager une politique économique  qui devrait être aux antipodes du programme sur lequel il a été élu.

A tous les visiteurs qui lui disent que les promesses sont irréalisables , il répond qu’ il a une dette politique envers l’électorat et qu’ il lui faut faire la pédagogie de la réforme.

En fait, c’est cette pédagogie qu’ il va faire pendant 18 mois, usant et abusant de toutes les ficelles politiques qu’ il a apprises au PS. Il fait semblant de croire que le cycle économique va lui ramener de la croissance, ce qui lui évite de répondre a tous les keynésiens du PS qui réclament une relance de la demande pour sortir du piège de la crise , mais qu’il ne peut pas évidemment payer, sauf à s’endetter encore davantage. Les marchés le refuseraient.


Très rapidement, après six mois de pouvoir, les chefs d’entreprisemultiplient les notes au président pour l’alerter de l’effondrement de l’appareil industriel.

Très rapidement, François Hollande est conscient de ce qu’il faudrait faire, une politique de compétitivité sur les coûts (une baisse des charges ) et sur le hors-coût (l’offre, l’innovation etc. etc.). Parallèlement, il sait qu’’il lui faut conforter sa relation avec l’Allemagne… mais il sait aussi qu’ il doit respecter la demande politique, donc il ne peut pas changer de discours public, sinon il perd son équilibre social.  Bref, la quadrature du cercle.

C’est à ce moment-là, que le président va essayer de satisfaire la gauche, il tire sur la corde fiscale pour limiter la casse budgétaire, il laisse faire les lois très marquées à gauche (Benoît Hamon, Cécile Duflot), mais c’est à ce moment-là qu’ il amorce son virage social-libéral par deux initiatives.

D’un côté il exige de ses ministres qu’ ils arrêtent de taper sur l’Allemagne et la BCE, on arrête donc cette logique du bouc émissaire. C’est aussi à ce moment que Pierre  Moscovici se débat comme un beau diable pour amadouer la commission de Bruxelles et obtenir un délai dans la réalisation des normes budgétaires. Ce qu’il obtiendra.

De l’autre côté, le président de la République va demander à Louis Gallois ce rapport sur la compétitivité. Lequel va préconiser un choc ou plutôt un transfert de charges de 50 milliards d’euros. Le rapport Gallois fait le buzz. La gouvernance française retiendra de la proposition Gallois la mise en place d’un transfert de 30 milliards sous forme de crédit d’impôt compétitivité emploi.

« Le virage social-démocrate ou social-libéral date de ce jour-là, explique encore ce financier. Parce que François Hollande va utiliser le rapport Gallois et le crédit d’impôt pour faire la pédagogie du changement de politique. Et ça n’est qu’ à la fin 2013 lorsque on sait que la politique initialement menée n’a produit aucun effet en termes d’emplois, aucune inversion de la courbe du chômage, quand on s’aperçoit que les effets du crédit d’impôt seront longs à se faire sentir que François Hollande va concevoir une politique de l’offre , complètement assumée et charpentée qui sera détaillée lors de la conférence de presse du début janvier 2014. »

« Et ne croyez pas que le président va abandonner. Il est intimement convaincu qu’il n’y pas d’autre issue que l’investissement de l’ entreprise ».

Tous les copains de la promotion Voltaire qui sont avec lui au gouvernement ou dans les affaires, tous les amis de gauche qui se réunissent au sein des « Gracques », tout le monde fait le même diagnostic.

Le rôle des Gracques est déterminant. Ce groupe de hauts fonctionnaires et de patrons d’entreprises fonctionne comme un groupe de pression et de réflexion. Il souhaite une rénovation de la France autour des valeurs social-libérales. Ce sont tous plus ou moins les héritiers de Mendès-France.

Pour eux, à ce moment-là,  il est urgent d’agir. Et quand le président  insiste sur les contreparties aux baisses de charges, il ne fait que de la communication politique pour aider les cadres du parti et les chefs syndicaux. « Dans pacte, il y a un engagement réciproque » insiste J.-M. Ayrault. Lui y croit peut être, après tout !

François Hollande, jamais !

Si dans le fond, il espère que cet effort aura un impact en termes d’emplois, il sait très bien qu’on ne peut rien imposer aux entreprises.

Mais il ne peut pas le reconnaître. C’est la raison pour laquelle il sera si furieux que  Pierre Gattaz se laisse aller  à vendre la mèche à Washington.

Et ce banquier de poursuivre : « Je pense que le retournement, ne s’arrêtera pas là, à ce pacte en trompe-l’œil.  Il essaiera de couper dans les dépenses publiques, il tentera de geler les rémunérations des fonctionnaires et il allègera le  cout du modèle social (sur le chômage notamment). Le cinéma pro-business déroulé pendant le voyage aux Etats-Unis participe de cette volonté de montrer la direction dans laquelle il va aller… Alors à Paris, ça grogne évidemment mais il considère que le moment est venu. Imaginer un tel retournement, il y a encore six mois, et la France de gauche, celle des fonctionnaires, était capable de bloquer le pays. »

Et d’ajouter : « Il connaît le pays, il sait qu’il a évolué un peu  mais ce qui compte pour lui c’est l’appui des chefs syndicaux, CFDT, et CG… »  Là aussi, il y a un pacte entre les syndicats et François Hollande. Plus discret mais plus fort. Encore faut-il ne pas savonner l’autorité des chefs syndicaux devant leurs troupes.

Est-ce que François Hollande peut aller au bout de son projet ? Ça va être compliqué.

Son principal conseiller politique, Aquilino Morelle, a abandonné la fonction de conseiller politique pour rejoindre l’équipe de relations presse de l’Elysée, c’est lui qui portait les discours de gauche. Il est donc écarté du processus de décisions libérales, ce qui est un signe fort. La plupart des ministres, à commencer par Jean-Marc Ayrault, restent solidaires mais ne savent plus où ils habitent. Ils craignent ou attendent le remaniement ministériel que François Hollande veut éviter avant les élections municipales et européennes, qui peuvent tourner au fiasco.

Selon toutes les informations émanant de son  entourage (le 1e cercle), François Hollande veut aller jusqu’au bout de sa logique et inscrire la France dans la modernité. « Quitte à se suicider politiquement », précise un de ses camarades de la promo Voltaire.

Actuellement pourtant, il ne pourra  pas y arriver. Pour trois raisons.

1ère raison, il n’a plus de majorité, or il lui faudra passer par l’Assemblée nationale au moins pour un collectif budgétaire ou une loi de finances portant sur les réductions de dépenses et les transferts de charges… Dans ce cas, il sera obligé de trouver un compromis. Il n’a déjà pas d’équipe gouvernementale homogène et solidaire. Pour éviter le compromis, François Hollande envisagerait de faire passer les textes par ordonnances, mais il est évident qu’il ne pourra pas tenir jusqu’à la fin du quinquennat dans ces conditions.

2e raison, la gestion même du travail gouvernemental, le fragilise en permanence. La compétence et l’expertise des membres de cabinets ministériels ne sont pas celles que requiert le travail du gouvernement.

A la demande du président lui-même, l’Élysée avait demandé un rapport au conseiller d’état, Alain Christnacht, un homme de l’ombre mais un fidèle parmi les fidèles. L’étude commandée devait porter sur les procédures de travail dans les cabinets et sur la qualité des membres. Le résultat de cette étude serait accablant, mais on ne le saura jamais parce que cette étude serait classée secret d’État. Contrairement à ce qui se passait précédemment ou même à l’époque Jospin, les membres de cabinet ne connaissent pas l’entreprise. Ce sont pour la plupart des cadres formés par le parti socialiste ou sortis du syndicalisme ou de la fonction publique. En clair,  les lois sont mal écrites, mal préparées, les décrets d’application sont retoqués une fois sur deux par le Conseil d’Etat (décret sur les taxis, sur l’ouverture des magasins le dimanche), preuve que le travail n’est pas sécurisé sur le plan juridique. Les cafouillages de la communication s’ajoutent aux dysfonctionnements juridiques, lesquels se conjuguent à la confrontation des différents courants idéologiques qui traversent la majorité. D’où ce sentiment de cafouillage dans la gouvernance.

3e raison, compte tenu du taux de popularité extrêmement bas du président, les courants très divergents (Front de gauche et écolos) vont jouer leur propre carte. Au-delà, il ne faut pas exclure que certains membres du PS, les plus jeunes, n’auraient pas intérêt à le voir échouer, et précipiter ainsi sa dérive.