La société française a besoin d’une révolution libérale, les Gilets jaunes le savent mais peinent à l’assumer.

Cette vague de débats qui déferle aujourd’hui sur la France met en évidence les contradictions des revendications sociales mais révèle aussi une immense quête de liberté individuelle, non exprimée, non assumée.

A priori, le mouvement des Gilets jaunes et l’imbroglio de débats qu’il suscite exprime tellement de contradictions qu’il doit refléter finalement un extraordinaire besoin de liberté individuelle. Mais la société française est tellement protectrice depuis si longtemps, que ce besoin de liberté n’est ni exprimé, ni assumé. Il fait peur. Tout le problème va donc être de débloquer cette inhibition collective pour gérer cette énorme résistance à toute réforme de désocialisation.

Le mouvement des Gilets jaunes se divise et craque aujourd’hui de toute part. Il craque devant l’amoncellement de ses contradictions, lesquelles sont de plus en plus révélées par l’ampleur des débats qui occupent désormais la société française. 

Les contradictions sont multiples.

 

La première des contradictions est la plus forte. Elle porte sur la contrainte financière d’un projet socio-économique. On ne peut pas, dans le même discours, manifester contre l’excès d’impôts, de taxes et de charges et réclamer plus de services publics. La France s’est installée depuis 30 ans dans ce mouvement qu’elle ne peut pas arrêter. D‘un côté, toujours plus de protections sociales assurées par l’Etat ou ses satellites, et de l'autre, toujours plus de taxes et de charges pour les financer. Les deux types de revendications sont légitimes, logiques. On a le droit de se plaindre du poids des taxes et des impôts. Et on peut regretter d’un déficit de services publics, mais on peut difficilement et raisonnablement demander de satisfaire les deux revendications à la fois. Et ça n’est pas le rétablissement de l’ISF ou l'organisation des referendums citoyens qui permettront de résoudre l’équation. L’ISF était un impôt stupide, les vrais riches réussissaient à lui échapper. Par ailleurs, ses effets pervers étaient beaucoup plus couteux que ce qu’il rapportait. Quant aux referendums, bon courage pour les organiser, pour qui ? Pourquoi ? Comment ? Là encore, mieux vaudrait réanimer la démocratie représentative par les contre-pouvoirs plus forts.

 

Une deuxième contradiction porte sur le rôle de l’Etat. On ne peut pas, dans la même manifestation, demander la démission du président de la République et exiger de pouvoir lui parler les yeux dans les yeux, l’interpeller et lui réclamer des réponses pertinentes à des questions qui ne sont pas claires. On ne peut pas vouer aux gémonies populaires la représentation nationale, les élus, députés ou sénateurs et leur demander toujours plus de protections et d’interventions.

 

Une troisième contradiction structurelle porte sur la relation entre l’Etat et la dynamique économique. On ne peut pas en permanence réclamer à l’Etat et particulièrement à Bercy des améliorations de pouvoir d’achat, c’est à dire faire mine de penser que le pouvoir d’achat dépend de l’Etat, alors que c’est l’entreprise qui fabrique les richesses, les emplois et les pouvoir d’achat. A écouter certaines diatribes, on en vient à comprendre que les entreprises sont encore des lieux d’exploitation permanente de salariés, dont la seule préoccupation serait de dégager des dividendes abusifs et de produire des chômeurs. A la limite, les seules entreprises qui sont socialement acceptables sont les petites et notamment quand elles sont malades ou s’il en reste « puisqu’elles sont écrasées par les grosses ».

C’est le tissu économique de marché qui crée la richesse, les emplois, la croissance, l’indépendance, la liberté, dans l’intérêt de tout le monde. Dans l’intérêt des clients, consommateurs, qui sont au cœur du système, des salariés (sans qui rien n’est possible) et des actionnaires, qui sont très souvent des retraités et qui plus est, des étrangers anglo-saxons, parce que les Français sont assez peu actionnaires. Ce n’est pas l'Etat qui crée la richesse, ce sont les entreprises et ces entreprises ont besoin d’un écosystème qui soit favorable à leur processus de développement.

 

Passons sur la contradiction permanente qui existe entre les ambitions à long terme (qui demandent des investissements) et la satisfaction immédiate des besoins ou des désirs à court terme...  Passons sur les contradictions qui hypothèquent la construction européenne, une Europe qui protège, qui régule, qui prévoit et organise la solidarité entre les pays membres, arbitre entre le long et le court terme, ou alors une Europe qui se résumerait à une vaste zone de libre-échange où les plus fragiles seraient la proie des grandes puissances mondiales qui n’ont pas les même états d’âme : l’Amérique de Trump, la Chine ou même la Russie de Poutine.

 

Ces tissus inextricables de contradictions sont ceux d’une France qui se vivrait un peu comme une comme vaste nurserie où des Français braillards se réfugient à l’ombre d’un Etat, que par ailleurs, ils fustigent.

Alors pourquoi ? Pour des raisons historiques, géographiques et culturelles sans doute, mais l’aggravation des contradictions s’explique aussi par l’auto-étouffement du système. Le système français est bloqué, asphyxié, il crève donc de ses déficits, de son manque de dynamisme économique. Donc les acteurs s’affolent faute de perspectives, de moyens, et faute de possibilités aussi de se doter des moyens. Et c’est d’autant plus anxiogène que le monde change et nous bouscule.

Sans le dire, ni l’assumer, cette situation traduit donc une formidable demande de liberté, de responsabilité individuelle.

Responsabilité politique, parce qu’on veut savoir ce qui se passe dans l’arcane de l'Etat pour que ça marche si mal.

Responsabilité économique et liberté de créer et d’agir donc flexibilité plus grande, moyens disponibles plus larges.

Les grands débats ont permis d’éclairer des faits et des chiffres très simples. Pour un salaire net moyen de 2000 euros, un salarié coute à l’entreprise 3700 euros. En réalité, ce qui est vécu comme un cout pour le chef d’entreprise n’est rien d’autre que le montant de la richesse créée par le travail du salarié.

Quand le salarié reçoit 2000 euros par mois, il a gagné en réalité 3700 euros, mais il n’a pas la liberté d’utiliser ce qu’il a gagné et produit. La différence est dépensée en prestations de services publics et surtout en prestations sociales. La dépense est socialisée, obligatoire sans aucune liberté de choix individuel de la prestation et du prestataire. Puisqu’il s’agit d’un prélèvement. 

Tout le problème se situe dans ce phénomène qui est le résultat d’un choix politique et sociétal fait et renouvelé depuis un demi-siècle. C’est ce système-là qui craque et que personne n’ose dénoncer. Ou du moins peu de gens sont clairs.  Trop de prélèvements ajoutés au sentiment de ne pas avoir la contrepartie en services rendus pas les organisations sociales et les administrations.

 

Or, tous les grands mouvements sociaux politiques sont des mouvements de libération des peuples pour s’affranchir des contraintes. Contraintes administratives ou financières.

La révolution française est une révolution bourgeoise pour la liberté de penser mais aussi et surtout économique. La révolution française de 1789 a fait le lit de la révolution industrielle.

Les évènements de 1968 ont été provoqués par l’ambition d’une génération qui voulait pour prendre du pouvoir et des emplois dans une France sclérosée,  notamment dans le domaine économique. 1968 a installé la France dans la modernité de l’Europe.

Le grand talent de François Mitterrand en 1982 a été de comprendre que les vrais besoins de la France étaient de s’inscrire dans la modernité de l’économie de marché et de la concurrence, ce qui n’était quand même pas dans l‘ADN de sa famille politique qui l’avait porté au pouvoir. On pourrait faire le même diagnostic pour expliquer l’effondrement du bloc communiste dans les années 1990 ou même le grand virage de la Chine qui, en 2001, choisit de plonger dans le grand bain du capitalisme international. 

 

Emmanuel Macron a sans doute été le catalyseur d’un mouvement dont on ne sait pas encore sur quoi il va déboucher, mais les facteurs qui lui ont permis d’accéder au pouvoir sont aussi ceux qui expliquent en partie la colère des Gilets jaunes.

Emmanuel Macron est arrivé de nulle part, il a balayé les vieilles structures politiques, il a dégagé les partis politiques qui se partageaient ce pays depuis 50 ans, et il a engendré une nouvelle génération pour faire fonctionner la démocratie représentative. Quel coup de jeune, disait-on ! Mais on a oublié qu’il est arrivé avec un cahier des charges :

- un diagnostic simple : la France n’a pas de croissance mais elle a des chômeurs ...

- un programme aussi simple : restaurer la compétitivité des entreprises parce que c’est le nerf de la guerre

 -Mais une méthode qui n’était sans doute pas parfaitement huilée.

 Emmanuel Macron a-t-il été trop arrogant et trop ambitieux dans son ambition de réformes ou alors a-t–il été au contraire trop frileux, trop timide, trop prudent ?

Il semble bien que la demande qui s’exprime au-delà des revendications de rond-point, soit une demande de liberté pour créer de la richesse et prendre son destin en main. Alors cette demande de réformes qui serait une demande de désocialisation de la société française n’est pas partagée par tout le monde. Elle se heurte à de vrais privilèges et de vrais conservatismes, ce qui permet aux groupes extrémistes et radicaux de gagner des parts de marché. Mais l‘important est qu’on assiste encore à un bras de fer entre la macroéconomie et la microéconomie. La macro étant le terrain de jeu rêvé de la socialisation et la micro celui des innovateurs et des entrepreneurs. Pour caricaturer, un bras de fer entre Bercy et l’entreprise. La nouvelle génération a moins besoin de protections, de subventions et de transfusion, que de liberté pour entreprendre, innover, se former, s’adapter, bouger dans l’espace mondial et profiter de ses efforts pour fabriquer le progrès.