Laurent Berger et Jean-Pierre Jouyet : les nouveaux hommes forts du système Hollande

En quinze jours, deux hommes de l’ombre manœuvrent en coulisse et tentent de sauver la fin du quinquennat de François Hollande…

En moins de quinze jours, les rapports de pouvoirs se sont profondément dégradés. La loi El Khomri sur la réforme du Code du travail, le coup de gueule de Martine Aubry, les manifs agricoles et la pétition fourre-tout sur Internet, ont une fois de plus inquiété l’Elysée, fracturé la majorité et durcit les rapports entre l’Elysée et Matignon.

Le report de présentation de la loi sur le Travail au Conseil des ministres a été imposé par François Hollande pour que Manuel Valls adoucisse les articles de la loi les plus rugueux, sur le licenciement par exemple. Pour Manuel Valls ça n’est pas un camouflet, mais c’est une couleuvre à avaler et il n’aime guère.

C’est Manuel Valls qui avait personnellement durci le projet de loi pour, peut-être, engager une épreuve de force sur le thème de la reforme. « J’irai jusqu’au bout » disait-il.

Dans le climat actuel, l’Elysée l’a lâché. L’Elysée ne pouvait pas le laisser aller jusqu’au bout, parce que François Hollande comme ses prédécesseurs a peur. « Le peuple de Paris est régicide », disent-ils les uns après les autres.

Dans ces conditions, les rapports de force politiques ont tellement changé que tout est possible.

1) La loi d’abord, elle peut être retoquée par le président de la République si les négociations ne permettent pas de dégager un consensus. Dans ce cas, le pouvoir politique aura franchement bel et bien reculé devant la société civile. Le pouvoir politique aura montré son incapacité à gérer car en théorie c’est quand même lui qui représente la société civile.

2) La loi peut être sauvée moyennant la suppression des articles qui fâchent. Un homme plaide pour ce scénario : Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT. C’est le premier homme fort de la séquence qui se joue. Certains considèrent que c’est le véritable ministre du Travail de ce gouvernement. Son influence est plus importante que celle de Manuel Valls.

Laurent Berger souhaitait une loi de modernisation du Code du travail. Il militait pour une prise en compte des intérêts de l’entreprise, il réclamait en permanence un effort de formation des chômeurs et un effort sur le dialogue social. Bref, il était prêt à appuyer et défendre les réformes de structure qui auraient permis plus de flexibilité parce qu’il considère que ces réformes sont absolument indispensables à la restauration de l’emploi dans l’entreprise. La meilleure preuve étant que tous nos partenaires ayant fait ce type de révolution, ont sauvé leurs emplois. L’Allemagne et l’Italie en sont les deux plus belles illustrations. Ajoutons à cela que Laurent Berger n’a jamais critiqué le modèle allemand et qu’il considère que l’Europe aurait sa chance si les politiques nationaux avaient un peu plus de courage.

Alors pour le patron de la CFDT, la loi El Khomri oui, à condition qu’elle ne soit pas truffée de provocations. La CFDT ayant le vent en poupe dans le secteur privé, l’Elysée et le gouvernement ne peuvent pas présenter cette loi sans l’accord de la CFDT. Et c’est pourquoi on a pris ce délai pour la modifier.

<--pagebreak-->Le sort de la loi et celui de Manuel Valls vont donc dépendre de la façon dont Laurent Berger va négocier le projet. Lui veut une vraie réforme de flexibilité mais qui renforce aussi le dialogue social. Ses requêtes n’enlèvent rien au potentiel d’efficacité de la loi.

3) Quelque soit le résultat de cette négociation, il est probable que Manuel Valls n’aura plus d’intérêt à rester au gouvernement. Dans son entourage, on pense désormais que le Président a peu de chances d’être réélu, si toutefois il est encore en position de se représenter. Dans ces conditions, mieux vaut pour le Premier ministre partir à la fin de ce mois afin de ne pas porter la responsabilité du bilan et ménager l’avenir. C’est le scénario le plus partagé dans le monde des affaires.

4) L’avenir justement, l’autre homme fort du système y pense et le prépare. C’est Jean-Pierre Jouyet, le Secrétaire général de l’Elysée. Ancien de la promotion Voltaire de l’ENA, celle de François Hollande et de Ségolène Royal, il a toute la confiance du Président. Il est au cœur du premier cercle du pouvoir. Il est un des animateurs du groupe des Gracques, sorte de société secrète qui réunit des anciens hauts fonctionnaires plutôt de gauche mais passés dans le privé. Il a gardé beaucoup d’amis à droite, même s’il ne parle plus à Nicolas Sarkozy, il a aussi beaucoup de relations utiles dans le patronat. Il a épousé une des héritières Taittinger. Ajoutons qu’il a gardé un œil attentif sur la caisse des dépôts où il n’a là encore que des amis. Or la Caisse des dépôts garde aussi le trésor de l’Etat.

Politiquement, Jean-Pierre Jouyet a pris une importance considérable. C’est lui qui a initié le virage social libéral conduit par Manuel Valls, mais c’est lui aussi qui a parrainé Emmanuel Macron pour qu’il entre d’abord à l’Elysée comme conseiller des affaires économiques puis, plus tard, comme ministre de l’Economie et des Finances.

Dans le jeu actuel, Emmanuel Macron a la place du joker. Jean-Pierre Jouyet en a fait un joker au cas où Manuel Valls tomberait de son cheval.

D’où l’animosité entre les deux hommes qui sont évidemment rivaux. Ils portent la même ligne en matière de politique économique. Avec une différence, Valls a l’intuition que c’est cette politique pro business qu’il faut faire. Macron le sait depuis toujours vu qu’il est avec la crise. Macron c’est un Jouyet qui aurait pris goût à la prise de parole publique. Jean-Pierre Jouyet, lui, connaît toutes les chansons de Claude François mais les réserve à ses amis proches. Il déteste les discours publics.