Le hit-parade des entreprises du CAC40 qui protègent le mieux la souveraineté française, révèle aussi les risques de certains groupes qui sont en train de perdre leur empreinte française

Le classement des groupes qui défendent le mieux la souveraineté française est sans surprise, sauf que cette étude du cabinet Vélite dégage aussi les risques de perdre cette souveraineté et révèle les réponses qu’il faudrait mettre en place pour se protéger.

Avec la crise du covid et la guerre en Ukraine, la notion des souveraineté s’est imposée non seulement comme un marqueur politique, mais comme un axe majeur de la politique économique, et même de la stratégie de beaucoup de grands groupes.

Au moment du covid, la France entière s’aperçoit qu’elle n’a pas de masques de protection et qui lui faut les importer de Chine (qui n’en a pas beaucoup elle-même), puis constate une pénurie de pièces industrielles bloquées dans les ports d’Asie ou d’ailleurs pour cause de confinement. Plus tard, la guerre en Ukraine a souligné notre dépendance à l’Ukraine et à la Russie en produits agro-alimentaires, en gaz et en pétrole. Cette dépendance est le résultat d’une mondialisation accélérée qui avait pour objet d’optimiser le cout global des chaines de valeur. Acheter moins cher dans les pays émergents n’avait que des avantages puisque les clients consommateurs gagnaient en pouvoir d’achat et les pays producteurs gagnaient les moyens de leur développement.

Maintenant que la chaine de valeur s’est cassée en plusieurs endroits, les approvisionnements ont été plus difficiles, l’idée de rapatrier des fabrications s’est répandue dans toutes les classes de la société.

La recherche de la souveraineté économique, industrielle et financière s’est invitée dans toutes les gouvernances : au niveau des partis politiques où c’est devenu une promesse incontournable, au niveau du gouvernement qui s’est doté lors de cette deuxième mandature d’Emmanuel Macron de deux ministères qui ont adjoint dans leur nom, le mot de souveraineté. C’est ainsi que nous avons désormais un ministre de l’Agriculture et de la souveraineté alimentaire, et un ministère de l’économie et de la souveraineté industrielle et numérique.

La majorité des entreprises ne pouvait pas se moquer de cette évolution présentée en injonction officielle.

Du jour au lendemain, les travaux du cabinet Vélite sont sortis du cercle restreint des ingénieurs pour intéresser le plus grand nombre.

Le cabinet Vélite est un cabinet spécialisé dans l’intelligence économique, ils travaillent pour les plus grandes entreprises et les conseillent sur les raisons et les modalités de la conquête des marchés internationaux. 

Le cabinet Vélite a donc mis au point un indicateur qui permet de mesurer ce que les entreprises peuvent apporter à la souveraineté du pays et savoir ce qu’elles apportent aux intérêts fondamentaux de leur pays d’origine. Ces indicateurs permettent aussi aux entreprises de se comparer et aux politiques de les juger.

Cet indicateur est calculé en fonction des moyens de hard et de soft power que mobilise une entreprise pour protéger la souveraineté économique : il s’agit de relever périodiquement entre autres l’effort de recherche/développement, le nombre de brevets déposés, l’acquisition d’entreprises étrangères, la part du chiffre d’affaires réalisée à l’extérieur, la part de profits rapatriés, les impôts payés et où ils sont payés, la répartition géographique des salariés, la structure du capital  et sa repartions entre différentes nationalités etc.

Mais ce n’est pas tout, le cabinet Vélite regarde la réputation et l’image de l’entreprise, son activité de mécénat et de sponsoring d’évènements.

Les analystes de la souveraineté auscultent le top management, son origine, sa formation, sa localisation, la langue parlée dans les documents officiels et la localisation des principales activités, sans oublier (of course) les créations d’emplois en France comparées aux créations d’emplois à l’étranger.

 En fait, pour Velite, La souveraineté économique a trois dimensions : offensive (force d’innovation technologique), défensive (indépendance vis-à-vis de puissances étrangères) et contributive (solidarité nationale).

L’enquête est donc redoutable et mériterait d’être publiée in extenso (voir en pièce jointe).  

Le classement des winners de la souveraineté n’est pas sans surprise :

Le top 10 des entreprises les plus performantes globalement est le suivant : 

1-Safran, groupe français spécialisé dans l’électronique et le militaire, c’est le champion en France du dépôt de brevets. 53 % de ses effectifs sont en France alors que 73% de son chiffre d’affaires est à l’étranger. Son top management est encore aujourd’hui quasi totalement français.

2- Thales, entreprise clef de l’industrie électronique, à peu près les mêmes caractéristiques que Safran

3-Orange, ex France télécom, se retrouve dans le tiercé de tête de la souveraineté française parce que ces capitaux sont encore aux 2/3 européens et que c’est surtout le plus puissant contributeur du soft power à la française, à travers le sponsoring sportif, notamment les JO (avec une audience mondiale) et le Tour de France.  

4-TotalEnergies, champion des profits et des investissements est classé parmi ceux qui contribuent le plus à la souveraineté française alors que ses approvisionnements dépendent pourtant beaucoup de puissances étrangères. Son maillon faible, la force d’innovation technologie

5- Crédit Agricole ressort comme la banque la plus performante pour protéger la souveraineté française. Elle le doit à sa puissance, son installation dans beaucoup de pays du monde mais surtout son implantation partout en France et son caractère mutualiste qui est un gage des résilience. Elle n’appartient pas au monde de la grande finance internationale même si en fait, elle y exerce une influence considérable et a connu, comme beaucoup d’autres banques quelques déconvenues pendant la crise des subprimes. Mais son mode de gestion a su faire oublier quelques excès. 

5- LVMH, numéro un mondial du luxe, LVMH vend la France et valorise la marque France. Mais sa force technologique est faible.

6-Sanofi, contribution forte à la puissance économique française mais moyenne au niveau de la recherche technologique, moyenne sur son indépendance vis à vis des puissances étrangères.  

7-Engie, excellent sur la puissance et le rayonnement de la France.  

8-Michelin. Très bonne contribution à la souveraineté française.  

9- Dassault systèmes, très bonne contribution à l’image et à la puissance de la France, mais la force technologique est sous-cotée, tout comme sa contribution à la vitalité des territoires.

10 -Bouygues, excellente note quant à la contribution globale à la souveraineté nationale, mais très moyen en force technologique et moyen en contribution à l’économie française ;

Le classement range aussi les grandes entreprises qui sont dans le reste et le bas du tableau. Leur nom ne manquera pas de  surprendre mais leurs caractéristiques sont intéressantes. Airbus, Kering, Axa, Vinci, Carrefour, Air liquide ont une très bonne image auprès des Francais. Quand on regarde le détail de ce qui contribue à cette image, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de travail à faire parce qu’on repère assez bien les risques de perte grave au niveau de la souveraineté 

Sur l’automobile, par exemple, le secteur a une très bonne image mais elle est fragile. L’image de Renault était attachée à celle de Carlos Ghosn. Maintenant qu’il est parti, l’image se détériore et la contribution à la souveraineté aussi

Avec Stellantis, les indicateurs révèlent un changement assez fort. L’ancien groupe Peugeot-Citroën avait une bonne image capable de défendre les intérêts français. Elle pouvait afficher une force d’innovation majeure et des moyens financiers pour multiplier les acquisitions étrangères mais désormais, Stellantis se retrouve assez mal noté parce que les analystes s’interrogent pour savoir si ce groupe est encore un groupe français. 

Le Siège social est à l’étranger, n’utilise plus la langue française et le top management est quasiment entièrement étranger. D’où les risques de baisses de l’emploi en France et baisse du soutien aux PME françaises.

Le discours qui dénonce la dépendance vis-à-vis des fournisseurs étrangers correspond à une réalité. Le problème, c’est qu’il entretient le pessimisme qui est une valeur porteuse en politique. La peur fait vendre. Et attire les suffrages.

Cela dit, certains s’interrogent aussi sur l’utilité profonde de l’effort pour retrouver la souveraineté. Avec cette question , la souveraineté est-elle utile ?

Parce que les experts de chez Velite  rappellent que « Contre le pessimisme ambiant, les contingences démographiques et géographiques n’empêchent pas la France de s’inscrire parmi les plus grandes puissances mondiales.  Mais le problème est que des grands groupes sont leaders dans les domaines stratégiques incontournables.

Au sein du CAC 40, 20 entreprises mènent des activités d’ordre critique, c’est-à̀-dire qui touche à des secteurs d’importance vitale pour la survie de l’État (Energie, défense, etc.). Parmi ces 20 entreprises, 7 sont classées dans le TOP 3 mondial de leur secteur, soit 17% du CAC 40 : Air Liquide, Alstom, Engie, Veolia, etc.

La France est l’un des rares pays au monde à pouvoir présenter des champions dans une grande diversité de secteurs, stratégiques mais  pas seulement (luxe, automobile, etc.).

De plus, ces grands groupes ne se reposent pas sur leurs acquis, mais brillent également par les innovations qu’ils produisent.

En 2021 la France était  le 2ème déposant européen de brevets (10 537 demandes en 2021) et le 5-ème mondial selon les chiffres de l’OEB. Si les groupes du CAC 40 figurent largement parmi les premiers déposants, on retrouve aussi d’autres acteurs : le Commissariat à l’Energie Atomique, Valeo, l’INSERMA, Arkema, BIC, etc... Ainsi c’est l’ensemble de l’écosystème économique français qui se démarque par sa posture innovante : la France est une terre d’innovation.  Enfin, la France, c’est également une image et un bien immatériel : la marque France. Celle-ci est valorisée à hauteur de 2 975 milliards d’euros, ce qui en fait la 6ème « marque pays » au niveau mondial.

Chaque grand groupe français participe à la valorisation de la marque France, en proposant des produits et des services de qualité́, fruit du savoir-faire hexagonal. Dans le même temps, les grands groupes profitent de la marque France comme d’un label : les produits de luxe et l’automobile jouent ainsi très souvent la carte France pour attirer leurs clients. Toutefois, ils ne sont pas les seuls : la marque France profite à tous les autres secteurs : aéronautique et défense, industries lourdes, énergie, etc.

Sur les trois indicateurs offensifs de l’étude (Innovation, Hard Power et Soft Power) la France brille à travers ses grands groupes et démontre un fort potentiel de souveraineté́, comparable à̀ celui d’autres grandes puissances mondiales.

Le pays a donc objectivement les moyens de ses ambitions, reste à savoir s’il est déterminé à retrouver l’ambition de ses moyens. L’entreprise dans ses gènes, dans sa culture a-t-elle l'envie de contribuer à la souveraineté.

- Le rôle du top management des entreprises du CAC 40 est ici fondamental,

-la structuration du capital aussi

-le recrutement des cadres etc. etc.

Les 10 premiers du classement global ont cette ambition.

Certains ont depuis quelques années opéré un retour vers l’hexagone spectaculaire, c’est le cas de Schneider, de Sanofi, d’orange, du crédit agricole. Ils en avaient la volonté mais leurs états-majors ont aussi compris que leur intérêt passait par un retour stratégique.

Le plus compliqué pour certaines entreprise, c’est quand leur ambition de puissance économique ne passe pas forcement par la souveraineté. Est-ce que l’Oréal par exemple n’a pas privilégié la puissance économique,  financière ,et boursière?L’Oréal s’affirme comme une entreprise française, mais accepte que les produits de sa gamme soient considérés comme des marqueurs à part pour séduire les marques locales. C’est le risque couru par Stellantis  qui a privilégié la puissance économique à la souveraineté. Pour l’instant.

Source / cabinet Vileté. Pour en savoir plus sur le palmarès de la souveraineté.

https://social.ouest.digital/palmares-velite