Le mariage Auchan-Système U : un pas de plus vers le déclin de l’industrie française

Le mariage annoncé entre Auchan et Système U va créer le numéro 2 de la distribution en France. Avec Leclerc, Carrefour et Casino, le secteur sera désormais capable de contrôler l’essentiel des conditions de la consommation. Pour l’industrie française et pour tous les producteurs, c’est une très mauvaise nouvelle.

L’alliance entre Auchan et Système U va redessiner le paysage commercial français en constituant un nouveau géant capable de contrôler 48 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Le parc de magasins des deux enseignes sera recomposé. Auchan gèrera plutôt les hypermarchés et Système U sera plutôt en charge des supermarchés. Mais l’essentiel, c’est que les politiques marketings seront fondues, les politiques de prix seront harmonisées et surtout tous les achats de produits et de fournitures seront centralisés. Le mot qui tue.

Le nouveau groupe va donc avoir une puissance considérable. En France, il restera 4 grands acteurs de la distribution : Carrefour qui détient 22% du marché, Auchan-Système U avec 21,5%, Leclerc et ses 19,9% et puis Casino avec 11,4%. Autant dire que ces quatre-là peuvent faire ce qu’ils veulent avec les prix, les références, les promotions…

Cette surpuissance, c’est la capacité de négociation avec les fournisseurs. Les industriels de l’agroalimentaire sont vent debout . Les petits comme les gros se battent déjà pour survivre .

Aujourd’hui, les fournisseurs ont le choix entre la mort lente et la mort subite. Les petits peuvent être obligés de mettre la clé sous la porte immédiatement. Les plus gros vont pouvoir se rattraper à l’étranger s’ils sont équipés, mais ça ne sera pas évident.

Pour beaucoup d’analystes et d’économistes de l’entreprise, la grande distribution a une responsabilité énorme dans l’affaiblissement de l’appareil de production français.

Au banc des accusés, les dirigeants de la grande distribution. Gérard Mulliez, le chef de la famille Auchan, Serge Papin, le sorcier de la secte système U , Michel-Edouard Leclerc, le patron centres Leclerc, Georges Plassat, le PDG de Carrefour et Jean-Charles Naouri, celui de Casino sont avant tout des entrepreneurs géniaux .

Ils ont tous, à leur façon, construit des empires de la distribution. Les uns, dans le Nord ont travaillé avec leur famille, les autres dans l’ouest avec des adhérents indépendants et d’autres pour des actionnaires. Tous sont à la tête de groupes qui sont parmi les entreprises françaises les plus puissantes. Ils ne sont coupables que d’une chose : avoir fait leur métier remarquablement bien en développant leurs affaires.

Ils ont tous travaillé pour leurs actionnaires, leurs adhérents, leurs salariés et la plupart sont honnêtement convaincus d’avoir travaillé pour le bonheur du consommateur. Oui, ils ne sont pas tous cyniques… pas tous.

Cela dit, ils ont monté des appareils commerciaux qui, aujourd’hui, sont tellement puissants qu’ils en arrivent à asphyxier l’appareil de production industriel. Un hypermarché ne fait rien d’autre que de vendre ce qui a été inventé et fabriqué par d’autres. La chaine de valeur ne leur appartient pas en totalité.

Ces génies de la grande distribution ne sont évidemment pas coupables de ce qui va arriver. Ils ont tout simplement profité d’un écosystème qui s’est mis en place depuis 30 ans et dont les caractéristiques se sont accélérées depuis dix ans. Ces patrons ont profité des politiques économiques mises en place par les gouvernements. On pourrait même dire qu’ils ont trouvé à gauche plus d’alliés qu’à droite.

Ils ont profité de façon très intelligente de trois choses :

D’abord, d’une politique systématique de relance conjoncturelle par la demande. A chaque trou d’air, le gouvernement relisait le lexique keynésien et donnait un coup de relance par une augmentation des bas salaires, par des facilités de crédit et par une politique généreuse de dépenses publiques. Tous les moyens de cette politique de relance par la demande allaient directement dans les caisses des hypermarchés.  Il y a une corrélation entre le déficit public et le chiffre d’affaires de la grande distribution !

Ensuite, ils ont su faire croire aux gouvernements et aux consommateurs qu’ils étaient capables de générer du pouvoir d’achat par la baisse des prix. Quelle aubaine pour un politique d’avoir des acteurs qui délivrent des promesses qu’eux, sont incapables de tenir. Ils ont effectivement tiré les prix mais ils n’ont jamais expliqué comment ils faisaient. Et qui payait la facture.

Enfin, ils ont profité d’une politique d’implantation assez laxiste un peu partout en France au point d’avoir aujourd’hui un suréquipement commercial, donc une concurrence exacerbée dont le seul critère est à nouveau le prix d’appel. Les hypermarchés ont indiscutablement contribuer à lutter contre l’inflation. D’une certaine façon, ils ont détruit des rentes. Mais paradoxalement ils en ont créé de nouvelles à leur profit.

Cette évolution qui est assez spectaculaire a généré aussi des effets pervers qui vont devenir, à plus ou moins brève échéance, catastrophiques.

Le premier effet pervers, c’est la destruction progressive de l’appareil de production. Face à de telles puissances d’achats, les producteurs de bien alimentaires et de biens industriels n’ont pas d’autres choix que de passer par les conditions des centrales d’achats. Ils doivent donc accepter les prix, les conditionnements, les modalités de livraison, les conditions de paiement et les marges arrières. Une sorte de retro-commission aux acheteurs. Les producteurs, les gros comme les petits, n’ont pas le choix sauf à mourir les uns après les autres.

Le deuxième effet pervers, c’est le dopage des importations. Puisqu’il s’agit de vendre le moins cher possible, les acheteurs de la grande distribution vont ratisser la campagne chinoise ou indienne à la recherche du petit producteur qui, pour une poignée de riz, lui fabriquera les textiles à la commande ou des produits industriels dont les Occidentaux ont besoin pour équiper leur maison.

Troisième effet pervers, le suréquipement commercial a complètement déséquilibré l’urbanisme des villes de province. Jusqu’alors on avait réussi à préserver un équilibre entre les grandes surfaces à la périphérie des villes moyennes et l’animation des centres-villes. Aujourd’hui, c’est fini , les centres des villes moyennes se vident, les commerces ferment et le prix de l’immobilier s’effondre.

Quatrième effet pervers, l’appareil de distribution a peu contribué à protéger les emplois et l’activité industrielle. Le transport, la logistique, l’informatique oui. Mais la création de richesses industrielles et des emplois, très peu. Sans caricaturer la situation, nous sommes à la veille d’avoir des centres commerciaux superbes, remplis de consommateurs-chômeurs,  qui viennent là, se distraire et dépenser leur indemnité chômage.

La grande distribution n’est pas faite pour les riches, elle a fait sa fortune sur les millions de pauvres et de chômeurs. Le nombre de clients s’est accru mais le montant du caddy moyen a maigri de 30% en dix ans. La baisse des prix n’explique pas tout.

Les grands de la distribution savent bien qu’ils ont construit une machine infernale qui participe à terme à la ruine de l’appareil industriel et par conséquent à l’emploi.

Ils le savent tellement, que leur discours est très souvent empreint de préoccupation sociale et macroéconomique. Michel-Edouard Leclerc se pose en défenseur du consommateur. C’est gonflé, mais cela n’est pas faux. Serge Papin met l’accent sur la qualité et la nécessité de passer des contrats à long terme avec des producteur pour sécuriser les filières. Mais depuis que l’on en parle, les résultats ne sont pas probants. Georges Passat de Carrefour et Jean Charles Naouri chez Casino, travaillent avec courage sur la valeur ajoutée des produits. Quand à Gérard Mulliez, il ne dit jamais rien. Il a raison.

Cela dit, les grands de la distribution ne peuvent pas inventer tout seul ce que le gouvernement a détruit, à savoir l’esprit d’entreprise. Il ne s’agit pas de pleurer sur une situation qui s’effondre, il s’agit de reconstruire l’appareil industriel, d’innover et de présenter aux distributeurs une offre de produits et de services qui tienne la route. Mais le gouvernement lui, n’a toujours pas choisi de faire une politique de l’emploi. Il a fait le choix de subvenir au chômage pour continuer à remplir les centres commerciaux.

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