Le piège de la réalité se referme sur Hollande

Par Jean-Marc Sylvestre. La semaine passée a encore resserré l’étau dans lequel François Hollande est piégé. Les membres du gouvernement ont beau expliquer qu’ils sont animés par une volonté politique forte, ils sont de plus en plus coincés par la réalité. Coincés par les faits et les chiffres.  Leur seule chance actuellement est de ne pas avoir à affronter l’expression d’une opposition politique. L’UMP est paralysée, ses chefs ridicules.

L’opinion publique ne se rend d’ailleurs pas compte de l’état du pays. La montée du chômage est gravissime mais l’opinion supporte tant bien que mal, avec, d’une part des revenus d’assistance qui sont encore distribués et qui soutiennent la consommation. Et d’autre part, une épargne de précaution record qui marque leur angoisse de l’avenir.

L’opposition est inaudible, les grands médias audiovisuels se sont mis en boucle depuis dix jours pour raconter en détail la guerre entre Fillon et Copé. Tout cela permet à François Hollande de gagner du temps. Mais tout cela ne fait pas une politique capable de sortir le pays de la crise.

Pour mesurer l’inquiétude que soulève la situation française, il fallait être de l’autre côté de nos frontières.

-Les grands médias anglo-saxons ont tiré à boulets rouges contre la politique française, accusée de préparer des bombes à retardement capables d’exploser la zone euro au printemps prochain.
-La presse allemande n’était pas plus indulgente, reprochant à Paris son laxisme et son double langage. Cette dernière s’offre le luxe de nous opposer à l’Italie le seul pays en difficulté capable de reformer en profondeur son système.
-Les agences de notation se sont toutes mises au diapason et suspectent désormais la France de ne pas dire la vérité. Fitch n’a pas encore dégradé la note française mais ses économistes piaffent et attendent en fait le feu vert de Marc de Lacharrière, le président Français.

Les mauvaises langues prétendent que la mansuétude de Fitch à l’égard de la France serait liée au fait que Marc de Lacharrière espère le soutien de la France dans la négociation européenne pour renforcer le contrôle et la réglementation du fonctionnement des agences de notation. Laquelle réforme aboutirait à limiter l’action des agences et par conséquent leurs revenus.  Si c’est le cas, le patron de Fitch se trompe. Le gouvernement français a tout intérêt, pour des raisons politiques, à taper sur les agences de notation. Un peu comme le malade casse  le thermomètre pour oublier qu’il a de la fièvre. Le gouvernement français n’a déjà pas bougé un doigt pour amender la réglementation Bale 3 qui va obliger les banques à doubler leurs fonds propres, pas plus qu’il n’est intervenu pour retarder l’application de Solvency 2 qui interdira aux assureurs sur la vie de placer de l’argent dans les actions d’entreprises.

Ce gouvernement, comme le précédent, a besoin de bouc émissaire et de garanties. Les agences de notations, les banques et les assureurs sont les acteurs majeurs de ces industries financières qu’il convient donc de mater en leur coupant les ailes.

On mate, on mate mais on asphyxie aussi le système économique…

…en bloquant la circulation de l’argent vers les entreprises. Les institutions européennes, ont également cogné fort contre la France cette semaine. Dans un rapport circonstanciel la commission de Bruxelles estime que la conjoncture française et les perspectives sont plus qu’inquiétantes. D’abord Bruxelles affirme que la France a encore perdu des parts de marché à l’international. Ce qui explique son déficit commercial accru, son endettement et l’aggravation de son chômage le mois dernier.

La consommation tient, la ménagère remplit tant bien que mal son caddie mais avec des produits importés et des revenus de redistribution. Cette situation n’est évidemment pas tenable.

Ensuite, et c’est le deuxième point fort du diagnostic de la commission, la France n’a pas donné de précision sur les économies de dépenses publiques qu’elle compte engager pour financer le crédit d’impôt compétitivité. Ce crédit d’impôt est une bonne chose dit la commission, à condition qu’il soit appliqué de façon très simple. A condition aussi, qu’il soit financé en partie par des réductions de dépenses publiques.

Le pacte de compétitivité va distribuer 20 milliards de crédit d’impôts aux entreprises, c’est énorme. Ces 20 milliards seront financés pour moitié par des réductions de dépenses ; c’est cohérent. Sauf que le gouvernement est dans l’incapacité d’expliquer aujourd’hui quelles sont les dépenses qu’il va couper.

C’est d’autant plus important pour la commission que les experts ont maintenant la conviction que l’assainissement budgétaire, c’est-à-dire la réduction des déficits, est absolument nécessaire. Mais ils savent que pour protéger les chances d’une reprise de l’activité, il faut passer par la baisse des dépenses plutôt que par la hausse des impôts.
La hausse des impôts tue l’activité, décourage les initiatives. La baisse des dépenses publiques de fonctionnement allège les frais généraux improductifs et libère des moyens pour le secteur privé productif.

Pour toutes ces raisons, la commission entend bien user du droit qu’elle a depuis peu, de contrôler et de surveiller les loi de finances avant même qu’elles soient votées par les parlements nationaux. Pierre Moscovici et Jérôme Cahuzac ont donc quelques soucis à se faire quand il va falloir expliquer cette culture aux membres du PS. Ils sont d’ ailleurs complètement absents de la scène politique.

Pierre Moscovici, ministre de l’Économie, s’épuise à Bruxelles dans les marathons monétaires. Le dernier en date a permis de faire un nouveau cadeau de 40 milliards à la Grèce, mais il va quand même coûté près de 8 milliards au contribuable français. Comment expliquer aux Français que l’on redonne tant d’argent à la Grèce alors que l’on n’en trouve pas pour créer des emplois. Impossible. Donc on n’a pas expliqué.

Quant à Jérôme Cahuzac, il est coincé, lui, entre les fonctionnaires du trésor, ceux des impôts et les membres des deux commissions des finances qui ne le lâchent pas. Pas facile d’être un ministre du Budget réaliste dans un gouvernement socialiste qui a fait beaucoup de promesses. Du coup, l’un comme l’autre parlent le moins possible, ce qui n’est pas trop difficile puisque les chefs de la droite amusent la galerie. Mais c’est quand même assez gênant pour le fonctionnement de la démocratie.

D’autant qu’à gauche les seuls qu’on a entendu, ce sont Manuel Valls et Arnaud Montebourg. Manuel Valls qui caresse la droite en poursuivant l’immigration clandestine. Arnaud Montebourg qui consolide sa posture de gauche. Il faut dire que le ministre du Redressement Productif y est allé très fort en poursuivant de sa vindicte les dirigeants d’Arcelor Mittal , et notamment le propriétaire de l’usine. Son idée de nationaliser une partie d’Arcelor n’est pas ridicule.

Ce qui est ridicule c’est que le plan de nationalisation n’ait pas été accompagné d’une véritable stratégie de reconquête industrielle.

Dans les banques anglaises nationalisées en 2008, il y avait un plan d’assainissement. Chez General Motors il y avait une stratégie. A Florange, il n’y a pas d’autre stratégie que de sauver des emplois. Sauver 1000 emplois aujourd’hui, c’était en condamner 20.000 dans 5 ans.

Mais ce qui était surtout invraisemblable dans le projet, c’était qu’il organisait l’expropriation de Lakshmi Mittal. L’expropriation signifiait pour tous les investisseurs étrangers que la France ne garantissait plus le droit de propriété. En terme d’image c’était ravageur. Pour Laurence Parisot, «c’était scandaleux». Pour Marc de Scitivaux, économiste et gérant de fonds, « Montebourg est plus proche d’une  logique soviétique que d’une économie mondialisée ».

Bref, Montebourg a donc fait le buzz cette semaine mais trop c’est trop. Conscient qu’il était allé un peu loin, il a essayé de rectifier le tir devant une vingtaine de patrons réunis par l’institut Montaigne. C était mardi soir à l’hôtel Lutetia. Le ministre a expliqué qu’il avait peut-être été la victime de quelques journalistes un peu agités. Personne n’a été dupe. Tous les patrons savent bien que les politiques font du théâtre mais ils savent aussi qu’a un moment il faut siffler la fin de la partie et se mettre au travail. L’économie française garde pourtant toutes ses chances de redressement.

Vendredi matin, Mario Draghi  a même fait une radio en direct à Paris pour essayer de sécuriser le monde des affaires français. Mais en réalité, il a rappelé aux autorités politique un devoir de reforme. Sous entendu, si la France ne fait pas ce qu’elle a promis de faire pour redresser la compétitivité, la zone euro court à la catastrophe.  La sortie publique du Président de la BCE est exceptionnelle et chacun a bien compris que l’ensemble de l’Europe avait mis la France sous surveillance.

La semaine prochaine…

L’ensemble des pays de la zone euro, les institutions européennes les marchés financiers et le monde des affaires regarderont à la loupe la façon dont la France va gérer trois dossiers.

Le site Mittal de Florange : Le gouvernement français et François Hollande qui a déjà reçu Lakshmi Mittal se sont mis dans un corner. Il faudra en sortir. Hollande a donné des consignes pour trouver un compromis avec Lakshmi Mittal pour éviter une nationalisation honteuse. A Bercy on risque de travailler tout le week-end. François Hollande a d’ailleurs demandé à s’exprimer sur la politique industrielle. Il pourrait le faire devant les parlementaires européens à Strasbourg cette semaine ou la semaine suivante.

La négociation Renault pour signer un accord de compétitivité : Carlos Goshun a pris l’initiative de négocier un accord de flexibilité pour ajuster les horaires de travail au plan de charge afin de préserver les emplois. C’est très important. S’il réussit, et il est fort probable qu’il réussisse, cet accord sera exemplaire pour l’ensemble de l’industrie.

Le pacte de compétitivité : Selon les modalités qui seront définies cette semaine ce pacte sera un formidable outil de redressement ou alors une immense usine à gaz propre à produire une bureaucratie supplémentaire. A priori, le pacte devrait  fonctionner si on l’appliquait à toutes les entreprises sans différenciation d’aucune sorte. Dans les faits, le gouvernement s’inquiète de délivrer ainsi des cadeaux financiers aux entreprises sans conditions. D’où la tentation de poser des contraintes et des conditions. Quelle entreprise, quelle taille, faudra-t-il surveiller l’usage qui sera fait du crédit d’impôt et comment ?

Dans cette boite de pandore, tout est possible. La boite est pleine de détails donc de diables empoisonnés. Le pire comme le meilleur. La respiration ou l’étouffement. La France joue gros. C’est le seul outil conçu pour participer au redressement de la compétitivité. On n’aurait quand même pas intérêt à le rater pour des raisons de basse politique.