Les Britanniques incapables d’expliquer pourquoi ils veulent quitter l’Europe

Les marchés financiers ont commencé à s’énerver un peu à l’approche du référendum sur le maintien ou la sortie de la Grande-Bretagne de l’Europe. Sans que personne ne soit capable de faire le bilan d’une sortie. Et pourtant, ça peut tanguer grave.

Les Anglais sont inondés de faits et de chiffres leur prouvant ce qu’ils vont perdre s’ils sortent de l’euro, et pourtant, ils sont nombreux à plaider pour le Brexit.

Le 24 juin prochain, auront-ils la gueule de bois ? Possible, parce qu’il ne s’agira – peut-être pas seulement – d’une élimination de l’Euro de football mais bel et bien d’une sortie de l’Union européenne. La fin d’une histoire qui avait démarré en 1973 en votant à une forte majorité de 67% pour.

Partir ou rester ? Aujourd’hui, les sondages sont au coude à coude. Autant dire que les 13% d’électeurs anglais encore indécis sont largement courtisés. Alors certains estiment que les riches sont les seuls à profiter de l’Europe, donc ils souhaitent y rester, ou les plus jeunes aussi, qui veulent voyager, ou encore les citadins. Les autres pensent que l’Europe technocratique a noyé leur identité et ruiné leur potentialité. N’importe quoi !

Il faut reconnaître que ce qui inquiète dans la sortie de la Grande-Bretagne de l’Europe, ce sont les multiples inconnues.

L’avenir de l’Europe, d’un côté, n’est pas assuré. L’avenir de la 5ème puissance mondiale, de l’autre, mais seule cette fois, n’est pas écrit. Il est loin le temps des « Etats-Unis d’Europe » rêvés par Winston Churchill dans un discours en 1947.

Déjà, depuis le début de l’année, l’économie britannique a mis le pied sur le frein avec 0,4% de croissance au 1er trimestre, contre 0,6% au 4ème trimestre 2015.

En fait, si les Anglais font bande à part, on connaît la série de chocs quasi-mécaniques qu’il faudra affronter.

1) Premier choc, le plus impactant : le commerce. « Dehors, c’est dehors ». Ce message, qui vient directement des Allemands, est violent. Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances, ne peut pas être plus direct et ne veut pas que la péninsule britannique, en cas de sortie, bénéficie d’une situation à la suisse ou à la norvégienne. Pas de traitement préférentiel. Les Allemands se montreront particulièrement rancuniers. Pas question que des Etats qui « ne partagent pas la responsabilité, ni les coûts du marché intérieur » bénéficient d’arrangements commerciaux favorables, recadre Angela Merkel.

On ne fera vraisemblablement pas les choses à moitié, et les Anglais risquent de perdre leur accès privilégié à la plus grosse zone commerciale du monde.

La perte probable des tarifs douaniers, notamment. Aujourd’hui, le Royaume-Uni exporte son british team aussi facilement en Grèce que dans les provinces galloises. Demain, à la fin des deux années de négociation prévues par les traités européens, des barrières douanières pourraient bien se lever. Fini, l’accès au marché unique et ses avantages commerciaux.

Pour les Etats-Unis aussi, les choses peuvent se corser. Barack Obama a averti nos voisins britanniques, ils pourraient se retrouver « en bout de file » au moment de négocier le Traité transatlantique.

2) Deuxième effet kiss-cool : la City gronderait, les marchés financiers trembleraient et la livre sterling serait affaiblie.

Dans l’attente du scrutin, cela fait quelques semaines que les places financières ne sont pas bien actives. Des analystes prévoient sur les marchés une crise similaire à celle des dettes européennes de 2012, avec une augmentation des primes de risque sur les actions, comme sur les obligations. Le pays, en sortant de l’UE, serait perçu comme moins résistant, et les investisseurs en demanderaient davantage pour leur argent, faisant monter la prime de risque et donc les taux d’intérêt.

Craignant une restriction du crédit, la Banque d’Angleterre essaie de rassurer ses troupes en promettant des injections de liquidités. Mais cela ne changerait pas grand chose : les liquidités, les banques en sont déjà pleines, grâce au plan européen de M. Draghi. Finalement, comme c’est de coutume chez les banquiers centraux en ce moment, la Banque d’Angleterre serait probablement dans le flou.

Londres, qui s’était imposée première place financière européenne bon gré mal gré avec l’avènement de l’euro, perdrait de facto cette suprématie. Hors de l’Union, les banques de la City ne pourraient plus vendre leurs produits financiers à travers l’Europe.

Avec des redéploiement d’effectifs – HSBC a déjà annoncé qu’elle transférerait un millier d’emplois de Londres vers Paris en cas de Brexit –, c’est un emploi sur sept qui est menacé dans le secteur financier.

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3) Last but not least : le troisième choc porterait sur des coupes dans les dépenses publiques : défense, sécurité sociale…

Pourquoi des coupes budgétaires ? Le Brexit amènerait inexorablement une baisse de la création de valeur, donc moins de rentrées d’argent venant de mannes fiscales. A budget excédentaire d’ici 2019, comme c’est envisagé outre-Manche, il va falloir équilibrer par une réduction de dépenses dans le secteur public.

Alors que justement, le contexte démographique britannique détonne en Europe : la Grande-Bretagne sera, à l’aune 2050, la plus peuplée de l’Europe, avec une augmentation du nombre d’habitants de 25 millions. Les besoins de financement public augmentent aussi.

Les partisans de la sortie déclarent que la contribution que verse le Royaume-Uni à Bruxelles pourrait être redirigée vers le National Health Service – la Sécurité sociale anglaise. C’est vite oublier que Boris Johnson, leader du camp du Lave et possible Premier Ministre en cas de Brexit – a fait nombre de déclarations dans lesquelles il s’attaque à ces politiques distributives. Après tout, il a déclaré que si les Anglais payaient pour leurs services de santé, ils les apprécieraient d’autant plus.

A prévoir aussi une coupe du budget de la défense, alors que justement, la Grande-Bretagne serait plus isolée du point de vue sécurité. Et moins d’investissements publics, moins de croissance. L’austérité ou le cercle vicieux de la récession.

L’impact total de tous ces chocs sur le PIB est encore incertain. Mais on peut imaginer que dans un premier temps, l’incertitude et le brouillard aidant, les ménages britanniques, plus inquiets face à l’avenir, seraient plus enclins à mettre de l’argent de côté. Plus d’épargne et moins de consommation, le phénomène serait nourri par une certaine inflation, provoquée par l’affaiblissement de la livre. Le blocage du marché immobilier dans les grandes villes britanniques en est le premier signe.

Moins 3% ou jusqu’à 10% de baisse de PIB pour certains prévisionnistes. Qu’ont-ils à perdre, les Anglais, dans ce référendum ? Beaucoup, c’est certain.

David Cameron, qui n’aurait jamais dû se mettre dans cette impasse, prévoit une « décennie perdue » en cas de Brexit. Sans être au niveau de François Hollande, sa cote de popularité est en chute, notamment après les révélations des Panama papers dans lequel son nom était cité.

La logique économique est clairement du côté du maintien, et ce qui peut sauver l’Europe avec les Anglais, c’est que les partisans du non sont incapables d’expliquer clairement ce que les Anglais auraient à gagner à se retrouver seuls. Ils ne le savent pas.

La logique ou la raison devraient plaider pour le maintien dans l’Europe, mais comme le dit l’adage, dans les référendums, les électeurs ne répondent pas toujours à la question posée…