Les candidats à la présidentielle se taisent mais la transition écologique n’aura rien d’un long fleuve tranquille

Présidentielle : tous les candidats parlent de la transition écologique, mais aucun ose aborder la question de son cout. Et pour cause, ce cout est porteur de risques de conflits sociaux- économiques, culturels ou même ethniques.

La semaine dernière, Emmanuel Macron a annoncé les priorités de la présidence française de l’Union Européenne avec l’engagement d’instituer une taxe carbone aux frontières. On ne peut pas dire que cette initiative ait déclenché l’enthousiasme des gouvernements et des peuples, alors même que la lutte contre le réchauffement climatique est devenue, à juste titre, l’obsession de la nouvelle génération qui se contente trop souvent des injonctions de Greta Thunberg.

Pour la majorité des économistes, l’instauration d’une taxe carbone aux frontières reste  l’arme, sans doute, la plus efficace pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre. Efficace parce que  vertueuse, puisqu’elle pèse sur les comportements individuels et évite des actions culpabilisantes. En bref, elle promeut l’écologie incitative puisqu’elle oblige les pollueurs à payer le prix de la pollution, et incite les consommateurs à modifier leurs arbitrages. Une écologie vertueuse donc, à l’opposé de l’écologie punitive qui reviendrait à multiplier les interdits.

La « Toulouse School of Economics » cofondée par Christian Gollier et Jean Tirole, prix Nobel d’économie, travaille d’arrache-pied pour prouver et convaincre les gouvernements de fixer un prix mondial du carbone. La France n’est pas en retard dans cette grande opération de pédagogie mondiale que le président de la République veut promouvoir dans l’Union européenne.

Pour Christian Gollier et Jean Tirole, il y a évidemment urgence, mais le drame de la transition écologique est que les populations des pays occidentaux ne se rendent pas compte que cette lutte pour le climat aura un cout important. Quant aux populations des pays émergents, elles refusent, à juste titre, d’abandonner l’espérance d’un développement économique identique à celui des occidentaux, sous le prétexte que le modèle serait trop polluant.

Cette double ambiguïté est actuellement alimentée par les responsables politiques qui n’osent pas dire la vérité des problèmes que soulève la transition écologique. La plupart ne rejettent pas les diagnostics très catastrophiques du GIEC mais expliquent qu’avec des investissements en économie d’énergie et en modifiant à la marge les fonctions de production, on devrait pouvoir éviter ou repousser à plus tard les effets les plus graves du réchauffement climatique. Du côté des écologistes, c’est beaucoup plus simple: ou bien ils se réfugient dans l’utopie d’une décroissance qu’il faudra forcément programmer, ou bien ils promettent un changement radical de système de production.

La décroissance d’un côté, la révolution anticapitaliste de l’autre, sans jamais prouver que ce type de mutation serait acceptable socialement. La décroissance, comme la révolution, ne sont évidemment pas acceptables, notamment par les plus pauvres.

En réalité, et sauf à tomber dans l’utopie, la transition écologique ne sera pas heureuse. Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, elle porte en germe des risques de conflit  pas seulement sociaux, qu’il faudra bien prendre en compte. La fixation d’un prix du carbone et d’une règle applicable dans le monde entier ne suffira pas. Il faudra assumer et gérer des conflits collatéraux inéluctables.

Premier risque de conflits sociaux, à l’intérieur même des pays développés.  Derrière un  consensus de façade contre le réchauffement climatique, il est évident que les efforts nécessaires ne seront pas vécus de la même façon par tout le monde. Le mouvement des gilets jaunes a été déclenché par l‘augmentation du prix des carburants et un projet de taxe carbone. Pourquoi? Tout simplement parce que beaucoup n’ont pas d’alternative à la voiture individuelle. Toutes les formes de taxes carbone seront difficiles à accepter, puisqu’elles soulignent et accroissent les inégalités entre ceux qui ont les moyens de payer et ceux qui ne les ont pas.  Pour Jean Tirole, l’avantage du modèle taxe carbone, c’est qu'il draine des recettes fiscales, lesquelles donnent des moyens de corriger les inégalités créées.  

Deuxième type de risques beaucoup plus graves pouvant se développer : conflits entre les pays émergents et les pays développés.  Il est évident que si l’arme principale de la transition énergétique passe par la généralisation des taxes carbone aux frontières, les économies émergentes seront pénalisées. Les exportations seront freinées et leurs mutations, vers des activités décarbonées seront lentes et couteuses. Ce travail est commencé au niveau des producteurs d’énergie fossile (pétrole et gaz). Beaucoup de ces pays savent que leur source de richesses va se tarir. Ils sont riches et disposent de réserves en devises qui peuvent leur permettre de se diversifier. C’est ce que font les pays du Golfe. C’est ce que peut faire la Russie, premier producteur de gaz. La situation des pays émergents, dont la seule richesse se situe au niveau d’une force de travail à bas cout, va être plus compliquée, sauf à se tourner plus qu’avant vers leur marché intérieur. Ce que fait la Chine. Mais là encore, les populations feront procession pour des systèmes économiques plus propres.

La taxe carbone représente un moyen de lutter contre la désindustrialisation mais surtout peut aussi favoriser les relocalisations . Cela dit, les taxes carbone n’ont pas pour objectif d’élever des barrières protectionnistes, elles ont pour objectif de barrer la route aux émetteurs de gaz à effet de serre. En revanche, on peut penser qu’une politique climatique efficace à l'échelle européenne ne peut qu’influencer le reste du monde.

En attendant, il faudra gérer les conflits potentiels qui peuvent prendre différentes formes. Des formes migratoires aux interventions terroristes ou militaires. Les seuls moyens de les éviter passent par des accords internationaux, des régulations mondiales que l’OMC pourrait très bien réveiller.