Les entreprises qui redressent la tête veulent du « made in France » et moins de CO2, mais s’inquiètent de la décroissance programmée par les écolos comme remède miracle.

La majorité des entreprises considèrent que la crise du coronavirus leur offre l’opportunité de changer de modèle de fonctionnement, à la condition de ne pas tomber dans la décroissance programmée par des syndicats ou des groupes politiques qui rêvent d’une grande transition anticapitaliste.

La crise du coronavirus a libéré l’imagination de tous ceux qui espèrent profiter de cette catastrophe pour faire passer leur idée et leur projet de société.  A commencer par critiquer avec violence tout ce qui a été fait ou pas par l’exécutif. Alors que le président de la République et son gouvernement ne sont pas innocents de tout ce qu’il s’est passé. Ils ont certes, fait beaucoup d’erreurs et ils devront rendre des comptes, mais si on regarde le bilan de l‘État français, on peut se désoler, mais quand on se compare à ce qui s’est passé dans le reste du monde, on trouve de quoi se consoler.

L’État français a fait beaucoup, notamment pour amortir le choc économique et social du confinement et si on peut lui reprocher quelque chose, c’est d’en avoir fait beaucoup trop et un peu tardivement. Parce que la question des masques, des tests et des équipements hospitaliers aurait pu être réglée par le secteur privé si on l’avait laissé faire et par les collectivités locales si elles y avaient été autorisées plus tôt. S’ils avaient été avertis à temps, les Français étaient parfaitement capables de fabriquer leur masque, ce que beaucoup de ceux qui voulaient en porter sans attendre l’administration ont fait avec du tissu, du fil et une aiguille. S’ils en avaient eu le droit, les supermarchés se seraient mis à la tache un mois avant. Bref. On a souffert du trop d’Etat plutôt que du manque d’Etat.

La plupart des syndicats et des partis politiques ont fait tous les reproches possibles aux politiques, y compris de les menacer de les poursuivre en justice pour non-assistance à personne en danger, au point de les paralyser dans leur action quotidienne. Le seul reproche qu’on pourrait leur faire mais qui ne leur est pas fait, est d’avoir été trop présent, trop protecteurs même.

Mais personne dans la classe politique n’a, au cours de cette crise, proposé de solutions alternatives. Les "y-a-qu‘a et les faut-qu‘on" se sont répandus partout pour expliquer que leur propre idée était la meilleure et surtout, pour dire que la crise était la preuve que le système en place ne pouvait pas fonctionner.

Pour beaucoup, cette épidémie est née sous l‘effet du capitalisme mondialiste et des délocalisations dans les pays émergents.

Cette épidémie est indirectement le fait des riches et des rentiers, ainsi que de tous ceux qui provoquent le réchauffement climatique.

 

La majorité des entreprises de production, en France, en Europe comme ailleurs n’ont pas compris que l’épidémie mondiale allait engendrer un autre monde qui tournerait le dos à l’économie de marché. En revanche, la grande majorité savent qu’il leur faudra accepter ou initier des changements pour être plus efficace, plus performant et mieux protégés des incertitudes de la planète. Mais jamais ces changements ne signeront la fin du monde d’avant et la naissance d’un monde d’après totalement nouveau. Nous serions alors dans l’utopie la plus totale.

1er type de changement, acheter français et privilégier le made in France. Selon différentes études réalisées par des analystes pour les adhérents de fédérations professionnelles, le quart des entreprises françaises envisage sérieusement de relocaliser une partie des achats en France ou en Europe. C’est deux fois plus que l’année précédente. La crise du coronavirus leur a montré leur extrême dépendance à l’égard de l’étranger. Beaucoup d’entreprises se sont retrouvées bloquées faute de fournisseurs. L’objectif va donc être de sécuriser les approvisionnements en diversifiant les fournisseurs. Beaucoup affirment qu'il leur faudra investir dans des fabrications, tenues actuellement uniquement par des Chinois par exemple. Pas seulement au niveau des produits stratégiques comme les médicaments, mais aussi dans le textile ou la mécanique, dans l’automobile aussi, la production française dépend d’un simple composant qu'il leur serait possible de faire fabriquer ailleurs.

Cela dit, la relocalisation dans l’Hexagone n’aura pas que des avantages. Elle va renchérir le prix du produit final parce que les coûts de production sont plus élevés. Elle va parfois nécessiter des investissements assez lourds, dans la mesure où la France a complètement perdu la main sur des secteurs entiers partis à l’étranger. Il n’y aura donc pas de solution miracle à attendre de la relocalisation, mais l’entreprise ne vit pas seulement de miracle. Elle a besoin de sécurité et elle est prête à en payer le prix.

 

2e type de changement, il faudra diminuer la facture carbone. Les délocalisations se sont accélèrés au cours des dix dernières années parce que le coût très bas réalisé dans les pays émergents visait à satisfaire le consommateur occidental. La crise du coronavirus a accéléré la prise de conscience du coût en carbone lié aux transports. L‘apparition de l’épidémie n’a sans doute pas de rapport avec le réchauffement climatique, mais la violence de la contagion de toute la planète est en lien avec l’accroissement des voyages et des transports. Le virus lui-même ne circule que parce que les produits et les hommes circulent partout dans le monde. Les entreprises n’ont pas attendu l’arrivée du Covid 19 pour « verdir » leur process de production, mais elles ont compris que le Covid 19 les aiderait à faire accepter le surcout de production lié au respect des normes sanitaires nouvelles et aux investissements dans la transition écologique.

 

3e type de changement, l’organisation en télétravail a déjà bouleversé les habitudes. Les salariés ont découvert à grande échelle le système du télétravail. Le digital n’oblige pas à être présent sur le lieu de travail pour exercer le travail pour lequel on est payé. Environ 8 millions de salariés se sont mis au télétravail, c’est à dire qu‘ils sont restés chez eux. Pour l‘heure, la majorité des salariés concernés ont découvert les avantages du travail à domicile, qui en théorie, laisse entrevoir une forme de vie différente avec moins de transport, des logements plus spacieux parce que moins chers, une plus grande liberté d’organisation.

Les chefs d’entreprises eux-mêmes entrevoient des gains de productivité avec une dépense en immobilier de bureau qui pourrait être plus faible et beaucoup de souplesse, voire de flexibilité. Cela dit, là encore, il n’y a pas de solution miracle. Avec le temps, les adeptes du télétravail vont découvrir les inconvénients liés à l’isolement, le confinement dans un milieu familial, la perte de contact et le risque de creuser des inégalités de rémunération ou de carrière entre ceux qui papillonnent au siège et ceux qui restent chez eux. Bref, le télétravail a du succès, mais ne permettra pas de bouleverser complètement l’organisation dans l’entreprise qui a besoin d’unité, de personnalité, de cohésion et de solidarité internet pour exister.

4e type de changement, prôné par ceux qui ont défendu l’idée que l’entreprise avait besoin de donner un sens à sa mission pour s’attacher ses clients, ses actionnaires et ses salariés. Dans beaucoup d’entreprises, les modes de production vont se trouver profondément modifiés, tout comme les circuits de distribution. Le développement du e-commerce va tuer beaucoup de circuits physiques. Le principal effet de la pandémie et du confinement aura été de consacrer le caractère incontournable du digital. Le 19e siècle a été le siècle de la révolution industrielle avec la machine à vapeur et le moteur à explosion. Le 20e siècle a été le siècle de l’électrique, le 21ème siècle sera définitivement celui du digital.

Mais si le Covid oblige les entreprises à inventer un autre modèle de fonctionnement, il faudra que le chef d’entreprise fasse accepter cela aux salariés, aux clients et aux actionnaires. Or, les uns et les autres ont des intérêts qui répondent souvent à des injonctions contradictoires. Le salarié veut un salaire, le client un produit et l’actionnaire veut des rendements. Les uns réfléchissent à court terme, les autres à long terme. C’est au chef d’entreprise de définir la résultante de toutes ces injonctions et de les assumer. Emmanuel Faber, le président de Danone, fait partie des patrons du Cac 40 les plus avancés dans ce type de réflexion et surtout dans son application concrète.

Il était déjà sur un marché des idées porteurs, dans la mesure où l’ambition de Danone a toujours été de vendre avec son alimentaire un bénéfice santé. Il lui fallait s’inscrire fortement dans l’écosystème des fournisseurs en proposant un projet commun. Il lui fallait aussi conforter la confiance des salariés et des actionnaires. C’est évidemment une nouvelle culture de management de l’entreprise.

 

Cela dit, quels que soient les scénarios de changement, des plus timides aux plus audacieux comme chez Danone, le modèle ne tient en équilibre que dans une logique de croissance. La croissance reste le moteur incontournable. Parce qu'il faut en permanence investir et innover, satisfaire ses clients, ses salariés et ses actionnaires.

Or, pour beaucoup de syndicats et de groupes écologiques notamment, la croissance est mère de tous les ennuis, de toutes les inégalités sociales, de tous les disfonctionnements. La croissance est considérée pour responsable de la raréfaction des matières premières et du réchauffement climatique. La solution qu'ils prônent passe donc par la décroissance. Moins de croissance, moins d’activité, moins de production, moins de consommation.

Pour la grande majorité des chefs d’entreprise, la croissance est incontournable. Arrêter la croissance durablement, c’est arrêter le progrès scientifique ou même médical. C’est arrêter le développement des zones émergentes, c’est arrêter la recherche etc.

Le problème des chefs d’entreprise est double. Il doit chercher un compromis entre ses partenaires salariés, clients et actionnaires... Mais il doit aussi convaincre l’environnement politique que la non-croissance conduit le monde au fiasco ou à la guerre.