Les Etats du Golfe débarquent en Occident mais c’est pour spéculer sur les effets de la crise

Les Etats du Golfe ne se sont jamais sentis aussi pauvres et déboussolés. Le pétrole ne vaut plus rien et le Covid-19 a fait fuir les touristes et les investisseurs. Du coup, ils sauvent les meubles. En réalité, ils spéculent comme des laquais sur un champ de course.

Actuellement à Londres, à New-York et dans une moindre mesure à Paris, les financiers des Etats du Golfe rachètent tout ce qui bouge sur les marchés financiers. Particulièrement de mauvaise foi, les cabinets de relations publiques et de lobbying nous expliquent que les fonds souverains viennent au secours du capitalisme occidental en permettant aux plus beaux fleurons de l’économie mondialisée d’éviter d’aller au tapis. Ou alors de nous protéger des apprentis chinois. Parce que les fonds chinois aussi sont à la chasse.

Et à Londres, on a toujours préféré faire des affaires avec un émir du pétrole plutôt qu‘avec un opérateur chinois.

La réalité du marché est que les pays du Golfe viennent spéculer.

D’une part, ils rachètent beaucoup de grandes valeurs dont les prix ont baissé de plus de 50% depuis deux mois mais d’autre part, ils en profitent aussi pour mettre un pied dans la porte des grands du digital qui seront sans doute les grands gagnants de la crise.

C’est l‘Arabie saoudite avec son fonds souverain gigantesque, le PIF qui est à la manœuvre pas seulement pour elle, mais aussi pour les princes du voisinage.

Du coup, des milliards de dollars sont, depuis presque un mois, investis sur les places occidentales en valeurs industrielles décotées. Dès que la valeur a perdu 50 % par rapport à ses prix de la fin de l’année dernière, les pétrodollars raflent les titres. En un trimestre, le portefeuille de PIF (Public Investment Fund) est passé de 2 à 10 milliards de dollars. Si on ajoute ce qui a été investi par les princes du Qatar, des Emirats Arabe Unis, Dubaï et Abu Dhabi, Oman, Bahreïn et Koweït, on dépasse les 20 milliards de dollars. Principalement à New-York et à Londres. Des commandos d’analystes financiers ont été envoyés partout en Occident pour découvrir et saisir toutes les opportunités. La chasse aux bonnes affaires est encore ouverte.  

Premier secteur ciblé, le secteur pétrolier. Fin mars, BP, Total, Shell, et les deux producteurs de gaz de schiste canadiens ont reçu la visite des acheteurs du Moyen-Orient qui en ont pris pour 3 milliards. Toutes ces entreprises ont terriblement souffert en bourse, d’abord de la guerre des prix qui avait été déclenchée par l’Arabie saoudite et la Russie, ensuite de la chute de la demande mondiale suite au confinement et à l’arrêt de l’économie.

Mais l’Arabie saoudite voit aussi dans ces sociétés tout ce qu‘elles portent pour organiser dans l’avenir les alternatives au pétrole dans le domaine des énergies propres. Des entreprises comme Total par exemple sont très préparées pour gérer la transition énergétique. Elles ont donc acquis une résilience très forte pour rebondir.

Le deuxième secteur convoité par les fonds des pétromonarchies se compose des entreprises très massacrées par la crise : Boeing, Airbus, les chaines d’hôtel comme Marriott ou Accor, Booking, les croisiéristes qui sont actuellement sinistrés (comme Carnival qui a perdu 80% de sa valeur en bourse) ainsi que beaucoup de sociétés du spectacle, organisateurs de concerts ou producteurs de télévision, ainsi que des clubs de football, à commencer par le club de Newcastle même s’il y a des discussions avec la plupart en Europe parce que la plupart des grands clubs d’Europe sont à vendre.

Enfin, le troisième secteur très convoité par les Saoudiens notamment, ce sont des valeurs sûres qui ne sont impactées ni par la crise pétrolière, ni par l’impact du Covid 19 et qui n’ont pas souffert : le groupe Disney, Facebook, IBM, Cisco, Pfizer... Toutes ces entreprises ont vu leur cours progresser depuis le début de la crise, parce qu’elles ont un potentiel de croissance et surtout parce que les fonds souverains sont arrivés.

Alors on peut toujours raconter que ces flux d’investissement ont toujours alimenté les marchés financiers en recyclant les recettes pétrolières, on peut aussi rappeler en boucle que la stratégie de la nouvelle génération de princes qui sont au pouvoir dont MBS, Mohammed ben Salman d’Arabie Saoudite, est de préparer l’après pétrole...

La réalité, c’est que les pays du Golfe sont à bout de souffle. La météo économique et financière dans ces pays-là s’est terriblement dégradée.... Tous les Etats du Golfe, le Qatar, les Emirats arabes Unis, Abu Dhabi et Dubaï, Bahreïn, Oman et Koweït et surtout l’Arabie Saoudite se retrouvent coincés entre le prix du pétrole qui s’est effondré et l’impact de la pandémie. Fin mars, le PIB de la région (hors pétrole) avait baissé de 5%.

Ce n’est pas le Covid qui a hypothéqué les monarchies du Golfe. En dehors de l’Iran où les dégâts sont très importants dans toutes les classes de la société, avec un gouvernement qui a vécu dans le déni jusqu'à une époque très récente, tous les autres pays du Moyen-Orient ont été assez peu touchés. Le coronavirus a surtout frappé les travailleurs étrangers asiatiques, mal logés et aux conditions de travail douloureuses. Mais, c’est surtout, le tourisme, secteur dans lequel des Emirats comme Dubaï ou Abou Dhabi ont beaucoup investi,  qui s’est retrouvé en risque de ruine. Dubaï, qui a reporté l’Exposition universelle 2020, tire la moitié de son PIB non lié au pétrole du tourisme des voyages et du commerce.

Mais les économies de la région vivent pour l’essentiel des revenus des hydrocarbures. L’année 2020 va être terrible. Le brut est passé de 60 dollars en février à moins de 20 dollars en avril. Les accords finalement conclus par l’OPEP et qui réduit la production viendra encore amputer les recettes.

Le résultat est que tous ces pays ne pourront pas boucler leur budget. Ils doivent emprunter soit sur les grands marchés internationaux, soit sur l‘épargne interne avec des emprunts nationaux auprès des familles dont la souscription est obligatoire. Avec parfois des procédures qui sortent de l’ordinaire. En Arabie Saoudite par exemple, on a vu MBS, faire enfermer les plus grands princes du régime dans des hôtels de luxe jusqu’à ce qu’ils acceptent de souscrire à un emprunt. Autant dire jusqu’à ce qu’ils paient une rançon. Et ils ont tous payé. Evidemment !

Tournant de l’histoire, le gouvernement saoudien a annoncé en début de semaine un train de mesures d’austérité en réduisant les dépenses de l’Etat, en retardant certains investissements et surtout en triplant la TVA qui va passer de 5 à 15% après le ramadan. Les pèlerinages à la Mecque (grosse source de revenus en provenance du monde musulman) vont couter plus cher. Tous les produits de luxe, voitures, bateaux, accessoires de mode et bijouterie vont être davantage taxés.

Alors, on ne va sans doute pas trop pleurer lors des réunions de familles dans les monarchies du Golfe, mais ça va grogner. Parce que chez ces gens-là, comme disait Jacques Brel, dans cette génération qui arrive au pouvoir, on n'a jamais travaillé, on n'a même pas appris à travailler (ce qui est le vrai problème), on a toujours perçu une rente, (genre revenu universel mais gros revenu universel) et enfin, on ne sait pas ce qu’est l’impôt. Pas encore !