Les Français ont moins besoin de pouvoir d’achat que de leur épargne Covid

La croissance 2022 sera forte mais sera tirée par la consommation. Les Français vont donc devoir lâcher l’épargne accumulée pendant le Covid, soit près de 200 milliards, restée liquide et ne servant à rien.

Le débat lancé par les responsables politiques sur un pouvoir d’achat qui serait étranglé par les prix de l’essence n’est sans doute pas inutile. Ce débat oblige le gouvernement à s’interroger, une fois de plus, sur le poids des taxes. Il oblige aussi certains chefs d’entreprise à améliorer leur politique salariale s’ils veulent attirer et fidéliser leurs salariés, mais les marges de manœuvre sont très étroites.

Un débat beaucoup plus efficient va devoir s’ouvrir dans la perspective de booster l’activité en 2022. Ce débat va porter sur les moyens de débloquer l’épargne accumulée par les Français pendant le Covid et stocker dans des comptes liquides et disponibles. Depuis 2019, les Français ont assez peu consommé, alors qu‘ils ont continué de percevoir des revenus avec un pouvoir d’achat qui a même augmenté de 1% minimum par an. Cette épargne a été virée sur les comptes courants bancaires et postaux et sur les livrets d’épargne. L’excédent d’épargne liquide détenue atteint encore aujourd’hui plus de 170 milliards, la masse d’épargne liquide déposée dans les comptes courants ou à terme, ou même conservée en cash, représente au minimum 100 milliards. Au total, les Français ont laissé de côté près de 300 milliards d’euros. C’est de l’épargne liquide et disponible, qui ne rapporte rien à personne - hormis les banques, encore qu‘elles ont des ratios prudentiels tels depuis la crise de 2010, que ça les empêche de prendre des risques.

Cet argent ne rapporte rien, il ne sert donc à rien pour l’activité économique. Ça n’est qu’une épargne de précaution qui devrait théoriquement rassurer les Français, mais qui, compte tenu de l’état de nervosité dans lequel est le pays, n’est même pas utile à l’équilibre psychologique.

Pour la majorité des économistes, cette épargne devrait constituer un puissant réservoir de moyen pour alimenter le moteur de l’activité via la consommation.

Les prévisions d’activité de cette sortie de crise sont très bonnes. Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie, a relevé sa prévision de croissance pour 2021 à 6,25 %. Il rejoint presque les estimations de la Banque de France et de l’Insee, et même de l’Ocde, de Bruxelles ou du FMI. Tous ces organismes sont sur une perspective d’année 2021 de 7 à 8 %.

Tous les indicateurs sont au vert : croissance, commerce extérieur, emploi et investissement. Le rattrapage est évident mais pas seulement. L’activité est aussi tirée par l’investissement des entreprises, qui assument pleinement la nécessité de participer aux grandes mutations digitales et énergétiques.

Pour 2022, les organismes officiels et instituts de conjoncture ne sont pas pessimistes. Globalement, ils tablent tous sur une croissance minimum de 4%. C’est d’ailleurs la prévision prudente du gouvernement.

Pourquoi 4% et pas 6 ou 8 ? Tout simplement parce que l’horizon est pavé d’incertitudes.

Les plus inquiétantes portent sur les prix du pétrole et du gaz. Personne, dans le monde, ne voit les marchés de l’énergie se calmer, même si l’économie chinoise ralentit.

La deuxième incertitude s’inscrit dans l’inflation, mais personne ne croit que l’inflation représente un danger réellement dangereux et long. Pour des raisons interculturelles mondiales. L’inflation, si inflation il y a, sera circonscrite à des secteurs particuliers comme l’immobilier par exemple, et encore pas partout.

La troisième incertitude réside dans la capacité du système à mobiliser l’épargne Covid 19. Ce problème se pose à tous les pays et d’abord aux pays développés, comme la France. En théorie, cette épargne considérable a trois destinations possibles, si on exclut l’hypothèse de la liquidité permanente. 

Elle peut être fléchée vers l’investissement des entreprises mais les entreprises ont les financements nécessaires. Les fonds sont eux aussi dotés de réserves importantes.

Elle peut être captée par l’Etat, mais l’Etat a des ressources de financement externe à bas prix (taux zéro). Donc on voit mal l’Etat lancer un grand emprunt national qui, pour attirer l’épargne, devra être assorti d’avantages fiscaux. Pour l’Etat qui trouve sur le marché de l’argent à taux zéro, ce serait une erreur couteuse.

Elle peut aussi et surtout servir à alimenter le moteur de la consommation. Pour les économistes de l’OFCE (mais pas qu’eux), il y a là une réserve à dépenser. Le taux d’épargne est actuellement supérieur à 20 % du revenu disponible après impôt. Le taux normal d’épargne volontaire est aux alentours de 14%.

Pour l‘OFCE, si les Français ne touchent pas à leur épargne de précaution, la croissance serait de 4% (c’est l’hypothèse Bercy). Avec 4%, le chômage baisse peu, l’inflation est faible et le déficit public reste à 5 % du PIB.

En imaginant que les Français acceptent de décaisser 20 % de leur épargne et reviennent à un taux d’épargne de 15% du revenu, ça représenterait déjà 40 milliard d’euros. C’est très plausible, parce que ça leur fait dépenser leur épargne annuelle sans toucher à leurs réserves. Si cet argent est dépensé, on booste la croissance (plus de 6%), on améliore le taux de chômage, on réduit le déficit (à 3%) et on réduit même mécaniquement l’endettement public de la différence entre le taux de croissance (net de l’inflation) et le prix de la dette (qui est proche de zéro). Parce que dans ce cas-là, le système fait un peu d’inflation-prix mais protège les structures de cout de production.

L’existence de cette réserve d’épargne permet d’augmenter le pouvoir de dépenser, sans augmenter les prix de revient de production. Donc, pour la productivité du made in France, ce serait évidemment tout bénéfice. Pour la compétitivité, idem.

Cette mécanique de soutien en dépensant l’épargne Covid 19 ne peut fonctionner qu’à deux conditions.

La premier est que les Français retrouvent confiance dans l’avenir et dans le système. C’est une question politique, il faudra attendre l’élection présidentielle pour y répondre.

La seconde condition est que l'appareil de production soit capable, en quantité et en qualité, de répondre à cette demande. Sinon, on risque de fabriquer de l’inflation ou du déficit commercial par les importations. C’est le grand danger des politiques keynésiennes.