Les grands patrons européens négocient (discrètement) avec le gouvernement britannique un plan B qui éviterait des dégâts économiques trop lourds en cas de Brexit

La perspective d’un Brexit dur s’éloigne. Le parlement britannique peut s’y opposer et, par ailleurs, les milieux économiques préparent tous un plan B pour éviter la paralysie

Comme toujours, il y a d’un côté la politique et de l’autre l’économie. Ce qu’on promet de faire, et ce qu’on pourra faire. Le désir ou l’idéologie et la réalité. Les discussions autour du Brexit ont déjà fait monter la fièvre dans les milieux britanniques qui se rendent bien compte que le divorce va être couteux à gérer et que le peuple britannique va payer une facture qu’il n’avait sans doute pas prévue.

Mais le plus intéressant, c’est de plonger dans le monde des affaires où les grands industriels ont entamé des discussions fructueuses avec Theresa May pour aménager un après-Brexit qui ne soit pas trop douloureux.

En fait, ce Brexit a déjà entrainé l’écriture de deux scenarios. Deux plans possibles sur la base d’un même diagnostic que tous les experts partagent.

Le diagnostic est simple. La situation économique de la Grande-Bretagne ne s’est pas détériorée. Certains avaient pensé qu’elle pouvait même s’améliorer avec le Brexit : plus de croissance, plus d’emplois parce que plus d’activité grâce à la baisse de la livre sterling (10/15%) qui améliore mécaniquement la compétitivité des exportations. Il est vrai que lors du dernier trimestre, on a vu les compteurs de la macro économie britannique plutôt bien orientés, grâce à la dévaluation. Grâce aussi à l’augmentation des recettes touristiques. Sauf que sur le tourisme l’Angleterre a bénéficié de l’afflux de tous les étrangers : les Américains et les Asiatiques qui ont évité Paris à cause des risques d’attentats. Les palaces parisiens sont encore vides. Les palaces londoniens sont pleins.

Ceci étant, tout le monde sait que cette légère excitation ne durera pas et qu’elle n’a pas beaucoup d’impact sur la vie quotidienne.

Le premier et principal effet du Brexit a été de faire tomber la monnaie. La contrepartie c’est que l’ensemble des prix intérieurs ont commencé à monter. Tous les matériels importés, l’informatique, l’électroménager, le textile ou l’habillement ont pris en trois mois entre 10 et 40%. Les grandes chaines de distribution sont paniquées, elles livrent un bras de fer perdant avec leurs fournisseurs sur les prix et sur les marges.

C’est donc le citoyen anglais qui va payer le Brexit. Ça se joue déjà sur les prix à la consommation. Ça peut se jouer sur l’emploi. La City de Londres va évidemment souffrir gravement en cas de séparation, d’où la chute des prix de l’immobilier.

D’où la préoccupation des dirigeants britanniques qui sont parfaitement conscients de cette évolution et de tous les risques. La réalité économique à laquelle personne ne peut s’opposer va à l’encontre du projet politique.

Le plan A est celui qu’il faudrait appliquer en vertu du vote sur le Brexit. Un Brexit dur et pur (hard) comme le disait la première ministre Theresa May. À partir de là, son objectif est de négocier avec les états européens des conditions de divorce supportables. En clair, les Britanniques vont se livrer à un marchandage pour garder le beurre, l’argent du beurre et les crémières. L’Europe ne l’acceptera pas.

Ce qui est intéressant, c’est que Theresa May peut avoir un plan A-bis dans lequel son parlement en arrivera à refuser le Brexit. La cour de justice à Londres a dit cette semaine que l’autorisation du parlement pour lancer les procédures de Brexit était obligatoire. Si c’est le cas, elle, n’est pas sûre d’avoir la majorité pour avoir cette autorisation et ça peut l’arranger. On est presque passés au plan B.

Le plan B, tout le monde travaille dessus. Beaucoup de britanniques rêvent déjà que le parlement interdira le Brexit, mais en attendant et pour éviter au maximum les risques, tout le monde s’agite. Et cogite.

D’un côté les responsables politiques ont prévenu officiellement Bruxelles qu’ils pourraient en cas de mauvaise humeur, faire de la surenchère fiscale et baisser par exemple l’impôt sur les sociétés à moins de 10%. En fait cette menace ne fait peur à personne en dehors des syndicats et des partis d’extrême gauche qui verraient les moyens dédiés au fonctionnement des États fondre comme la neige au soleil. Les libéraux ne sont pas contre une baisse généralisée des fiscalités. Une décision de ce type serait même un stimulant très fort pour entamer des reformes identiques en Europe sur la baisse des dépenses publiques.

Theresa May a donc abandonné l’idée de brandir ce type de menaces publiquement, d’autant qu’elle n’est pas sûre d’avoir une majorité au parlement pour la mettre en œuvre. D’où le changement de stratégie dans ce plan B.

Depuis la semaine dernière elle reçoit les patrons des grandes entreprises industrielles, les uns après les autres. Carlos Ghosn, par exemple, dont la marque Nissan représente 500 000 véhicules par ans produits en Grande-Bretagne a été reçu la semaine dernière. Il est ressorti du 10 Downing Street plutôt content mais muet comme une carpe.

Pourquoi ? Tout simplement parce que, comme ses collègues de la pharmacie ou des industries de la défense, il aurait reçu de Theresa May la garantie que le gouvernement britannique compensera par des subventions toutes les pertes de compétitivité qui seront imputables au Brexit. En clair, le contribuable britannique paiera pour que le Brexit ne fasse pas de mal aux industriels anglais ou étrangers. Personne ne sait comment elle fera politiquement pour qu’une telle mesure soit accordée.

Mais cette perspective est au cœur du plan B. Si ce scenario n’était pas appliqué, les activités de service se préparent à déménager sur le continent à Francfort ou au Luxembourg, (Paris n’a pas trop la cote) ou alors mieux à Dublin. L’immobilier à Dublin est entré dans une phase euphorique parce que la ville irlandaise pourrait être la grande gagnante du Brexit.