Les trois raisons pour lesquelles Mario Draghi ne dégainera pas l’arme monétaire

La réunion mensuelle de la BCE de jeudi sera la dernière de l’année. Beaucoup s’attendent à ce que Mario Draghi dégaine l’arme monétaire pour nous éviter la déflation. Rien n’est moins sûr, le président de la BCE a de très bonnes raisons d’y renoncer.

Mario Draghi, c’est vrai, a laissé entendre à plusieurs reprises qu’il avait pour objectif de gonfler le bilan de la BCE au niveau de ce qu’il était en avril 2012. Cela représente 1000 milliards d’actifs supplémentaires. En clair, gonfler son bilan pour une banque centrale, cela permet de distribuer à la concurrence des liquidités. Elle achète des actifs d’un côté et de quoi garantir les crédits qu’elle lâche de l’autre, afin de fournir du carburant à l’économie.

Pour atteindre cet objectif, certains ont compris qu’elle pourrait, comme les américains, acheter des dettes d’État à long terme afin de distribuer des liquidités à long terme. Elle pourrait donc se résoudre contre vents et marées à lancer un programme de « quantitative easing » à l’américaine, c’est-à-dire un rachat massif de titres. A l’échelle de l’Amérique, cela ressemble furieusement à de la planche à billets car les titres rachetés pour garantir l’émission de monnaie ne sont pas forcément de grande qualité. La Fed va pouvoir ouvrir un musée des subprimes. Mais passons.

Beaucoup d’observateurs espèrent donc que pour sortir l’économie européenne du plantage dans laquelle elle est bloquée, Mario Draghi pourrait ouvrir les robinets. Il l’a dit, c’est vrai, mais rien ne garantit qu’il passe à l’acte.

Il a trois raisons pour ne pas le faire.

La première, c’est qu’il peut espérer que de l’avoir annoncé suffira à débloquer  la relation entre les banques européennes et les entreprises. On est actuellement dans une situation paradoxale. Les banques ont de l’argent à un coût nul ou presque et elles prétendent ne pas avoir de dossiers. Les entreprises de leur côté, racontent que les banques se refusent à les recevoir. Le problème est un problème de confiance. Il dépasse le rôle des banques et la qualité des entreprises. La BCE ne peut pas faire grand-chose d’autre que ce qu’elle a déjà fait et c’est beaucoup. Les taux courts sont très faibles. Le taux directeur est proche de zéro et les banques peuvent apporter tout le papier qu’elles veulent.

Deuxième raison, Draghi considère qu’il y a un risque juridique tant que la Cour de justice européenne ne se sera pas prononcée sur la validité des OMT. C’est un programme de rachat de titres que la BCE avait lancé pour participer au sauvetage de la Grèce à l’été 2012. Or, les Allemands sont opposés au rachat de dettes souveraines. Ils considèrent que les traités ne les autorisent pas. D’abord parce que ce rachat implique un choix politique, quelles dettes au profit de quel pays, ensuite parce que le rachat d’une dette publique donnerait un signal très négatif à tous ceux qui sont endettés. Or, tous les pays d’Europe sont endettés.

La troisième raison,  beaucoup d’observateurs commencent à expliquer que les programmes américains ne sont pas aussi efficaces que ce que l’on a dit. L’Amérique a, certes, retrouvé la croissance et les emplois mais c’est uniquement par l’effort de ses entrepreneurs, par la baisse des prix de l’énergie, des taux d’intérêt, par une très grande flexibilité du droit du travail et enfin par une réduction de ses frais généraux. Tout cela a facilité les investissements.

Par ailleurs, l’économie américaine ne fonctionne pas comme l’économie européenne. L’essentiel du financement à long terme des entreprises passe par le marché. Le marché a donc besoin de liquidités. Le financement de l’économie européenne passe principalement par le financement bancaire, d’où les programmes de la BCE. C’est la relation entre les banques et les entreprises qu’il faut débloquer. Et là, la BCE n’a pas de baguette magique.

Le dernier point qui préoccupe Mario Draghi, c’est qu’aux États-Unis, les QE et notamment le dernier, ont surtout servi à renchérir le prix des actifs boursiers, ce qui n’a pas d’impact immédiat sur l’économie réelle. Il peut y avoir un effet de richesse aux États-Unis parce que le capital financier est géré au profit des systèmes de retraites principalement. Mais en Europe, cette onde venue de la banque centrale qui enrichirait soit disant le maximum d’acteurs, se perd en fait chez les riches et même les hyper-riches. Wall-street, Londres, Singapour : nos systèmes de retraite par répartition regardent ailleurs.

Moralité, il n’y aura sans doute pas de remède miracle jeudi. Cela laissera aux cassandres la liberté l’occasion d’accuser une fois de plus et les Allemands de psychorigidités, la Commission de Bruxelles d’incompétence notoire et la BCE de prudence excessive. On évitera, comme souvent, de reprocher aux gouvernements leur lâcheté qui va, une fois de plus, nous faire terminer l’année dans un état bien délabré.