Lui, un papy gâteau ? Quand Jean-Luc Mélenchon voulait ma peau et celle des journalistes qu’il n’aimait pas

Jean-Luc Mélenchon n’est sans doute pas aussi gentil qu’il veut paraître, ou alors il a beaucoup changé.

Ce jour-là, je suis tombé de ma chaise. C’était un dimanche, le 12 octobre 2008 sur le plateau de ma consœur Anne-Sophie Lapix, sur Canal Plus. Le sénateur socialiste Jean-Luc Mélenchon, qui était l'invité de l'émission politique du dimanche midi, Dimanche +, s’est alors fâché contre les journalistes sans que personne ne lui ait demandé quoi que ce soit.

Interrogé sur la crise financière et ses conséquences, il m’intéressait d’avoir son analyse parce que je venais de signer avec Olivier Pastré le tout premier livre dans lequel on avait essayé d’expliquer les causes et surtout les conséquences de cette crise épouvantable, qui venait d’éclater aux Etats-Unis et dont nous étions convaincus qu’elle aurait des répercussions mondiales. Nous étions peu à faire cette analyse à l’époque.  Peu de personnalités politiques françaises croyaient à la gravite du séisme. Donc Jean-Luc Mélenchon était a priori intéressant. Sa réponse l'a été en effet à un point qu‘on était loin d’imaginer.  

Il a affirmé : « Il faut virer le personnel médiatique et économique qui nous a conduit dans le mur !" donc c’était de la faute des journalistes. Les subprimes, Lehmann Brothers et même Madoff. 

Interrogé par Anne Sophie Lapix, quand même surprise par l'expression "de personnel médiatique", Mélenchon précise alors : "Je vais vous donner un nom ! Il faut virer quelqu'un comme Jean-Marc Sylvestre, chroniqueur économique sur TF1 qui depuis des années ne fait pas de l'information sur TF1, mais de la propagande ! Voilà les gens qu'il faut virer. » 

C’était parfait ! C’était de la faute de TF1 et de son responsable de l’information économique. Quel honneur mais quelle horreur ! 

Jean-Luc Mélenchon passait déjà pour être un bon client pour les médias. Mais ce jour là, le sénateur de l'Essonne s’est surpassé. Il n'a pas failli à sa réputation sur le plateau de Dimanche + en se payant ma tête « Ne faites pas confiance à ceux qui vous ont cassé les bras et les jambes pour venir vous soigner. Cela veut dire qu'il y a tout un personnel médiatique, politique, économique qu'il faut pousser vers la sortie. Vous voulez un nom ? Votre collègue Jean-Marc Sylvestre qui nous fait du catéchisme libéral depuis bientôt dix ans sur TF1, matin, midi et soir en expliquant qu'il faut acheter des actions (?) Il n'analyse rien du tout, il fait de la propagande. Voilà les gens qu'il faut virer !"

Les désaccords de fonds entre le signataire de la motion de l'aile gauche du PS et ma modeste personne dont la seule ambition professionnelle était de faire la pédagogie du libéralisme, donc de la liberté, était une évidence. 

De là à attribuer une partie de la crise actuelle au chroniqueur de LCI et TF1, ou même à celui de France inter qui débattait de façon respectueuse avec Bernard Maris,  il y a un pas que Jean-Luc Mélenchon a osé franchir ce jour-là.

Il a d’ailleurs continué le spectacle les jours suivants sur BFM ajoutant "On revoit (dans les médias, Ndlr) les mêmes qui nous ont conduit dans le mur nous dire ce qu'il faut faire maintenant ! Quand je regarde TF1, je vois Jean-Marc Sylvestre, qui tous les jours de sa vie nous a répété qu'il fallait mettre notre argent ici et là, que les acquis sociaux étaient une honte (?) Et qui continue son catéchisme aujourd’hui ! Le même. Personne ne lui demande aucun compte".

Sur le coup, je n’ai pas réagi. Pourquoi réagir dans une discipline qui n’est pas la mienne. Mais la société des journalistes de TF1 a pris position sur ce dossier. Jean-Claude Dassier, le directeur de l’information est monté au créneau. Interrogé par L'Express : "Quand Mélenchon prend la parole, je suis souvent partagé entre l'intérêt et l'éclat de rire. Concernant cette sortie, je coche la seconde case." 

On aurait pu s’arrêter là. 

Oui, sauf que ma surprise était douloureuse. Parce que je comprenais que mon métier était en cause, moi qui me vivait comme "instituteur du système économique dans lequel on vit". Nous n’étions pas si nombreux. Moi naïf, j’avais la preuve que ma pédagogie n’avait peut-être pas été à la hauteur. Malgré mes cours à l’université Paris-Dauphine, malgré mes livres, malgré mon combat pour faire entrer l’enseignement des mécanismes de l’économie de marché au lycée. Malgré tout, je n’étais sans doute bon à rien. 

Jusqu’au moment où je me suis aperçu qu’il m avait utilisé, comme un enfant, en me plaçant en tête de gondole dans ses meetings. Cette charge virulente n’était pas sans rappeler la période de 1981, quand la gauche, tout juste arrivée au pouvoir, s'est livrée à une "purge" des journalistes qu'elle estimait trop à droite. Jean-Pierre Elkabbach en avait notamment fait les frais. Il avait été viré d'Antenne 2 en 1981. 

La dernière sortie polémique de Jean-Luc Mélenchon concernait le dalaï-lama et le Tibet. "Vous le trouvez sympathique parce que vous avez lu Tintin au Tibet (...) Je n'approuve pas la théocratie, je ne suis pas d'accord pour dire que le Tibet aurait le droit à une indépendance à l'égard de la Chine (...) Le Tibet est chinois depuis le quatorzième siècle. (...) Parler d'invasion en 1959 pour qualifier un évènement à l'intérieur de la révolution chinoise est aberrant."

On pourrait donc sortir un best of de tous les dérapages révolutionnaires. Jean-Luc Mélenchon a une grande admiration pour Robespierre, c’est son droit. Moi c’est Napoléon III. Il ne pouvait pas me reprocher mon incohérence. 

Cette affaire s’est terminée quelques jours plus tard sur le plateau de Michel Field à LCI où Jean-Luc Mélenchon a tenu à me faire des excuses. Doucement, avec l’air de dire qu’il s’était bien amusé. Qu’il ne fallait pas être dupe. 

J’ai compris que le métier de politique était un métier d’acteur. Dont acte. Et puisqu’il prenait cela comme une farce, j’ai cru bon d’ajouter qu’il était quand même bon de ne pas « tout Mélenchon ». Un jeu de mot facile, trop facile qui l’a remis en colère ! L’acteur avait du talent, mais assez peu de tolérance. 

Aujourd’hui, tout le monde me dit qu’il a changé ! Ou presque ….