Machiavel : « Cynique moi ? Mais je n’ai rien fait d’autre que d’expliquer comment doit fonctionner le pouvoir politique pour le bien du peuple »

Interviews virtuelles mais exclusives accordées par les personnalités ayant le plus influencé le cours de l’histoire de la France et des Français. Nous les avons retrouvées et rencontrées afin de leur demander quel jugement elles portent sur la situation politique et économique actuelle. Quatrième interview de cette série de l’été avec Nicolas Machiavel, penseur humaniste italien de la Renaissance, mais surtout philosophe, théoricien de la politique, de l’histoire et de la guerre.

Nicolas Machiavel est né le 3 mai 1469 à Florence, en Italie et est mort le 21 juin 1527. Il est présenté comme un homme cynique, sans idéal, sans morale, ni honnêteté

Jean-Marc Sylvestre : Nicolas Machiavel, vous vous rendez compte que vous êtes devenu célèbre dans le monde entier, par votre talent pervers de manipulateur. Avez-vous conscience de ce machiavélisme dont vous êtes porteur ?

Nicolas Machiavel : Quelle question ! J’ai passé ma vie à essayer d’expliquer à quoi servait le pouvoir et comment gouverner pour le bien du peuple. Il y a beaucoup d’hommes politiques qui devraient reprendre ce que j’ai écrit. Ce que j’ai dit est très simple. Je n’ai jamais défendu le bien, parce que je crois profondément que c’est une notion naïve, incohérente, surtout en politique. Alors quand on gouverne, arrêtons de faire de la morale et de dire qu’on va faire le bien.

La politique a deux fonctions. La première est de gérer la cité, la seconde est de permettre aux princes d’accéder au pouvoir et d’y rester. Mais en réalité ce sont les deux facettes d’une seule et même ambition. La politique a pour but d’optimiser l’efficacité de l’action du prince pour le bien du prince et par conséquent le bien de la nation.

Si un gouvernement obtient des résultats, il sera conforté par le peuple. Si le prince fait ce qu’il a promis de faire ou alors s’il en est empêché mais explique clairement pourquoi, le prince sera compris.

Alors je comprends qu’il soit plus facile de voir dans ce que je dis quelques desseins que vous avez appelés machiavéliques, plutôt que d’assumer ses propres faiblesses, mais ce que j’ai dit correspond à la réalité.

Et cette logique s’applique-t-elle à tous les régimes qu’ils soient démocratiques ou pas ?

Je n’ai pas d’expérience démocratique, mais je reconnais que ça doit être plus difficile, et encore ? Les princes de sang ou d’armes ont des comptes à rendre en permanence à leur peuple. Ils ne peuvent pas rester au pouvoir durablement si le peuple ne les accepte pas.

Comment avez vous développé vos conceptions politiques ?

Je suis né à Florence, et j’y ai vécu. Je suis né dans une famille noble, mon père était juriste de formation et trésorier pontifical à Rome. Après mes études, j’ai essayé d’entrer dans l’administration florentine, j’y suis parvenu en 1498 comme secrétaire de la chancellerie ce qui m’a permis de voyager un peu partout et de me faire une idée des mœurs politiques de cette époque.

La situation était très compliquée, l’Italie était très morcelée et Florence était en proie aux luttes de pouvoir.

Quand les Médicis sont revenus au pouvoir en 1512, je suis parti en exil et c’est à ce moment-là que j’ai écrit Le prince puis le discours sur la première décade de Tite-Live.

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Mais vous avez écrit Le prince pour essayer de revenir au pouvoir avec les Médicis, n’est-ce pas ?

J’ai effectivement dédié Le prince à Laurent de Médicis et j’ai osé donner des règles de conduite à ceux qui gouvernent. Il l’a lu, je le sais et il m’a appelé.

Apparaître comme un donneur de leçons, aurait pu être mal compris par les Médicis, non ?

Ils étaient des gens intelligents, et moi j’ai essayé d’être habile. Souvenez-vous ce que j’ai écrit précisément : « Il ne faut pas que l’on m’impute à présomption, moi un homme de basse condition, d’oser donner des règles de conduite à ceux qui gouvernent. Mais comme ceux qui ont à considérer des montagnes se placent dans la plaine, et sur des lieux élevés lorsqu’ils veulent considérer une plaine, de même, je pense qu’il faut être prince pour bien connaître la nature et le caractère du peuple, et être du peuple pour bien connaître les princes ».

Vous revenez à la cour en 1514 auprès des Médicis ?

Loin du pouvoir, je me sentais inutile. Ce livre pour moi a été un bon outil de communication. Mais les hommes politiques aujourd’hui écrivent aussi beaucoup pour qu’on parle d’eux.

Cela dit, puisque vous avez lu Le prince, vous vous êtes aperçu que mon appel est surtout un appel à la réunification de l’Italie. Il fallait que les Médicis entreprennent cette réforme, et participent à la diffusion des idées républicaines. Mon objectif était l’avènement d’une république.

Dans les conseils que vous donnez pour gouverner, vous expliquez qu’un homme de pouvoir doit faire preuve de « Virtus » et de « Fortuna« . Sont-ce des concepts applicables à toutes les époques ?

Je le crois profondément, un homme politique doit avant tout prendre et stabiliser son pouvoir pour le conserver. Il doit donc posséder deux qualités.

La première, c’est « la Fortuna« , c’est à dire être capable de réagir aux nécessités extérieures, de répondre aux urgences. L’exercice du pouvoir doit faire face à l’imprévisible. Répondre à une crise financière, des attentats, un déluge, une récolte détruite, etc. Et en général on est seul face à l’imprévu, alors il faut de la chance, mais pas seulement. La Fortuna dicte sa loi à ceux qui abdiquent devant elle.

La deuxième qualité, c’est « la Virtus« , c’est-à-dire la détermination, le courage, la conviction. C’est la capacité d’imposer sa volonté à la Fortuna. Donc ça ne renvoie pas forcément à la vertu, ou à la morale, ni même à l’honnêteté mais à la vaillance, la souplesse, la conviction de vouloir aller où on a dit que l’on irait. Mobiliser tous les moyens pour atteindre la fin.

Et la fin justifie-t-elle toujours les moyens ?

Oui, si on réussit. Enfin l’homme politique qui veut réussir est un pragmatique. Il doit en permanence adapter son action à la contingence des circonstances.

J’ai utilisé dans Le prince, l’image du fleuve déchaîné et des digues. Cette image explique que la Fortuna montre son pouvoir là où il n’y a pas de résistance préparée. Le rôle de la vertu est de construire des digues pour prévenir, anticiper les catastrophes.

En fait vous comprenez qu’en diffusant de telles idées, vous ne pouviez pas être populaire. Le système Machiavel restera dans l’histoire comme le mode d’emploi de l’arrivisme…

Etre populaire n’était pas mon obsession. Je sais très bien que la révélation publique des ressorts du pouvoir me rendait responsable de sa corruption et des moyens de tout temps employés pour le conserver. Le médecin n’est pas coupable d’avoir donné la maladie.

En révélant ces mécanismes, éventuellement en recommandant leur usage lorsque la situation l’exige et que la faiblesse de caractère pourrait avoir des conséquences encore pires, j’ai montré une voie pour en sortir tout en n’évacuant jamais de mes raisonnements la méfiance constante que j’avais vis-à-vis de la nature humaine. Même Nietzsche a fait l’éloge de mon honnêteté pratique et intellectuelle.

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Nietzche oui, mais pas seulement, Althusser a aussi beaucoup travaillé sur votre œuvre et Raymond Aron… Ce qui est troublant c’est que vous avez suscité deux grands types de réactions. Certains comme Nietzche ou Althusser ont vu dans le machiavélisme une méthode de gouverner dans le respect des contraintes de la démocratie. D’autres comme Raymond Aron ont essayé de démonter, au contraire, que le machiavélisme permettait de s’affranchir du peuple. Pour Raymond Aron le machiavélisme est le faux nez du totalitarisme. C’est troublant ce débat !

Quel honneur, quels débats ! J’ai vécu, et la vie ne m’a pas laissé le temps pour ce type de débat. Ce qui m’intéresse c’est le prince qui gouverne, pourquoi et comment ? Et je sais d’expérience que pour accéder au pouvoir, il faut que d’une façon ou d’une autre que ceux qui sont gouvernés l’acceptent. Sinon ça se termine très mal pour tout le monde.

Alors, soyons concret, que diriez-vous à « un prince » qui a perdu son crédit et qui va forcément perdre le pouvoir ?

Je lui dirais qu’il est sans doute trop tard pour récupérer le pouvoir qui s’en va. Il aurait dû se souvenir que, quand il s’agit d’offenser un homme ou une opinion publique, il faut le faire de telle sorte qu’on ne puisse redouter sa vengeance. La politique, c’est l’art de l’instant propice pour prendre le pouvoir ou pour éliminer son adversaire. Si je continue sur ce ton, vous allez encore dire que je suis très machiavélique. Et même totalitaire.

Maintenant, si vous me parlez de François Hollande, je reconnais qu’il a été habile pour éliminer ses adversaires, mais il ne l’a pas été assez pour ne pas les humilier. Donc il sera battu. On peut mentir un peu à ceux qu’on gouverne mais on ne peut pas mentir toujours. Sauf si on est en état de guerre. Et la guerre on sait quand on la fait, on ne sait jamais quand et comment on pourra la finir.

Quel est le principal défaut des hommes politiques ?

L’habituel défaut de l’homme est de ne pas prévoir l’orage par beau temps.

Et comment caractériser l’état du monde ?

La difficulté de tous les mondes à toutes les époques, vient du fait que nous ne sommes pas assez bons ou alors pas assez pervers.

Quelle réflexion vous inspire la gouvernance française aujourd’hui ?

Je ne la connais pas bien mais ce que je peux dire, c’est que, si on prévoit le mal de loin, (ce qui entre nous n’est donné qu’aux hommes doués d’une grande sagacité), on le guérit ; mais lorsque, par défaut de lumière, on n’a su le voir que lorsqu’il frappe tous les yeux, la cure se trouve impossible. Il y a une vérité que je crois forte et que j’avais écrite. Je la cite de mémoire. Vous pourriez l’adapter : « Les princes qui gouvernent, n’habitent pas en banlieue. Ils n’ont pas à le faire tant qu’ils se souviennent que les banlieues existent. S’ils les oublient, les banlieues le leur rappelleront et peut être d’une façon violente ».

N’y avait-il pas de banlieue à Florence ?

Vous vous moquez, vous êtes bête ou alors cruellement naïf. Mais puisque j’ai envie d’être gentil, je dirai que vous êtes encore très jeune. C’est une grande chance. Pas question d’insulter l’avenir, même avec vous.

Propos recueillis, glanés, adaptés ou parfois imaginés par JMS en juillet 2016

Les livres à lire…

Oeuvres complètes de Machiavel, la Pléiade

Machiavel et les tyrannies modernes de Raymond Aron, Paris, Éditions de Falloir, 1993