Macron est content, Martinez ronge son frein et Berger engrange les adhésions. Mais la France va mieux ou pas ?

Lapresse.ca

Les trains et les métros roulent, les investisseurs étrangers « choose » Versailles, le made in France est invité à l’Élysée, Édouard Philippe a retrouvé son humour potache. Laurent Berger engrange les adhésions et Martinez est en colère contre ses gars. Macron est content et s’il se met en colère, c’est contre les flics israéliens. La France va donc mieux. À peine croyable.

La France va mieux d’ailleurs tout le monde le dit.  Les trains et les métros roulent normalement, les investisseurs étrangers sont invités à se regarder dans la Galerie des Glaces à Versailles, les chefs de petites et moyennes entreprises sont, eux conviés à l’Élysée et on se passe en boucle les indicateurs macro-économiques pour bien se convaincre que tout va bien. 

Tout se passe comme si le climat socio politique était soumis à des variations aussi brutales que la météo.  

La France sort à peine d’une grève des transports publics qui a été la plus longue de son histoire. Elle sort à peine d’une dépression au cours de laquelle une majorité de citoyens étaient prêts à protester contre tout et parfois même n’importe quoi, on sort à peine d’un moment où beaucoup se sont crus au bord d’une éruption quasi insurrectionnelle.

Et voilà qu’aujourd’hui, tout va bien ou mieux. Depuis le début de la semaine, la France est entrée dans une séquence d’autosatisfaction incroyable qui, si elle ne se nourrissait pas de faits et de chiffres, se résumerait à un très grand exercice de communication. 

Alors de la communication, il y en a bien sûr, mais pas que. La réalité, c’est que la situation de la maison France n‘a pas changé du tout au tout, en une semaine au lendemain de l’arrêt d’une grève des transports qui s’étalait tellement qu‘elle s’est perdue. 

La réalité, c’est que la lecture que l‘on fait de l’état du pays a changé parce que la situation économique du pays, elle, n’a pas été bouleversée. La situation économique du pays n’est pas mauvaise. Elle est objectivement meilleure aujourd‘hui qu’il y a 3 ans à l’arrivée d’Emmanuel Macron. 

La croissance économique est molle, mais elle se tient. Le chômage régresse lentement, mais surement avec des créations d’emplois industriels qu’on n’attendait plus (500 000). Restent 9 millions de chômeurs, dont beaucoup sont structurels (un terme affreux qui signifie que beaucoup d’entre eux sont inemployables à vie), une balance extérieure qui se redresse, ce qui signifie que les produits français sont plus compétitifs qu’auparavant. D’ailleurs, les investisseurs étrangers sont séduits par l’attractivité de l’hexagone puisqu‘ils vont encore engager 10 milliards cette année. La France peut les célébrer à Versailles, nous sommes en tête de l’attractivité européenne devant la Grande Bretagne et devant l’Allemagne. 

Les étrangers ne tarissent pas d’éloges sur le modèle français, sur ses équipements collectifs, le transport, la santé, l’éducation supérieure et même sur le modèle social. Alors ils reconnaissent que ce modèle est parfois difficile à gérer et à financer, mais pour décider des cadres étrangers à s’expatrier, la sécurité sociale et la qualité des lycées d’Etat sont des atouts aussi importants que la géographie qui met les ports bretons ou les stations de ski à quelques heures de Tgv. II n’y a pas un pays en Europe où l’offre d’attractivité soit aussi large. 

Quand en plus, les investisseurs et les chefs d’entreprise constatent que le président ne vieillit pas, malgré le stress, l’agitation, l’impopularité , qu’il continue à moderniser et à expliquer souvent en  « anglais » ce qu’il croit bon d’être fait pour l’avenir. Les milieux d’affaires sont plus optimistes, mais pas naïfs . 

Ils savent bien que l’amélioration n’est pas le résultat de la seule action du président de la République. Ils savent que le changement a commencé avant, ils savent que la France comme tous les grands pays développés s’inscrit dans des cycles économiques.

Enfin que dans la course mondiale, la France va plutôt mieux que ces deux principaux partenaires européens. Le Royaume-Uni n’a toujours pas écrit sa feuille de route pour l’après Brexit, et le monde entier a compris que Boris Johnson est beaucoup moins pressé maintenant qu'il a gagné l'accès au pouvoir, qu’avant. L'Allemagne souffre du surpoids de son industrie automobile ; de son incapacité à produire de l’énergie propre, malgré ses armées d’ écologistes et surtout de sa démographie qui va l'obliger à accepter une immigration massive, à la fois pour occuper les emplois et pour solvabilité son marché intérieur. 

Alors oui, la France va mieux globalement. Mais les Français eux,  ont-ils le sentiment de mieux aller ? Sans doute pas. Seuls, ils se désolent. Dès qu’ils se comparent, ils se consolent mais ne le disent pas. 

Comme souvent en France, le ressenti des faits est très différent des faits eux-mêmes. C’est comme la température en hiver. Il y a la température réelle telle qu’elle est mesurée au thermomètre et la température ressentie. Ça dépend du vent, de l’humidité ou du vêtement que l’on porte... 

Deux phénomènes qui en disent plus que de longs discours. 

1er phénomène, Le mouvement des gilets jaunes, contrairement à ce que beaucoup de responsables politiques de gauche ont essayé d’expliquer,  ne se composait pas des représentants les plus déshérités de la société française. Il n’y avait guère de chômeurs en fin de droit, de sdf ou d’immigrés de la deuxième génération sans emploi et sans famille. Assez peu de gens très malheureux que l’on peut voir au secours catholique ou dans « les Restos du cœur » . Il y avait sans doute beaucoup de Français en difficulté sur les rond- point, mais il y avait aussi beaucoup de retraités, de petits patrons dont l’horizon leur paraît trop souvent bouché. 

Quant à tous ceux qui ont manifesté contre la réforme des retraites, il y avait une majorité de ceux qui défendaient leur propre régime de retraite, il y avait beaucoup de fonctionnaires. 

Le résultat de cette effervescence sociale, c’est qu’elle s’est éteinte progressivement sans avoir fait reculer le gouvernement sur l’essentiel à savoir la retraite par points. 

Le résultat, c’est que la CFDT, qui était déjà le premier syndicat de France est le seul aujourd'hui à engranger des adhésions alors qu’à la CGT, les dirigeants se déchirent sur la stratégie à suivre et vont s'en doute s'entretuer avant de la définir.  

 

2e phénomène, c’est la masse d’épargne liquide conservée par les Français depuis un an. Les comptes courants, les livrets d’épargne et les plans d’épargne n’ont jamais été aussi remplis. L'appétit des Français pour l'épargne ne se dément pas. Ils investissent dans la pierre, quelques fois dans les actions, surtout dans les placements « sécurisés » (livrets d'épargne réglementée, dépôts à vue, assurance-vie avec fonds en euros) même s'ils ne garantissent pas de rendement. L'encours du livret A a progressé de 13 milliards d’euros en 2019,  à près de 300 milliards d'euros. Si on ajoute à ces 300 milliards de la caisse d’épargne, les 600 milliards sur les comptes courants, les 700 milliards sur les livrets d’épargne retraite ou d’épargne logement et les 1700 milliards d’assurance vie, on arrive à un total de 3200 milliards d’euros, qui donne l’image d’une France profonde très riche. France profonde parce que les riches, les vrais, sont investis ailleurs. 

Alors c’est un signe évident de richesse, mais c’est aussi le marqueur d’une France inquiète qui se protège parce qu’elle a peur. Cette épargne liquide disponible ne produit pas de valeur, elle ne dégage aucun rendement.

Quand on a cru que la revendication première en France depuis un an était une revendication de pouvoir d’achat, on se trompait. Le pouvoir d’achat existe, il est considérable, mais les Français l’ont stérilisé. 

La France va mieux, c’est vrai. Mais les Français ne veulent pas l’admettre. Les gesticulations politiques n’y changeront rien.