Mario Draghi : la méthode pour sortir l’Italie de la crise qui lui vaut l’appui de toute la classe politique, y compris des antisystèmes

Mario Draghi peut réussir à faire en Italie ce qu’Emmanuel Macron n’est pas parvenu à construire en France : rallier l’ensemble de la classe politique autour d’un programme de redressement dans le cadre du système capitaliste, au sein de l’Union européenne et qui prend en compte les contraintes de la mondialisation.

Ce qui va se passer en Italie cette semaine eut été inimaginable il y a encore trois mois. Impensable en France. Demain mercredi, Mario Draghi prêtera serment et deviendra le nouveau président du conseil italien. Il a reçu, ce weekend, les leaders de tous les partis politiques italiens. Hier lundi, il aura consulté les syndicats et aujourd’hui mardi, il fera un dernier tour de piste du paysage politique et commencera à constituer son gouvernement.

Normalement, Mario Draghi aura réussi à mettre autour de la table de l’exécutif italien toutes les grandes figures de la politique italienne. Des dirigeants de la droite de Forza Italia, avec les amis de Silvio Berlusconi, aux chefs de la gauche parlementaire réunis dans le parti démocrate. Mais le fait nouveau, c’est que les deux partis antisystème, deux forces concurrentes, la Ligue et le Mouvement 5 Etoiles ont accepté de participer à ce gouvernement. 

Du côté de la Ligue, la base électorale a poussé le leader souverainiste Matteo Salvini à participer sans veto, sans condition et à soutenir le nouveau gouvernement.

Du côté du Mouvement Cinq Étoiles, Luigi di Maio a déclaré qu‘il serait aux côtés de son successeur, Beppe Grillo pour dire oui à Mario Draghi.  

Il n’y a que le parti d’extrême droite, Fratelli d’Italia, qui refuse de se rallier et qui demande de nouvelles élections. Mais Mario Draghi va disposer d’une très large majorité et n’a pas besoin de cette extrême droite.

En revanche, le ralliement du mouvement 5 Etoiles et de la Ligue constitue un tour de force quand on se souvient que ces deux partis ont fait leur notoriété avec un discours et un programme violemment antisystème. Il n’y a pas si longtemps, les leaders anti système appelaient Mario Draghi le Dracula de la BCE. On rêve !

 

 

La mission de Mario Draghi est d’affronter la crise sanitaire, sociale et économique qui menace l’Italie et c’est sur ce programme qu’il a rallié l’ensemble de la classe politique.

La situation est évidemment très grave mais pas plus qu’en France, en Italie ou en Allemagne. En revanche, cette quasi-unanimité est incroyable pour tous les démocrates de l’Union européenne.

Quand on sait le parcours de Mario Draghi, technocrate international, ancien de Goldman Sachs, et surtout ex-président de la Banque centrale européenne pendant la crise financière de 2012, prédécesseur de Christine Lagarde. Quand on se souvient que tous les antisystèmes européens, anti-capitalistes, anti euro, anti-européens, n’ont pas cessé de l’attaquer et de le designer comme le bouc émissaire de tous les disfonctionnements dans la plupart des pays de l’Union, on s’étonne que les mêmes viennent à ses côtés le soutenir dans cette entreprise de redressement de la situation italienne.

Pour évaluer l’ampleur du tsunami, il faudrait imaginer que Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen se retrouvent cote à cote pour soutenir Emmanuel Macron ou adhérer au mouvement En Marche.

 

Avec le recul, les observateurs conviendront que Mario Draghi a sans doute toutes les cartes en main pour réussir cette entreprise scabreuse, mais pas seulement. Tout laisse penser que la crise du Covid a fait évoluer le comportement des responsables politiques.

D’ abord, Mario Draghi a évidemment l’expertise technique pour résoudre des situations économiques et financières très complexes et il l’a prouvé, mais c’est surtout celui qui, en Italie, présente un passé irréprochable.

 

Ensuite, il a prouvé, comme président de la Banque centrale européenne, qu’on pouvait avec un peu d’habileté et de pragmatisme, préserver le fonctionnement de l’Union et de l’euro avec une interprétation un peu hétérodoxe des textes fondateurs de la banque centrale. La Banque centrale européenne est indépendante des pouvoirs politiques et Mario Draghi a joué de cette indépendance, y compris par rapport aux Allemands qui en sont pourtant les plus puissants des actionnaires. Il a donc prouvé qu’on pouvait développer une politique non conventionnelle afin d’alimenter les systèmes économiques en liquidités,  il a aussi prouvé qu’on pouvait, en période exceptionnelle, transgresser les règles budgétaires de Maastricht sans pour autant affaiblir la valeur de l’euro. C’est encore ce qui se passe aujourd’hui face aux contraintes du Covid puisque Madame Lagarde suit le chemin ouvert par Mario Draghi et qu’a priori, elle n’a pas à négocier sa liberté de parole et d’action tous les jours avec les responsables allemands.

 

Enfin, ce qui se passe aujourd’hui en Italie prouve que les contraintes de la réalité valent bien qu’on accepte quelques entorses avec l’idéologie, et que finalement, même si on est anti système, l’heure n’est pas venue de faire la révolution. Il faut assumer et gérer. Les pays de l’Union Européenne ont tous des forces qui prônent une opposition à l’Europe, mais aucune n’ira jusqu'à menacer sérieusement l’euro ou les règles qui régissent la politique monétaire, et même l’Union Européenne en dépit de ses faiblesses et de ses disfonctionnements.

 

Il est évident que Mario Draghi a la conviction que dans le contexte actuel, européen et mondial, les pays européens ont les moyens de rebondir après la crise. Il sait que les entreprises ont une résilience exceptionnelle, il sait que chaque Etat membre a son propre modèle social, qui correspond à son histoire et à sa culture, mais il sait aussi que les pays d’Europe du Nord ont besoin des pays du Sud pour préserver leur propre équilibre.

Alors, face à une crise terrible qui se traduit en Italie (comme en France) par un endettement excessif qui peut devenir insupportable, on ne peut pas s’en sortir en imposant un retour rapide à l’équilibre. Ça n’aurait aucun sens, sauf à asphyxier les économies.

Il y a évidemment d’autres solutions, dont celle de profiter des taux zéro dans le monde entier pour raboter la dette des États. Et Mario Draghi fait partie de ces rares experts qui sont convaincus qu’un nouveau paradigme est en train de s’installer. Mario Draghi n’a jamais rien fait pour empêcher la baisse des taux d’intérêt. Au contraire, il a tout fait pour l'encourager. C’est évidemment que le remède qu'il appliquera en Italie. C’est évidemment ce qu’ont compris tous les responsables politiques italiens.