Michel Onfray se trompe ou ment sciemment : les marchés ne jouent pas contre la démocratie, ils la protègent.

Regardez l‘Italie et la Grèce : trop facile de dire que les marchés empêchent l’expression de la démocratie. C’est tout le contraire.  

Trop facile de dire, comme Michel Onfray, que les marchés complotent contre la démocratie. Les marchés obligent simplement les acteurs politiques à dire la vérité sur ce qu’ils proposent ou programment.Si leur politique nécessite une sortie de l’euro ou de l’Union européenne, qu’ils le disent clairement et précisément. Le président de la République italienne n’a rien fait d’autre que de vérifier si les partis de gouvernement avaient bien annoncé la couleur de ce qu’ils voulaient faire. Pour lui, il était clair que non. 

 

Michel Onfray est à la mode. Il a conquis le marché des intellectuels en occupant la position d’opposant numéro un. « Je fais le job. » dit-il très cyniquement en présentant Zéro de conduite,son dernier recueil de chroniques consacrées au début du règne d’Emmanuel Macron ; où il explique que la France est morte en 1992 avec le traité de Maastricht, que les institutions européennes ont pris le pouvoir sur les Etats et se sont fait l’instrument des marchés dont la vocation est d’étouffer l’expression démocratique

Fermez le ban, circulez il n’y a plus rien à voir. Sinon vous êtes accusés d’appartenir au camp des valets du capitalisme le plus libéral, ou au mieux d’en être les complices en participant au système médiatique soumis aux forces de l’argent. En France, l‘acteur clef qui conduit cet impérialisme des marchés étant bien évidemment Emmanuel Macron, d’où un Zéro de conduite pour sa première année de quinquennat. 

 

Michel Onfray a du talent, doublé d’un savoir-faire marketing hors norme. C'est une marque, un produit. Il vend ses livres, il fait de l’audience et il remplit même la salle des Congrès de Deauville, tous les dimanches après-midis.  Michel Onfray a compris que ce public-là - de Deauville - aimait se faire mal ou alors venait chercher un complément de culture distrayante comme les compléments alimentaires et historiques d’un Stéphane Bern. 

Alors, il est intéressant, sauf quand il déborde en répondant à des questions d’actualité. Il faut quand même rappeler qu’il est philosophe de formation. Mais sur l’actualité, il se met en boucle et distribue des "zéro de conduite" à tous les pouvoirs politiques, financiers et médiatiques. Assez agaçant au bout de 15 minutes. Sur les mystères de la vie de Jésus, c’est de l’Histoire et il est passionnant. Sur la réalité de la politique française et ses perversions, il tombe dans la banalité et devient finalement assez vite peu convaincant.  

 

Tout le discours de Michel Onfray consiste à dire que les démocraties sont victimes d’un complot fomenté par les forces du marché et orchestré par les institutions européennes, le tout mis en scène par les forces politiques traditionnelles, de droite comme de gauche avec la soumission des grands médias. 

 

 

La crise italienne est trop récente pour avoir été chroniquée par Michel Onfray. Des mouvements populistes sont arrivés aux marches du pouvoir un peu partout en Europe, elles ont fait passer le Brexit en Grande Bretagne et elles ont contribué à l’élection de Donald Trump aux Etats Unis. En Grèce, l’expression de la démocratie avait vu le succès d’Alexis Tsipras, et en Italie, ces mouvements populistes ont permis aux deux partis extrémistes (de droite et de gauche) d’être en mesure de gouverner. 

Le point commun de tous ces mouvements est de considérer que la mondialisation et la généralisation des économies de marché dominés par le capitalisme financier ont provoqué des fractures sociales insupportables pour ceux qui ne profitent ni de la modernité digitale, ni de la globalisation des échanges. 

Mais c’est vrai aussi que la perspective de voir arriver au pouvoir des gouvernements porteurs de ces courants et des programmes correspondants sème un début de panique sur les marchés financiers et monétaires et rendent les horizons très flous pour les investissements. La logique financière est en jeu.   

Résultat, les risques s’accroissent, les taux d’intérêt montent en flèche et annoncent soit la ruine des épargnants (un peu comme en 1958 en France), soit un blocage des marchés du crédit (comme en octobre 2008 après la faillite de Lehman), ce qui a provoqué une crise mondiale aussi grave que celle de 1929. 

Bref, tout parti extrémiste qui s’approche du pouvoir provoque une réaction de marché très anxiogène, ce qui menace les économies d’une ruine. Du coup, le peuple prend peur et cette peur aggrave la situation. 

 

La Grèce a failli tomber en faillite à cause de ses structures, mais aussi à cause la peur qu‘avait son peuple d’être abandonné par la communauté internationale. 

En Italie, la perspective de l’arrivée de partis extrémistes a fait monter la fièvre de façon identique. 

Donc, on peut évidemment dire, comme Michel Onfray, que les marchés sanctionnent très durement des projets pourtant décidés par le vote démocratique. On peut dire aussi que les marchés se mettent en travers d’une décision démocratique. On peut enfin être vulgaire en annonçant que les marchés veulent apprendre aux Italiens à bien voter. (Une arrogance et maladresse honteuse ...).

Mais la réalité, n‘en déplaise à Michel Onfray, est aussi très différente. Les marchés s’agitent face à une politique économique qui risque de déstabiliser une situation économique fragile et qui ne leur a été expliquée, ni à eux, ni au peuple. 

L’Italie a voté pour des partis d’extrême droite et d’extrême gauche dont les programmes n’étaient pas clairement définis. Il s’agissait de condamner ce qui avait été fait et de proposer des mesures urgentes pour répondre à des demandes pressantes d’une frange de l’électorat. Les deux partis ont pris pour bouc-émissaires l’Europe, ses institutions et l’euro.

La Constitution italienne prévoir que c’est le président de la République, l’incarnation du pays, qui doit nommer le Premier ministre et son gouvernement. Dans un premier temps, il a refusé de procéder à ces nominations sous le prétexte que l’un des partis de gouvernement avait le projet de sortir l’Italie de la zone euro et que l’autre avait une politique sociale tellement généreuse qu'il fallait la faire financer par les partenaires européens, d‘où le risque de se mettre hors du jeu de l’Union. 

Alors, on peut évidemment dire que le président italien a cédé aux marchés et aux européens. Mais la réalité est que le président a tout simplement utilisé la Constitution et réclamé d’autres élections. 

Pour une seule raison. L‘Italie avait voté certes, mais jamais pour savoir s’il fallait sortir de l'euro et de l’Europe. On a évité de peu que les prochaines élections ne permettent aux Italiens de se prononcer sur l’euro et l’Europe, après une campagne qui aurait été volontairement populiste. 

Aucun parti n’aurait pris ce risque, sachant que les peuples de l'Union européenne ne veulent pas abandonner l’euro. L’euro, c’est leur assurance vie. 

 

Le président italien a accepté un gouvernement qui efface l’ambiguïté vis à vis de l’euro et l’Europe, mais qui apporte néanmoins du grain à moudre aux décisions et aux projets européens. Les deux partis de gouvernement ont préféré clarifier leur position plutôt que de retourner aux urnes sur le thème de l’euro et de l’Union européenne. L’Italie rentre dans le rang, pour l’instant.

 

L’épisode grec de 2015 a surement laissé des séquelles. Alexis Tsipras, le Premier ministre de Grèce, avait été contraint de consulter son peuple une deuxième fois. Dans un premier temps, il est élu sur un projet anti européen, mais qui n’était pas clair sur l’euro et l’Union européenne. Son ministre de l’économie et des finances, Yanis Varoufakis, se permet de faire des déclarations qui vont affoler les marchés et les épargnants. 

Alexis Tsipras décide alors de lancer une nouvelle consultation sur un plan de réforme interne, qui lui permet d’éviter la sortie de l’euro. Les Grecs lui donnent une majorité. Les Grecs, comme les Italiens, comme les Français au deuxième tour de la présidentielle, ont à chaque fois sanctionné très durement les partisans d’une sortie de l'euro et de l'Union européenne. 

En Grande Bretagne, les anglais ont voté pour le Brexit sans information précise et fiable sur l’impact et les effets. Résultat, la situation économique se détériore, Theresa May a du mal à négocier des modalités qui sauveraient une partie des avantages acquis au niveau européen, d’autant que les avocats du Brexit ont disparu de la scène politique. Les sondages nous disent aujourd’hui que si les anglais étaient à nouveau consultés, ils se prononceraient contre le Brexit. 

 

Tous ces exemples montrent que les marchés ont un rôle d’avertisseurs. Ils ne pèsent pas sur les mécanismes démocratiques, ils ne remettent pas en cause l’expression populaire, ils signalent seulement l’impact sur le front de l’épargne et de l’investissement. On pourra toujours targuer que leur point de vue est économique, la vérité est que l’économie a des répercussions sociales sur la vie des populations.

En fait, les marchés obligent simplement les acteurs politiques à dire la vérité sur ce qu’ils proposent et sur ce qu’ils promettent. Et à la faire appliquer. C’est plutôt un progrès.