Napoléon III : « J’ai pris la France en ruine en 1848 et j’en ai fait, moi, une des plus grandes puissances économiques du monde… »

Interviews virtuelles mais exclusives accordées par les personnalités ayant le plus influencé le cours de l’histoire de la France et des Français. Nous les avons retrouvées et rencontrées afin de leur demander quel jugement elles portaient sur la situation politique et économique actuelle. Première interview de cette série de l’été avec Louis-Napoléon Bonaparte, devenu Napoléon III le 2 décembre 1852 après un coup d’état. C’est le neveu de Napoléon Ier. Homme de gauche, libéral, il est l’architecte de la révolution industrielle et de la modernité française.

Jean-Marc Sylvestre : Monseigneur, Majesté, merci de nous accorder cet entretien. Vous êtes resté un personnage ambigu, écrasé peut être par l’œuvre de votre oncle, Napoléon Ier. Vous avez accédé au pouvoir par la force, ce qui ne vous donne pas beaucoup de crédit pour juger de l’état de nos régimes démocratiques. Comprenez-vous mes réserves ?

Napoléon III : D’abord, ne m’appelez pas Monseigneur ou Majesté, s’il vous plait. Mon prénom est Louis-Napoléon, mon nom Bonaparte. Donc appelez moi Monsieur. Je comprends surtout votre méconnaissance de l’histoire et des faits, jeune homme. J‘ai été élu le 10 décembre 1848 à la présidence de la République. Je suis le premier président de la République française élu au suffrage universel. Qui le dit ? Personne. Je crois me souvenir qu’un seul homme politique français l’a reconnu publiquement dans un livre qu’il m’a consacré mais qui n’a pas eu beaucoup de succès, hélas ! C’était, je crois, Philippe Seguin. C’était gentil et courageux de sa part. Il avait apprécié ma politique, mais entre nous, il a été incapable ou complètement empêché de s’en inspirer.

Il prônait le protectionnisme, le souverainisme, quelle erreur ! Tout le contraire de ce que j ai essayé de faire.

J’ai vu qu’un de vos confrères, Éric Zemmour, avait repris certaines de ses idées et avait eu, lui, beaucoup de succès. Les Français sont déboussolés. Ils pensent que c’était mieux avant. C’était effectivement et objectivement mieux sous ma gouvernance :  les Français étaient plus riches, ils rêvaient tous de devenir chefs d’entreprise alors qu’aujourd’hui on me rapporte que les Français souhaitent que leurs enfants soient fonctionnaires. Où est passé ce goût du risque et de l’aventure ? Les situations n’étaient, certes, pas comparables. Tout a changé. Tout change en permanence sauf la façon de gouverner qui n’a qu un seul objectif : être efficace. Reprenez les enseignements de Machiavel, lui qui a été si injustement traité.

Monseigneur, revenons à vos actions. L’ombre de votre oncle a-t-il occulté tout ce que vous avez fait ?

Si vous le dites, c’est que c’est vrai.  Mon oncle Napoléon a été vénéré par l’opinion publique française. De droite ou de gauche. Quel aveuglement. Je peux le dire, mon oncle a laissé la France dans un état de faillite incroyable. Le bilan de son Empire est un échec total.  On ne parle que de ses victoires militaires et de sa politique étrangère, mais il envoyait ses grognards à la mort, il conquérait des territoires entiers qu’il pillait littéralement en prétendant faire l ‘Europe … Mais l’Europe s’est déchirée depuis. Il ne reste rien hormis l’organisation administrative de l’Etat français, le code civil, les préfets. Il aurait pu créer l’ENA. Chose qui ne me serait jamais venue à l’esprit. Mais pour faire cela, Napoléon le grand a fait des milliers de morts, plus d’un million. Et il a mis des millions de Français dans la misère. Alors continuez de le vénérer. Même François Mitterrand, qui se disait socialiste, adorait Napoléon. Il avait suggéré à un de ses ministres de la Culture d’écrire la vie de Napoléon, un de plus. Max Gallo a travaillé cinq ans pour raconter et réinventer la vie de Napoléon. Quel roman et quel gâchis !

Monseigneur, vous vous êtes quand même autoproclamé empereur de France, dictateur en quelque sorte, comme votre oncle !

D’abord, arrêtez de m’appeler Monseigneur, ça fait très ringard et très vieille France. Je n’ai jamais été Louis XIV. Soyez un peu moderne que diable, comme je l’ai été moi-même.

Alors comment dois-je vous appeller, Monseigneur ?

Mais comme vous voulez. Dans la famille, on m’appelait par mon vrai nom, Louis Bonaparte. Quand j ai séjourné dans les prisons italiennes après avoir fait le terroriste avec les ancêtres des Brigades rouges, on m’appelait Napo. Napo, c’est gentil, j‘aimais bien. C’est le pseudo que j’utilise sur mon compte Twitter.

Quant à Victor Hugo, qui m’a poursuivi de sa haine toute sa vie, vous le savez, il m’appelait Napoléon le petit …Il ne pouvait pas me supporter. On ne s’est parlés qu’une fois à l’Assemblée en 1848. Aucun intérêt. Il était terriblement jaloux de mon succès. Après, il n’a pas cessé de dire que les élections de 1848 avaient été truquées. Or, ce n ‘est pas vrai.

La seule chose que j’ai regrettée, c’est de n’avoir été élu que par des hommes. Les femmes n’avaient pas le droit de vote.  Or, j’aime beaucoup les femmes. Les jeunes surtout. J’aurais voulu accorder le droit de vote aux femmes. Mais j’ai trouvé plus commode de me passer des élections, donc le droit de vote des femmes a été repoussé.

C’est le général de Gaulle, je crois, qui a donné le droit de vote aux femmes. Un grand homme ce Général. Et dire qu’on le soupçonnait aussi de vouloir instaurer une dictature.

Mais vous avez renversé la République ?

Ça n’a pas fait de drame ! J’ai été proclamé empereur par le peuple. Le peuple le voulait. Alors, c’est vrai que, par la suite, j’ai un peu éliminé certaines pratiques démocratiques inutiles et lourdes, parce qu’il me fallait aller vite dans les réformes. Entre nous, la Ve République a instauré un moyen de court-circuiter le Parlement. L’article 49.3 de la Constitution est bien plus pratique qu’un coup d’Etat.

J’ai trouvé la France dans un état désastreux. En 1848, le pays était ruiné. Il avait été ruiné par mon oncle et par les régimes qui lui ont succédé. Il fallait le remettre sur ses pieds, et croyez moi je me suis vite aperçu qu’avec l ‘Assemblée nationale que nous avions, tout serait bloqué. Il y avait des frondeurs dans tout l’hémicycle. Tout le monde était contre moi, les conservateurs, les aristocrates, les républicains et les libéraux menés par Monsieur Thiers (quel faux cul celui-là). Les catholiques aussi me combattaient, et pourtant ils m’avaient accueilli en exil à Rome après la défaite de mon oncle.

Faites-vous référence à la défaite de Waterloo ?

Oui, après Waterloo, quand on s’appelait Bonaparte, il valait mieux quitter Paris. Bref, revenons à mes députés français. Même les catholiques m’ont laissé tomber. J’ai donc décidé de me passer des députés. Je savais que ce que je voulais faire serait bon pour le pays. Il n’y a que les intellos et les pseudo journalistes comme Victor Hugo qui m’ont fait la guerre. Hugo est parti en exil à Jersey pour faire croire qu’il était menacé. C’est dommage. Il n’était pas menaçant pour moi. Je lui en veux vraiment beaucoup, on aurait pu travailler ensemble. De Gaulle, lui , a eu ce talent de travailler avec ses adversaires.

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Monseigneur, enfin Napo puisque vous me le permettez, reprenez-moi si je me trompe, mais vous faites votre coup de force en 1851, puis vous rétablissez l‘Empire en 1852. C’est exact ?

Absolument. J’ai essayé de gouverner avec l’Assemblée législative mais c’était impossible, donc j ai tout dissous, l’Assemblée et la République.  Mais je l’ai fait parce que le peuple le voulait. Alors au début, ça a été un peu musclé, un peu autoritaire, mais après le climat s’est détendu. On a eu des résultats. Les résultats calment le peuple.

Vous avez en France des candidats à la présidentielle qui sont sur la même longueur d’ondes. François Fillon voudrait faire passer ses reformes de façon autoritaire en début de mandat, me dit-on. Il a raison. Je crois qu’il travaillait avec Seguin quand il était jeune. C’est plutôt un bon point pour lui. Mais on me dit qu il est mou. Il faut nécessairement être dur pour gouverner. Dur mais juste. J’ai été juste.

Je crois aujourd hui que les vrais historiens reconnaissent que le Second Empire a été libéral.

Avez-vous toujours refusé de faire un état d’inventaire, un bilan de cette politique libérale ?

C’est une manie en France de demander des comptes sur le passé pour créditer l’avenir. Je n’ai pas honte de mon bilan. J’ai pris la France en ruine, je l’ai redressée mais ça s’est terminé de façon peu glorieuse, J’ai raté ma sortie. Je le reconnais. Sedan, la défaite, la fuite en Grande-Bretagne, j’aurais pu mieux faire, mais j ai été influencé par mes conseillers en communication. Je n’avais plus Morny à mes côtés, Morny, ce frère illégitime qui a toujours été présent. Sans lui, le Second Empire n’aurait pas existé. il avait une idée par jour. Il est mort trop tôt, et il m ‘a cruellement manqué.

Il paraît que les sondages révélaient une grande nostalgie de mon oncle, de ses conquêtes, de ses victoires, alors on m’a suggéré de suivre son exemple, de penser à la grandeur de la France.  Ça a été une funeste erreur. Jamais Morny m’aurait entrainé sur cette route. La grandeur ne se mesurait déjà plus à la force militaire, mais à la puissance industrielle. Bref je n’aurai pas dû. Mais j ai laissé le pays dans un état de richesse qu’il n’avait jamais atteint. Le pays avait apuré ses dettes, les investisseurs venaient dans l’Hexagone, Paris était devenue une ville monde, les banques étaient riches et nombreuses, et nous avions les meilleurs ingénieurs du monde.

Quelle a été la méthode ou la politique qui vous a permis de réussir à sortir le pays de la crise ?

J’ai expliqué la méthode dans mes Idées napoléoniennes et dans L’extinction du paupérisme. J’ai publié ces programmes en 1844. La fin de la misère constituait mon obsession. J’avais écrit cela en Italie. Les intellectuels ont dit que tout était une synthèse du bonapartisme mêlé à du romantisme, du libéralisme autoritaire, et du socialisme utopique. On disait n’importe quoi.

Avec le recul, j’ai désormais une explication beaucoup plus simple : je suis resté très pragmatique. D’abord, j’ai admiré sans limites la modernité britannique qui était marquée dès le début du XIXe siècle par un développement industriel, économique et financier incroyables. En fait, je voulais rattraper les Anglais. J’avais beaucoup voyagé et j avais constaté que le système anglais était le plus performant. Il faut beaucoup voyager si on veut gouverner.

Alors, j’avais aussi l’avantage d’être porté par une croissance mondiale forte mais à l’époque, ça n’avait pas beaucoup d’impact, parce qu’au début on n’avait pas d’exportation, pas d’offre. En fait, cette politique de redressement s’est développée autour de trois axes.

D ‘abord, j’ai donné le maximum de liberté aux créateurs de richesses, les chefs d’entreprise. Du coup, ils se sont multipliés. Il y avait autour de Paris des milliers de petits ateliers qui se sont ouverts. Dans le tissage, la mécanique, l’édition, l’industrie aussi.

Ensuite, j’ai pris l’initiative de grands investissements, de grands projets d’équipement. En 20 ans de pouvoir, la France a rattrapé le niveau économique de la Grande-Bretagne. Le chemin de fer, les gares, la construction de Paris avec mon ami Haussmann le préfet. Même le métro avait été programmé.

Regardez bien le plan d urbanisme de Paris : il n’a pas changé depuis le Second Empire. Les seuls changements opérés l’ont été par le général de Gaulle et Pompidou avec La Défense et les voies sur berge. Sinon, il ne s’est rien passé.

Ce Haussmann, un ami de Morny, un homme extraordinaire avec une fille magnifique. Un peu jeune peut être, mais magnifique. Vous devez le savoir, vos confrères ne se sont pas privés de raconter que j’avais eu une aventure avec la fille du baron Haussmann. Victor Hugo a bavé sur cette histoire alors que franchement dans ce domaine, il a collectionné les conquêtes très jeunes. Il a beaucoup payé aussi, ce que je ne faisais pas. Enfin, j’ai fait beaucoup de cadeaux. La frénésie de conquêtes féminines chez Victor Hugo est le seul aspect de sa personnalité qui aurait pu me le rendre sympathique. Mais il était discret, bien que je savais tout : les services de renseignements fonctionnaient à cette époque !

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Monseigneur, revenons au sujet s’il vous plait ?

Oh, mais qu’est ce que vous êtes coincés vous les Français aujourd’hui. Même la presse ?

Le troisième axe a été de faire sauter toutes les barrières protectionnistes à l’intérieur du pays, les professions étaient protégées et paralysée. Ensuite, j’ai commencé à baisser les barrières douanières à l’extérieur.

Monseigneur, les historiens affirment que cette époque a permis une accumulation de richesses excessives, mais que cette richesse a été très mal répartie. Estimez-vous qu’ils ont raison ?

Une fois de plus, c’est une erreur. Cette période a été marquée par un gonflement des zones urbaines et l’apparition d’une classe ouvrière importante. Voulez vous que l’on compare avec la situation d’aujourd’hui ? Une fois de plus, vous avez été intoxiqué par Victor Hugo et son livre Les misérables. Bravo, le livre est magnifique mais la réalité de mon bilan ne s’arrête pas aux Misérables. Est-ce-que l’histoire des Anglais s’arrête à ce qu’en a écrit Dickens ? Non !  Et bien, en France, c’est pareil. On a oublié que j’ai ouvert les écoles que Jules Ferry a rendu obligatoires sous la IIIe République, on oublie que j’ai installé les prémisses de la sécurité sociale et des mutuelles de santé, les premières retraites aussi,  et j ai même installé les syndicats. Pour un dictateur, reconnaissez qu’on fait difficilement plus libéral.

Comment voyez-vous la situation française ?

Je ne la vois pas. Les Français sont découragés et inquiets parce que le président qu’ils se sont donné  il y a quatre ans est décourageant, et même inquiétant. Il pense, un peu comme les Bourbons qui ont régné tellement en France, que le temps qui passe arrange tout. C’est faux. Louis XVI a fini décapité, la reine aussi. Mon oncle a été enfermé sur l’île de Saint-Hélène par les Anglais chez lesquels je me suis refugié quand il a fallu fuir Paris .

La France est minée de l’intérieur par ses habitudes et menacée de l’extérieur. il faudrait la déminer et la protégér. Il faudrait surtout créer de la richesse.

Comment relancer l’activité, la croissance ?

Il faut laisser faire ceux qui ont envie de s’enrichir et de créer. Il faut que l’Etat fixe les règles du jeu et contrôle leur application. Il faut qu’il donne des impulsions. Je m’étonne, par exemple, qu’on laisse se développer des zones où s’accumulent des populations étrangères sans s’en occuper. Il faudrait commencer par reconstruire toutes ces banlieues. Regardez comment était Paris avant que Haussmann ne s’en occupe. C’était très dangereux. Vous devriez faire un plan Haussmann pour les banlieues.

Monseigneur, nous avons des frontières ouvertes et nous sommes en démocratie, alors que vous étiez dans un espace fermé avec un pouvoir absolu, n’est-ce pas ?

Faux, et archi-faux, la France était ouverte aux grands vents déjà et je favorisais les échanges. Le libre-échange explique la richesse britannique et je vous assure que les Anglais qui viennent de sortir de l’Europe vont tout faire pour organiser une zone de libre-échange. C’est l’intérêt de tout le monde.

Quand au caractère autoritaire du régime, ouvrez les yeux, le Second Empire était plus libéré que votre vieille République. Et je ne parle pas seulement de la situation économique.

Les dirigeants d’aujourd’hui n’ont qu’une idée en tête : rester au pouvoir et en jouir. Donc, ils ne regardent pas l’avenir, ils protègent toutes les structures, tous les acquis et les privilèges. Résultat: ceux qui ont des idées, de l’argent, et de l’ambition émigrent ailleurs. En Amérique, en Australie.

De mon temps, c’est nous qui attirions les vieilles aristocraties de l’Europe centrale.

Monseigneur…

Mais arrêtez de m’appeler Monseigneur.

Monseigneur, c’est entendu, c’est promis. Alors Napo, merci.

Propos recueillis, glanés, interprétés et parfois imaginés par Jean-Marc Sylvestre.

Pour aller plus loin, lisez la biographie de Napoléon III écrite par Philippe Seguin, editée chez Grasset en 1990.

Pour Philipe Seguin, Napoléon III, c’est Louis-Napoléon le Grand.

Napoléon III est, sûrement, le plus mal aimé des chefs d’Etat de la France, et le Second Empire le plus mal connu de ses régimes. Pourtant de 1848 à 1870 se crée la France contemporaine. S’il inaugure son règne par un coup d’Etat, Louis-Napoléon Bonaparte, aussitôt, rétablit le suffrage universel. A la différence de son oncle, il sera le champion du progrès social (droit à l’instruction pour les filles, droit de réunion, droit de grève…), autant que de la prospérité économique : il étend le réseau de chemin de fer, développe l’industrie, favorise la recherche scientifique, modernise les villes. Avec le Second Empire, le rayonnement de la France est à son apogée. La gloire militaire ne manque pas : Alma, Magenta, Solferino… L’Italie lui doit son unité et le Mexique sa liberté. L’empire colonial est déjà largement constitué. Mais il y aura Sedan. Le désastre. On ne pardonne ni les mauvais débuts, ni les défaites ! En historien autant qu’en politique et dans la lignée des chercheurs anglo-saxons, contre Victor Hugo irréductible ennemi de l’Empereur, Philippe Séguin le proclame Louis-Napoléon le Grand.