Négociations, lobbying et coups bas : l’avenir d’Henri Proglio à la présidence d’EDF suscite des convoitises

Bienvenue au pays des intrigues et des coups bas ! EDF est la plus puissante des entreprises françaises, sa présidence est donc l’une des plus convoitées. Le mandat d’Henri Proglio arrive à échéance mais il a demandé son renouvellement, ce qui suscite beaucoup de convoitises dans les allées du pouvoir : son sort devrait être scellé dans les prochaines heures.


Après des mois de conciliabules, d’intrigues de cours et de coups bas, l’avenir d’Henri Proglio, à la tête d’EDF, sera définitivement fixé aujourd’hui. Le comité des nominations d’EDF, qui est présidé par Bruno Lafont (le président de Lafarge), doit en effet se réunir aujourd’hui pour statuer sur le renouvellement des administrateurs qui siègent au conseil d’EDF. La procédure n’est pas uniquement formelle et juridique : le comité décide, en fonction du travail et de la durée des mandats, le renouvellement des administrateurs ou la nomination des nouveaux.

Dans ce cadre-là, l’Etat, qui est largement majoritaire au conseil, doit aussi annoncer son choix sur la reconduction d’Henri Proglio. Le président est choisi parmi les administrateurs et l’heureux élu est en général celui qui a la préférence de l’Etat. Il y a 6 administrateurs représentant l’Etat et 6 administrateurs indépendants. A moins d’un conflit majeur, le conseil choisit de présenter celui qui a été désigné par l’Etat. Celui-ci est ensuite présenté à l’assemblée générale des actionnaires : normalement, si l’on veut respecter les procédures légales, c’est demain que tout devrait se jouer.

Les tractations et les coups de téléphone se sont poursuivis jusqu’à dimanche soir. En théorie, il y avait beaucoup de candidats possibles : on sait que Guillaume Pepy, le président de la SNCF, aurait été tenté par un changement de responsabilités. Son CV, sa carrière et son expérience de la gestion des entreprises publiques lui permettaient d’être crédible… Il y avait aussi Jean Pierre Clamadieu qui avait rameuté ses camarades de promotion et ses amis à gauche. Les politiques étaient évidemment très excités à l’idée de mettre la main sur cette administration, chef de file de l’énergie et gérante du nucléaire.

La plus interventionniste et la plus intrigante a sans doute été Anne Lauvergeon. L’ancienne patronne d’Areva n’a toujours pas de job à la hauteur de son expertise, elle bat la campagne en France, en Europe et a l’étranger pour en trouver un… Elle se serait bien vue au gouvernement, mais François Hollande a mis un veto sur les personnalités de la société civile. Elle se serait bien vue à Bruxelles mais là encore, pas assez politique. Non, ce qui la branchait surtout, c’était l’EDF… De colloque en colloque, elle a peaufiné son image d’experte en énergie, en nucléaire  et en mondialisation. Ajoutons à cela deux arguments forts : elle a décidé de faire la guerre à Henri Proglio depuis de longues années parce qu’elle considère que c’est lui qui a contribué à la déstabiliser chez Areva. Elle ne rêve donc que d’une chose : prendre sa revanche et prendre sa place pour construire un énorme conglomérat spécialisé dans l’énergie, de la production à la distribution. Elle en veut à Proglio et s’estime plus légitime pour gérer l’énergie.

Elle a donc vu François Hollande pour lui parler officiellement  d’une stratégie de développement du secteur énergétique. Au terme de cette explication, le président de la République a bien senti que ce qu’elle voulait en réalité, c’était la responsabilité de cette aventure et, par conséquent, la présidence d’EDF. François Hollande, comme d’habitude, n’a pas dit non, mais comme il n’a pas dit oui, ce sera NON. Anne Lauvergeon l’a parfaitement compris : d’ailleurs, en dépit de ses assurances, leurs relations n’ont jamais été très chaleureuses. Depuis vendredi soir, Henri Proglio a acquis la conviction qu’il devrait être renouvelé, en dépit du fait qu’il ait été nommé à la tête du par Nicolas Sarkozy…

Objectivement  Henri Proglio a trois séries de raisons de garder la présidence d’EDF :

D’abord, son bilan, économique, financier et social est très satisfaisant. Henri Proglio a géré la stratégie nucléaire en traversant avec succès les courants d’influences très contradictoires. Il fallait ignorer ou résister aux écologistes qui prônent la fermeture des centrales sans savoir exactement pourquoi. Il fallait surtout garantir l’indépendance énergétique de la France à un moment où les approvisionnements en gaz sont menacés. François Hollande avait besoin d’être sécurisé sur ce front là – et le pragmatisme de Proglio a été très sécurisant.

Ensuite, son savoir-faire social lui a valu le soutien de la CGT, qui le considère comme un interlocuteur responsable. Or, le poids du syndicat est considérable : sa capacité de nuisance peut être énorme. Henri Proglio a eu l’intelligence d’engager des négociations sur tous les sujets qui fâchent, contrairement à ce qui se passe aujourd‘hui chez Air France, où l’industrie est otage des pilotes et des commandants. Il y a pourtant une caste des seigneurs chez EDF et mieux vaut travailler avec que sans elle. Proglio sait faire.

Enfin, les réseaux « maçons » jouent vraiment en sa faveur… Les présidents de l’EDF ne peuvent pas être nommés s’ils ne sont pas sponsorisés par la franc-maçonnerie.

Même si ce n’est pas déterminant, d’autres facteurs plaident en sa faveur. Manuel Valls et Emmanuel Macron ont milité pour que Proglio reste en poste au moins jusqu’en 2017, année où il aura atteint la limite d’âge. On peut dire aussi que Proglio bénéficie du soutien de Ségolène Royal, qui en voit un allié dans la mise en œuvre de la transition énergétique.

Conclusion, les jeux sont faits. Henri Proglio sera encore président d’EDF jusqu’en 2017 et c’est François Hollande qui l’aura décidé. Ses amis, les militants de gauche et les écologistes vont lui en vouloir encore,  mais les sujets de mécontentement sont déjà tellement nombreux…