OPINIONS – L’interdiction de l’éclairage nocturne est une absurdité économique !

Par Alain Cohen-Dumouchel. Depuis le 1er juillet 2013 une nouvelle loi vient réglementer les éclairages nocturnes des bâtiments  et des bureaux. Promulguée dans une indifférence générale – une loi de plus qu’est-ce que ça peut bien faire ? –  la nouvelle réglementation se fixe deux objectifs : diminuer les « nuisances » lumineuses et réaliser des économies d’énergie.

Il s’agit en gros d’interdire d’éclairer des bureaux, des locaux commerciaux lorsqu’ils sont inoccupés et des façades de bâtiments la nuit « pour rien » (suivant l’expression employée par l’ex-ministre de l’écologie et de l’énergie, Delphine Batho). Pour l’instant, l’éclairage public n’est pas concerné.

La méthode est toujours la même : une loi, en l’occurrence l’arrêté du 25 janvier 2013 va imposer des mesures à l’ensemble de la population  pour son « bien » par la voix de ses représentants. Le processus est parfaitement pyramidal, tout est décidé d’en haut et le « débat/avis » n’intervient qu’entre : « les instances professionnelles concernées, des associations de protection de l’environnement agréées désignées par arrêté du ministre chargé de l’environnement et de l’association représentative des maires au plan national ».

Tout est dit, vous et moi n’avons pas droit au chapitre. D’ailleurs comment pourrions nous savoir mieux que l’État ce qui est bon pour nous, pour notre entreprise, pour notre rue ou pour notre commune ?

On se demande aussi pourquoi ce type de mesure n’est pas intervenu plus tôt. Et surtout, si une telle mesure était efficace, pourquoi les personnes intéressées ne la prennent pas d’elles-mêmes ?

En effet, les gérants de magasins, les responsables de certaines entreprises ou les propriétaires de biens immobiliers acceptent de dépenser de l’argent qu’ils pourraient facilement économiser pour éclairer bureaux, commerces, et façades de bâtiments. Pourquoi font-ils cela ? Par laxisme ? Dans le cas des entreprises, décrites par ailleurs comme des monstres avides de profit qui cherchent à économiser sur tout, c’est peu probable. Dans le cas des particuliers, en ces temps de crise et à l’heure ou l’énergie est fortement taxée, on peut également se poser des questions. Le cas des bâtiments administratifs doit être traité à part puisque les dépenses d’éclairage, comme toutes les dépenses publiques, sont payées par « les autres » c’est à dire par les contribuables. Un fonctionnaire ou un élu n’a donc qu’un intérêt minime à éteindre la lumière le soir.

En réalité si un commerçant ou le responsable des moyens généraux d’une entreprise décide d’éclairer la nuit cela résulte d’un arbitrage. Quel est le moyen le plus économique de se faire de la publicité et quel est le moyen le plus économique d’assurer la sécurité ? Est-ce que maintenir les lumières allumées la nuit n’est pas un moyen de montrer une certaine opulence, donc de rassurer les employés ou les investisseurs tentés d’aller voir ailleurs ?  Face à ces questions certains intéressés  choisissent de garder la lumière allumée totalement ou partiellement, tandis que d’autres optent pour l’extinction des éclairages. Il existe une multitude de réponses économiques possibles lorsque chaque unité de décision est libre de son choix. Chacun pèse le pour et le contre. Certains investiront dans des éclairages LEDs à très basse consommation, d’autres laisseront la moitié ou un tiers des lumières allumées tandis que des minuteries ou des détecteurs crépusculaires viendront automatiser le dispositif. Enfin ceux qui privilégient la sécurité discrète installeront des éclairages infrarouge.

En imposant cette loi manichéenne, l’État vient perturber un équilibre complexe au prétexte d’économies d’énergie assez ridicules puisqu’on évoque le chiffre de 200 millions d’euros. Bien entendu la baisse des rentrées fiscales n’est pas évoquée (l’électricité est taxée à 32%) et les frais de fonctionnement encore moins. Combien de fonctionnaires supplémentaires faudra t-il pour contrôler et verbaliser les contrevenants ? Il n’y a bien entendu aucune « étude » là-dessus.

Ce qui en revanche est absolument certain, c’est que même sans compter ces frais « oubliés » par le législateur, aucune économie ne sera réalisée. Car les entreprises qui optaient pour un éclairage nocturne total ou partiel trouveront d’autres moyens d’assurer leur sécurité et leur promotion. Elles auront donc recours à plus de gardiennage et dépenseront plus en communication pour compenser leur perte en sécurité et en notoriété. Tout cela leur coutera plus cher puisque, justement, elles avaient jugé que l’allumage des lumières était le moyen le plus avantageux de parvenir à leur fin.

Au final, le bilan économique de cette mesure sera négatif, voire fortement négatif. Substituer un modèle économique soviétiforme à un ordre spontané de marché provoque toujours une contre performance.

Reste à évaluer si la lumière est bien une « nuisance » pour les droits d’autrui, car si tel était le cas, la loi pourrait effectivement imposer des règles même si elles « coûtent » cher à la communauté.

L’idée de la lumière-nuisance émane de la sphère écologiste qui ne craint d’ailleurs pas d’utiliser le terme de « pollution » pour désigner l’éclairage nocturne en pleine ville. On retrouve ici l’idéologie de l’Homme perturbateur des équilibres naturels : « la nuit, il doit faire noir » qui sert de base aux croyances écologistes dans de nombreux domaines. La lumière produite par l’Homme pour son habitat ne peut être considérée comme « naturelle » bien que la Nature ait produit l’Homme. Bref, il ne faut surtout pas chercher à argumenter sur ce genre de croyances. Les principes de la laïcité nous commandent de leur laisser une place sans toutefois permettre qu’elles nous envahissent.

C’est ainsi qu’une plus grande subsidiarité des décisions permettrait à chacun de vivre à l’endroit de son choix. Si certaines municipalités ou certains quartiers voulaient imposer à un échelon local de telles mesures, les opposants pourraient quitter le quartier ou s’organiser pour modifier la décision locale. Au lieu de cela on nous impose une mesure nationale uniforme et rigide.

Enfin il est un dernier aspect de cette loi qui achève de la rendre très mauvaise : elle prévoit des exceptions.

En effet comme le législateur ne veut pas que la tour Eiffel, certains grands monuments et des édifices publics prestigieux ou stratégiques soient plongés dans le noir après une heure, les préfets pourront « déroger à ces dispositions » pour « les zones touristiques d’affluence exceptionnelle ou d’animation culturelle permanente ». Ce sont bien entendu les préfets eux-mêmes qui établissent ces classements, pâté de maison par pâté de maison, et pour tous les événements locaux.

Comme pour le travail du dimanche on est donc en plein arbitraire, la distribution des privilèges redevient la règle prévue par  la loi elle-même, avec de multiples conséquences : l’extinction obligatoire des lumières empêchera le développement de nouvelles zones commerçantes ou touristiques et « protégera » celles qui existent ; les municipalités ou les organismes influents obtiendront des dérogations au détriment de ceux qui le sont moins, etc.

Privilèges, passe-droits, luttes d’influence, règlement contraignants et absurdes, c’est ainsi que fonctionnait l’économie sous l’ancien régime, avant la révolution libérale.

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Alain Cohen-Dumouchel anime le blog www.gaucheliberale.org. Chef d’entreprise dans le domaine informatique et passionné de philosophie politique, il se définit comme marchand-philosophe. Socialiste repenti, il pense que le nid du libéralisme est à gauche et que le coucou socialiste doit en être chassé.