Paradoxe : Alors que Bruxelles est incapable d’empêcher un désastre économique, les médecins et chercheurs réussissent à coopérer comme jamais pour limiter un désastre humain.

L'Union européenne n’a toujours pas réussi à s’entendre pour amortir les risques de la crise économique, alors que paradoxalement, les médecins et chercheurs des pays sont en train d’inventer une Europe de la santé.

L’Europe économique étouffe, mais l’Europe de la santé s’organise sans trop de bruits et de polémique. Malgré des outils de solidarité qui existent, l’Union européenne n’a toujours pas réussi à s’entendre pour les activer et empêcher les économies européennes de sombrer dans la récession et le désastre social.  Les eurobonds sont rangés au magasin des accessoires de communication et Bruxelles essaie de réactiver les outils de soutien.

Mais paradoxalement, les spécialistes de la santé qui travaillent de leur côté, les médecins, chercheurs et laboratoires n’ont jamais autant collaboré. Alors bien sûr, l’opinion publique retiendra quelques opérations de solidarité entre la France, l’Allemagne, l‘Italie et l’Espagne : transferts de malades dans des centres hospitaliers moins en tension, prêts de matériels et de médicaments dans la mesure du possible. Mais honnêtement, on est restés là dans la communication politique. Ça fait du bien au moral, mais ça ne change rien en profondeur. Ça reste très marginal.

Ce qui est beaucoup plus important est beaucoup moins visible. Les hommes politiques ne s’en sont guère mêlés et c’est peut-être mieux ainsi.

Très rapidement, l’Union européenne est tombée d’accord sur les diagnostics, les protocoles d’action et les recherches de traitement et de vaccins.

L’Europe de la santé n’existait pas. Elle n’a jamais existé. Elle n‘a d’ailleurs jamais préoccupé ni les technocrates de la Commission, ni les parlementaires européens. La violence de l’épidémie a sans doute permis l'émergence d’une solidarité au niveau des médecins et des chercheurs, amorçant une Europe de la santé.

Ce constat sera évidemment incompris ou rejeté par une partie de l’opinion publique qui a surtout retenu l’isolement de certains pays devant la catastrophe qui les a submergés, on pense à l’Italie par exemple. Cela dit, à partir du moment où il n’y a jamais eu une politique européenne, chaque Etat a essayé d’apporter ses réponses en fonction de ses moyens. D’où ces initiatives de protection nationale aux frontières mal coordonnées, ces courses concurrentielles sur le marché des masques ou des tests qui témoignent de l’urgence et qui ont entrainé des manifestations égoïstes.

Mais quoi qu’on dise, tout cela est apparu assez légitime en situation d’état d’urgence. Les choses auraient pu être bien pire si, de façon un peu souterraine, il n’y avait pas eu une formidable coopération internationale des chercheurs et des médecins. A commencer par les médecins chinois qui ont (assez rapidement) donné les informations sur l’identité du virus, ce qui a permis aux labos du monde entier et notamment en Europe de travailler très vite. Cette coopération s’est développée sous la forme de publications scientifiques assez nombreuses et accessibles à tous. Ça ne veut pas dire qu‘il n’y a pas de concurrence entre les équipes, mais cette concurrence ne donnera pas lieu à des batailles financières dans la mesure où les publications attestent de la source et de l’identité de l’équipe, ce qui fait que chacun sera récompensé à la mesure de sa découverte. Alors le monde n’est pas peuplé de Bisounours. Ne soyons pas naïfs. Mais globalement, l’Europe de la santé et le reste du monde travaillent avec le même solfège.

 

  1. L’identité du virus est connue. Reste à découvrir son mode d’évolution et sa dangerosité, mais il est connu. Souvenons-nous que pour le sida qui a fait 38 millions de morts dans le monde, cela a mis presque dix ans à comprendre le VIH et on commence à peine à savoir comment le combattre.
  2. On connaît son mode de diffusion et par conséquent son mode de circulation et de propagation.
  3. On connaît les symptômes, on commence à connaitre ses victimes
  4. On commence à pressentir des traitements qui sont en cours de vérifications
  5. On sait que les travaux sur un vaccin avancent très vite, entre Paris et Berlin et que nous l’aurons vers Noël.

Le résultat de ces connaissances a été partagé par tous les pays de la planète. En Europe, la coopération franco-allemande a été particulièrement fertile.

 

Le résultat est que tous les pays européens ont opté pour la même stratégie du confinement général de sa population, ce qui relève de la même démarche. Alors certains ont démarré plus tard que d’autres, certains ont été plus ou moins rigoureux dans l’application du confinement, mais tout le monde s’y est mis, y compris la Grande Bretagne qui pensait pouvoir échapper à cette option, y compris les Etats-Unis dont le président ne voulait rien savoir etc. En Europe, les différences dans les formes de confinement sont liées aux différences culturelles et civiques. Il y a des peuples plus ou moins disciplinés. Il faut dire aussi que cette stratégie implique des décisions qui peuvent être liberticides. Or, quoi de plus précieux dans les démocraties européennes que les libertés individuelles et notamment celle de circuler ? Aux Pays-Bas par exemple, on a fait du confinement sans trop le dire et surtout sans la contrainte de justifier ses déplacements auprès des forces de l’ordre.

Le seul pays en Europe à ne pas avoir adopté le confinement est la Suède. Mais son bilan n’est pas significativement meilleur.

Alors quand on fera les comptes de tout ce qui s’est passé, on s’apercevra que si les résultats par pays ont été quelque peu différents, c’est principalement à cause des différences dans la qualité des services hospitaliers et des équipements. Pas toujours pour des questions de moyens, souvent pour des questions de management et d’organisation. Mais globalement, le résultat est que l’Europe des 27 aura procédé à des confinements de populations avec les mêmes protocoles, les mêmes calendriers. Chacun a calé son calendrier sur l’évolution de la pandémie.

Les médecins, les chercheurs et les labos en Europe n’ont pas arrêté de se parler et d’échanger ce qu‘ils savaient, sans passer par Bruxelles où l’administration règlementaire finit par tout compliquer et tout alourdir.

Il faudra tirer les leçons de cette formidable coopération européenne et internationale. Constater qu’elle existe et que les organisations politiques devront dans l’avenir leur faciliter la tache.

- Revoir et renforcer les fonctions de l’OMS qui doit évidemment devenir plus fiable et plus précise dans sa prévision.

- Sachant que la mondialisation ne reculera pas, prévoir des stocks de matériels et de médicaments par grandes régions géographiques. Eviter dans le cadre d’un état d’urgence de dépendre d’un seul fournisseur, en l’occurrence de la Chine.

Mais l’important n’est pas là. Les médecins attendent les Etats sur principalement deux dossiers :

1. L’équipement en système de santé des différents pays européens doit devenir une priorité stratégique si on veut sécuriser les échanges internationaux. Les fonds structurels en Europe ont été d’un formidable bénéfice pour les pays membres sous-équipés en routes et autoroutes, réseaux électriques. On va avoir besoin d’efforts équivalents pour améliorer les systèmes de santé. Moyens en hommes, en formation, en recherche et en matériel.

2. L’état sanitaire de certains pays de la planète. Les virus qui provoquent ces grandes épidémies ne naissent pas par hasard. Ils apparaissent dans des régions très peuplées et où les conditions sanitaires sont déplorables. Le traitement de l‘eau, des déchets, des ordures industrielles, la qualité de l’air nécessiteraient des investissements importants. Il faudra évidemment y participer si on veut se protéger de catastrophe comme celle qui ravage la planète actuellement.