Pendant que les candidats à la présidentielle se battent, les chefs d’entreprise choisissent leurs poulains mais dans la discrétion

Les patrons français ne sont pas comme les patrons américains. Ils ne se prononcent pas officiellement pour un candidat, mais ils n’en pensent pas moins. Pas simple de dresser la carte des préférences des patrons français.

Il n’y a aucun sondage public sur les intentions de vote. Cela dit, il y a des sondages qui ont été réalisés, mais ils resteront secrets; il y a des colloques et des diners de collecte de fonds pour un tel ou un tel; il y a surtout l’analyse fine des audiences, qui permet de savoir « qui regarde qui, et qui écoute quoi dans chaque grande émission »; il y a enfin les contacts, les confidences.

Alors avec un peu de métier, quand on récupère tous ces éléments, qu’on les recoupe, et qu’on les matche, on arrive à un résultat des courses qui n’est pas très surprenant sauf que ce résultat n’a aucun caractère scientifique. Il faut donc le prendre avec précaution.

Le tiercé gagnant à droite pour les patrons est : Sarkozy, Juppé, Fillon.

Le tiercé gagnant à gauche pour les patrons est plus serré :  Macron, Montebourg, Valls.

Les explications sont plus intéressantes que les résultats. Ce travail appelle trois remarques.

1ère remarque : la population des chefs d’entreprise est loin d’être homogène. Entre les grands managers de multinationales ou du Cac 40, les patrons de moyennes entreprises, ou les chefs de petites entreprises, cette population se compose d’animaux bien différents, par leurs tailles et leurs activités.

Plus les entreprises sont importantes, plus les grands dirigeants sont ouverts sur le monde, et sur l’Europe. Ils seront donc à l’écoute de candidats particulièrement conscients des problèmes d’ouverture internationale et européenne. Ils se porteront plutôt vers François Fillon à droite et vers Emmanuel Macron à gauche.

Les patrons français de taille moyenne sont principalement préoccupés par les questions sociales et fiscales. Les uns comme les autres sélectionnent des candidats qui répondent aussi à leurs intérêts. Ils pensent que Nicolas Sarkozy et Alain Juppé à droite sont porteurs de leurs valeurs et qu’à gauche, ce sera plutôt Manuel Valls et Arnaud Montebourg

2ème remarque :  les patrons français ont des désirs et des choix particuliers mais ils sont aussi conscients que le résultat sera différent. Par conséquent, ils choisissent un candidat pour lequel il y aura le différentiel le plus réduit entre ce qu’ils pensent que l’opinion choisira et leurs choix personnels. Même si les patrons français ont tous les défauts, ils sont très responsables : dans ce cadre-là, ils choisiront plutôt Manuel Valls à gauche et Alain Juppé à droite.

3ème remarque : sans pour autant minimiser le rôle du président de la République, l’action politique de tout les jours nécessite aussi une majorité. Leur choix final retient également la capacité à rassembler une majorité cohérente.

Le tiercé gagnant à droite est donc : Juppé, Sarkozy, Fillon. C’est un compromis entre ce qui est plausible et ce qui est possible. Quand les chefs d’entreprise s’en tiennent aux programmes, aux projets et à la cohérence des moyens à mettre en œuvre pour délivrer la promesse, c’est François Fillon qui retient l’attention des cadres dirigeants et des chefs d’entreprise, toutes tailles et activités confondues. Son projet est un projet de rupture avec le systeme français dans ses aspects fiscaux et sociaux. Seul moyen de revenir dans la course mondiale et d’assumer la révolution technologique.

Mais quand les chefs d’entreprise doivent choisir un président qui, tout en défendant les intérêts économiques, sera capable de réunir une majorité, ils retombent sur Alain Juppé et Nicolas Sarkozy avec une petite préférence pour l’ancien président compte tenu de la façon dont il avait géré la crise de 2008. La majorité des chefs d’entreprise l’ont vu à la manoeuvre et la majorité a été très surprise de son efficacité.

Le tiercé gagnant à gauche pour les chefs d’entreprise seraient : Macron, Valls et Montebourg.
Le coup de cœur des patrons pour Emmanuel Macron est réel parce que c’est le seul de tous les candidats à développer une vraie vision de la société libérale, avec une vraie cohérence. Emmanuel Macron est libéral sur le terrain économique, mais il est aussi libéral dans le comportement sociétal. En plus, et avec un effort, les militants de gauche peuvent se dire qu après tout il est issu de leur famille, donc il ne peut pas être complètement mauvais. Pour un patron d’entreprise, un homme politique qui ne serait pas targuetté par la Cgt en permanence, c’est un avantage.

Mais pour les chefs d’entreprise, Emmanuel Macron n’a pratiquement aucune chance d’aller jusqu’au bout. La classe politique rejettera cet intrus qui n’a ni réseaux, ni expérience, et encore moins de majorité au Parlement. Pour cette raison, les patrons pensent, en grande majorité, que Manuel Valls présenterait une action politique très en phase avec les logiques de marché et les contraintes de la modernité.

Ne pas oublier Arnaud Montebourg qui, aux yeux des chefs d’entreprise, a trois particularités.

La première : il connaît tellement bien la classe politique qu’il sait manier les codes, les usages et les coutumes pour rentrer dans le milieu. Son attitude relève plus de la posture nécessaire que de la conviction. Montebourg fait plus souvent du marketing que de la politique

La deuxième : il connaît les entreprises et sait parfaitement bien que l’entreprise est le seul acteur capable de créer de la richesse et des emplois. Nul besoin d’opposer la logique de marche à la logique du service public. Les deux logiques ont besoin l’une de l’autre. Arnaud Montebourg ne dira jamais qu’il prône la social-démocratie par principe, mais il la fera par intérêt. Sous cet angle, c’est un keynésien pur sucre.

La troisième : non seulement, il connait les entreprises, mais les grands patrons ont le souvenir d’un ministre qui les a très souvent écoutés et auxquels il a rendu beaucoup de services en réglant des problèmes quand les caméras de télévision sont éteintes et que les journalistes sont absents.