Pendant que Trump et Biden se battent, les affaires continuent. L’économie américaine ne s’inquièterait que d’un blocage institutionnel

Alors qu’à l’heure des décomptes, rien n’est fait entre les deux candidats, le monde des affaires surveille les incertitudes qui pourraient empêcher ou retarder la reprise économique. Mais ni les chefs d’entreprise, ni les milieux financiers ne s’affolent. Ils en ont vu d’autres.

Encore un petit effort et on va pouvoir croire que l‘économie américaine peut fonctionner sans un chef nommément désigné à la Maison Blanche. L’économie américaine s’est toujours bien portée, que l’on soit sous mandat démocrate ou républicain. La bourse aussi, au demeurant, qui s’est, sur la durée d’un mandat présidentiel, toujours orientée à la hausse. On a vu l’indice historique du Dow Jones grimper de 50% en 4 ans, aussi bien sous l’administration Trump que sous l’administration Obama. Et les records qui s’enchainent sur les indices s’inscrivent dans la logique d’une montée inexorable et surtout découplée de la politique.

L’histoire nous montre que la bourse et l’économie s’effondrent quand des perturbateurs viennent montrer les faiblesses du système. La crise de 1929, la montée du nazisme dans les années 30, plus récemment les attentats du 11 septembre ou la crise des subprimes qui a failli tuer les institutions bancaires réputées comme immortelles. Sinon, les tweets de Trump sont des épiphénomènes, un peu comme le Covid-19 d’ailleurs, qui ne touche pas au système économique sauf si les gouvernements confinent. Mais après le confinement, tout le monde espère que ça repartira. 

Alors, pour les 4 ans à venir, le monde des affaires se satisfera autant d’un Joe Biden qui promet un gigantesque plan de relance que d’un Donald Trump qui voudrait encore une fois baisser les impôts.

La seule menace qui continue de peser sur le business, c’est le brouillard qui alimente l’incertitude et le risque du blocage au moment où il faudra remettre la machine économique américaine en route, après la récession déjà prévue de -3,7% en 2020.

 

Face à l’immense tâche qui attend le futur président - crise sanitaire, crise économique, guerre commerciale avec la Chine et imbroglio des relations commerciales avec des partenaires comme l’Union européenne ou le Royaume-Uni, le président américain qui prendra ses fonctions début janvier 2021, devra savoir composer sur tous les fronts. Enrayer la récession et le chômage, combattre le déficit commercial - qui, malgré la politique de Trump envers la Chine, la France, s’est encore creusé - mais aussi diminuer le fossé qui s’est créé entre riches et pauvres Américains, sans oublier d’engendrer la transition énergétique, pour un pays qui a largement pris du retard en la matière.

Si les résultats serrés de l’élection se confirment, sans qu’aucun des deux candidats ne veuillent reconnaitre sa défaite, plusieurs risques existent sur les suites de l’élection et du résultat-même :

D’abord, en ces temps de crise sanitaire, le recours massif au vote par correspondance, encouragé par les Démocrates, a engendré une inconnue : la capacité du système à dépouiller à temps. Plus de 100 millions d’Américains ont voté par anticipation et certains bulletins (environ 30 millions) n’ont pas encore été dépouillés, parce que les services postaux n’ont pas pu tous les acheminer à temps ou que certains Etats ont décidé de ne les dépouiller qu’après le 3 novembre (et notamment la Pennsylvanie). Ce qui va décaler l’annonce des résultats définitifs.

 

Ensuite, la contestation pure et simple de la tenue de l’élection par Donald Trump, pour cause de fraude au vote par correspondance justement. Parce qu’il voudrait demander à analyser le caractère légal de ce décalage et sa constitutionnalité et qu’il entretient le flou en appelant à ne pas tenir compte des votes qui n’ont pas encore été dépouillés. Et puis, comme il a demandé à plusieurs reprises à ses partisans de voter plusieurs fois par correspondance pour prouver la fragilité du système, il pourrait s’appuyer sur cet élément pour justifier l’anticonformisme du vote. Bref, tous les moyens seront bons pour annuler ou même tout simplement retarder l’annonce d’une défaite et dans le plus grand des fracas.

 

Enfin, si la désignation du vainqueur se fait attendre, ce sont aussi les premières mesures du futur président, et notamment un tour de vis face à la crise sanitaire – que l’on attend. S’il a critiqué la gestion de l’épidémie par Donald Trump, comment réagira Joe Biden, confronté à une recrudescence des cas ? Élu, il pourrait décider de frapper fort dans la gestion de la pandémie et annoncer des restrictions, voire un confinement, plus poussés. Tour de vis qui ne s’appliquerait pas avant sa prise de fonction, mais qui s’il avait lieu, décalerait la reprise économique.

 

Mais même décalée, les marchés pourraient ne pas se soucier du potentiel d’une reprise.

Le monde des affaires américain sait très bien que la démocratie américaine fonctionne avec des procédures assez compliquées. Le vote du peuple est important, mais celui des grands électeurs l’est tout autant. Qu’il y ait des embrouilles juridiques ou pas, l’agenda est déjà très étiré dans le temps. Le vote pour la présidentielle a lieu début novembre. En théorie, on connaît le nom du nouveau président à ce moment-là. Mais il n’est pas officiellement président. Il doit attendre le vote des grands électeurs vers le 14 décembre, puis il prête serment début janvier, en général vers le 4 janvier. Et bien entre le 4 novembre et le 4 janvier, l’Amérique vit dans une période de non-droit ou de flou.

Le président sortant est toujours à la Maison Blanche et en général on doit à son intelligence, à son sens des valeurs démocratiques et à son habileté le fait qu’il ne prenne pas de décision stratégique. Le nouveau président est le président légitime mais il ne le sera officiellement qu’après la passation de pouvoir en janvier.

En règle générale, ça se passe correctement. Parfois, les circonstances font que c’est plus difficile. Lors de la crise des subprimes et après la faillite de Lehman Brothers à la fin septembre 2008, sous administration Bush, toutes les conférences internationales convoquées par Nicolas Sarkozy, alors président du G7 et de l’Union européenne, se sont faites avec des décisions extrêmement lourdes à prendre, et pourtant sans un président pleinement légitime à la Maison Blanche. Le président sortant Bush ne gouvernait plus... mais occupait le Bureau ovale, tandis que le nouveau président, Barack Obama, n’était pas investi officiellement.

La situation pouvait inquiéter le monde entier puisque le système bancaire partait en ruines. En fait, et de l’aveu de quelques chefs d’Etat et de gouvernement européens, les choses se ont peut-être mieux passées que s’il y avait eu un locataire à la Maison Blanche.