Petite leçon d’économie à l’usage d’Arnaud Montebourg

Mercredi 2 avril 2014, Arnaud Montebourg est devenu ministre de l’Économie, du Redressement productif et du Numérique. Une belle promotion pour l’apôtre de la démondialisation, dont le niveau de connaissances économiques laisse penser à un poisson d’avril avec un jour de retard.

Je voudrais ainsi revenir sur la dernière sortie en date d’Arnaud Montebourg, jamais avare de remarques avisées, concernant un sujet capital pour l’avenir économique de notre pays : la provenance des maillots de l’équipe de France de football. En effet, comment ne pas s’offusquer quand on apprend que les maillots portés par nos sportifs nationaux sont fabriqués par des Thaïlandais ? Nos fières usines françaises auraient très bien pu s’en charger !

« Je ne comprends pas comment on peut aller faire fabriquer en Thaïlande ce qu’on fait très bien chez nous, s’est indigné le ministre au micro de RTL. Une fédération française de football a des moyens. Donc franchement, je ne suis pas content. »

Eh bien, puisqu’il ne comprend pas, essayons de le lui expliquer en deux leçons.

Première leçon : Arnaud Montebourg, dans sa fièvre vindicative, oublie de prendre en compte les coûts d’opportunité cachés. C’est vrai, la FFF a des moyens. Et elle doit utiliser ses moyens du mieux qu’elle le peut. Tout choix est un renoncement, et le renoncement a un coût : celui de la perte des biens auxquels on renonce. Toute personne ayant eu à gérer une entreprise le sait, c’est ce qu’on appelle un coût d’opportunité.

Dans le cas présent, Arnaud Montebourg ne comprend pas pourquoi l’on ne fabrique pas lesdits maillots en France. Si l’on suit sa logique, les Français devraient systématiquement acheter des textiles français. Oui, sauf que cela coûte plus cher. Si l’on choisit d’allouer nos ressources à des produits plus coûteux, nous ne les allouerons pas à d’autres produits ou services. Et ceux-ci méritent tout aussi bien d’être achetés. Monsieur Montebourg, satisfait si cet argent profite à l’industrie textile nationale, se concentre sur les bénéfices visibles de la décision.

Mais encore une fois, il oublie les coûts cachés de cette même décision.

L’argent supplémentaire dépensé pour le textile peut être dépensé ailleurs.

Chez le boulanger, placé à la banque, ou que sais-je encore. Ce qui profite d’un côté à l’industrie textile handicape de l’autre côté le reste de l’industrie française.

Un Français l’expliquait il y a plus de 150 ans dans son fameux sophisme de la vitre cassée. Considéré comme l’un des plus grands économistes dans le reste du monde, il est curieusement passé à la trappe dans son propre pays. Je veux bien évidemment parler de Frédéric Bastiat. Dans Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, Bastiat raconte l’histoire du brave Jacques Bonhomme, qui a cassé un carreau de vitre. Les passants réagissent ainsi : « À quelque chose malheur est bon. De tels accidents font aller l’industrie. Il faut que tout le monde vive. Que deviendraient les vitriers, si l’on ne cassait jamais de vitre ? »

On retrouve cette vision naïve dans certaines idées intuitives : « la guerre fait marcher l’économie » ou encore « pour relancer la croissance, il suffit d’employer des ouvriers à creuser des trous et à les reboucher. » Eh bien non, une vitre cassée est simplement… cassée. S’il n’avait pas cassé de vitre, Jacques Bonhomme aurait pu consacrer son argent à l’achat d’une paire de chaussures, ce qui aurait enrichi un vendeur, et aurait permis à notre maladroit d’avoir à la fois une vitre et une paire de souliers. Cette simple fable nous montre bien ce qu’est un coût d’opportunité.

En bref, si la FFF dépense plus d’argent que nécessaire dans l’achat de maillots français, de la valeur est détruite pour le reste de l’économie.

Deuxième leçon : on a toujours intérêt à se spécialiser dans la production dans laquelle on est relativement le plus fort, et à acheter le reste à l’étranger. Cette affirmation a été démontrée il y a encore plus longtemps par David Ricardo, en 1817. Ricardo prend l’exemple du Portugal et de l’Angleterre. Chaque pays produit du vin et du drap, mais le Portugal est plus efficace que l’Angleterre dans les deux domaines. Doit-il pour autant produire les deux à l’intérieur de ses frontières, et ne pas échanger avec l’Angleterre ?

Admettons que :

– Le Portugal produit un litre de vin en 1 heure, et un mètre de drap en 3 heures

– De son côté, l’Angleterre produit un litre de vin en 8 heures, et un mètre de drap en 4 heures.

Si chaque pays décide de rester isolé et de ne pas échanger, en 12 heures le Portugal pourra produire 6 litres de vin et 2 mètres de drap, et l’Angleterre 1 litre de vin et 1 mètre de drap. La richesse cumulée s’élèvera donc à 7 litres de vin et 3 mètres de drap.

Maintenant, si le Portugal se concentre sur son point fort, le vin, et l’Angleterre sur la production pour laquelle elle est la moins faible, c’est-à-dire le drap, la situation s’améliore. En 12 heures, le Portugal pourra produire 12 litres de vin, et les Anglais 3 mètres de drap. La richesse cumulée augmentera : 12 litres de vin et 3 mètres de drap. Si les pays échangent leurs surplus, ils seront tous deux plus riches que dans la situation d’isolement.

Un autre exemple est celui de l’avocat qui tape plus vite à la machine que sa secrétaire. Il vaut mieux pour lui qu’il garde tout de même sa secrétaire et qu’il se concentre sur son travail d’avocat, plus rémunérateur.

La Fontaine avait raison, « on a toujours besoin d’un plus petit que soi ».

Dans le cas qui indigne Arnaud Montebourg, le petit, c’est la Thaïlande. C’est vrai, fabriquer des maillots, on le fait « très bien chez nous ». Mais le nouveau ministre de l’économie, s’il maîtrisait les concepts économiques de base, comprendrait que ce n’est pas forcément dans l’intérêt de la France de se concentrer sur la production de maillots de football. Laissons la FFF acheter des maillots fabriqués pour moins cher en Thaïlande. Et utilisons nos ressources limitées pour construire et vendre des Airbus ou des produits de luxe aux Asiatiques. Nous nous en porterons tous mieux.

par Brice Alves

Brice Alves est étudiant à HEC Paris. Il est membre et responsable de l’association ESP’R qui promeut l’entrepreneuriat social et l’économie sociale et solidaire. Ancien collaborateur au blog de Jean-Marc Sylvestre et fervent défenseur d’un libéralisme empreint d’humanisme, il est ravi de reprendre la plume pour défendre les idées qui lui sont chères.