Peugeot : Les grands et petits secrets qui expliquent la guerre fratricide au sein de la famille

Journées agitées chez les Peugeot. Les différents clans doivent examiner les positions qu’il faudra adopter lors d’une Assemblée générale extraordinaire convoquée pour acter l’arrivée du chinois Dongfeng et de l’État français au capital.


Fallait s’y attendre. La décision de principe d’accepter l’arrivée d’un investisseur chinois puis de l’État français a provoqué une crise profonde au sein de cette famille, tout simplement parce qu’elle marque la fin prochaine du pouvoir familial qui était exercé sans partage depuis 1810.

La solution prévue mettra les trois actionnaires à égalité, à 15% du capital chacun. La famille Peugeot, qui a encore 25% du capital, perdra donc sa suprématie.

Thierry Peugeot, le président du conseil de surveillance a donc publié une lettre destinée aux actionnaires cette semaine, pour dire que lui et ses cousins ou neveux n’acceptaient pas la perte programmée de l’influence qu’ils avaient sur l’entreprise.

Il explique en substance que l’arrivée de l’investisseur chinois fait peser une menace grave sur l’indépendance du groupe et que l’État n’a rien à faire dans cette opération.

D’autant que l’État français n’a pas de moyens financiers et que de toute façon, il faudra remettre au pot pour préserver l’avenir. Dans ce cas-là, la famille sera complétement évincée et l’entreprise passera tôt ou tard aux mains d’investisseurs chinois. C’est brutal mais clair.

Il ajoute qu’il existe d’autres solutions, notamment un appel au marché qui aurait permis aux actionnaires familiaux de conserver la main en restant le plus gros des actionnaires. Thierry Peugeot, qui a déjà été mis en minorité au sein du conseil de surveillance la semaine dernière, espère maintenant rallier les actionnaires et l’opinion publique à sa thèse. Pas évident parce que le groupe n’est pas en bonne santé.

Opposé à Thierry Peugeot, le chef officiel du plus gros des holdings familiaux, le FFP, Robert Peugeot, le cousin germain de Thierry défend la thèse, lui, de l’entrée de cet investisseur chinois qui permettra au groupe de s’investir sur les marchés asiatiques, là où sont les potentialités de demain, le tout parrainé par l’Etat français.

Cette solution signe évidemment le recul de la famille, voire son retrait dans le capital, ce qu’il assume pleinement.

Robert Peugeot explique en privé que la famille, contrairement à ce que dit son cousin, n’a ni les moyens, ni l’envie de renflouer l’entreprise pour lui assurer son avenir. Là encore c’est clair et précis.

Robert Peugeot a sans doute raison mais n’empêche que tout dépendra de ce que feront les actionnaires qui se réunissent dans les prochains jours. Et contrairement à ce qu’on dit au cabinet d’Arnaud Montebourg, les jeux ne sont pas faits. Colette Neuville par exemple, qui est de tous les combats, considère qu’on doit trouver une solution qui garantisse l’identité française autour de la famille Peugeot. Colette Neuville n’a pas d’autre pouvoir que de mobiliser les petits actionnaires. Ce qui n’est pas négligeable en ces périodes fragiles.

Pour comprendre cette guerre ouverte entre deux clans de cette famille, il faut rentrer dans son histoire et percer quelques-uns de ses secrets. Des grands et des petits secrets de famille.

Cette famille est une des plus anciennes et, encore aujourd’hui, une des plus riches. Bien que le titre soit très déprécié, la part des Peugeot représente encore 1,5 milliard d’euros investis dans la société PSA, les Peugeot sont parmi les 30 premières fortunes de France.

C’est une famille protestante, originaire de Sochaux dans le pays de Montbéliard en Franche-Comté. Le premier des Peugeot était meunier à Hérimoncourt, meunier et teinturier.

Jean-Pierre Peugeot fondateur de cette dynastie est né en 1734… et c’est en 1810, que ses deux fils aînés s’installent dans la fonderie et la métallurgie.

Très vite, ils vont se spécialiser dans le laminage et la fabrication de ressorts pour l’horlogerie. Les deux enfants de Jean-Pierre Peugeot, Jules et Émile, vont agrandir et diversifier l’entreprise qui prend alors pour emblème le lion, symbole de puissance et de pouvoir.

Le lion de Montbéliard est en réalité le lion des Peugeot. Et les Peugeot s’enrichissent dans la métallurgie, puis fabriquent aussi quantité d’outillage pour l’agriculture, les travaux forestiers, des scies etc., puis plus tard des vélos et des motos, puis, plus tard encore, des scooters. Nous sommes dans les années 1860…

Jules et Émile commencent à se faire vieux et passent la main à leurs deux fils. Deux cousins qui se connaissent et s’entendent, et qui vont se retrouver ensemble à la tête des établissements Peugeot. Eugène, diplômé d’HEC, le fils de Jules, et Armand, ingénieur centralien, le fils d’Emile.


A l’époque, C’est le Second Empire, sous Napoléon III, tout paraît possible. La France fait sa révolution industrielle.

Morny construit Deauville, et relie la plage à Paris par un chemin de fer, et Haussmann perce des grandes avenues dans la capitale pour y faire défiler l’armée les jours de parade et les voitures le reste du temps.

Les deux cousins qui habitent Sochaux vont donc tenter de fabriquer et de vendre une automobile. Et elle marche, ou plutôt elle roule… C’est le début de la fortune et de la gloire.

Tout ce qu’ils touchent se transforme en or : les bicyclettes, les tricycles, les voitures Peugeot avec des chaudières à vapeur puis des moteurs à explosion. Les Peugeot sont des inventeurs, des innovateurs nés. Rien ne leur fait peur.

En 1905, les trois fils d’Eugene, Pierre, Robert et Jules sortent une voiturette de marque Lion-Peugeot. Et inventent la publicité. Leur père n’a pas fait HEC pour rien.

Parallèlement, ils vont regrouper toutes les entreprises qui ont été créées par les membres, déjà nombreux, de cette famille et se regroupent sous le nom « Automobile Peugeot » avec un chef de famille que tout le monde respecte Robert, le deuxième fils d’Eugène.

La Première Guerre mondiale va stopper les fabrications Peugeot. A la sortie de la guerre, l’entreprise est dévastée et ses fabrications sont dépassées par l’industrie britannique et américaine. Le fils de Robert, Jean-Pierre reprendra la direction de l’entreprise en 1928. L’entreprise redémarre, mais le principal titre de gloire de son patron sera de créer et de gérer l’équipe de football de Sochaux, que la famille gardera tout le temps en son sein.

Les Peugeot sont gens fidèles au protestantisme, au lion et à l’équipe de foot familiale.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les usines sont occupées par les armées allemandes et saccagées. Il faudra donc attendre 1953 pour que Jean-Pierre Peugeot remette de l’ordre et l’entreprise en état. Robert Peugeot va succéder à son cousin Jean-Pierre et Roland Peugeot, le fils de Robert va diriger le groupe à la mort de son père en 1966… mais il engage, et cela pour la première fois, un manager extérieur à la famille. Un étranger, François Gauthier, qui gérera le rachat de Citroën 1976, au bord du dépôt de bilan, puis il rachètera Simca, filiale de Chrysler.

Pas facile d’y voir clair dans l’arbre généalogique.

Près de dix générations vont se suivre où les frères et les cousins vont avoir l’intelligence de rester soudés. Sans parler des sœurs et des cousines qui seront elles aussi omniprésentes sans pouvoir laisser une place de premier rang aux gendres.

Chez les Peugeot, on travaille en famille avec ceux qui portent le nom et les gendres ne font pas partis du club. Les enfants Dreuzy, Banzet , Roncoroni, qui font partie de la famille bien sûr, n’ont jamais pu prétendre à des positions dirigeantes de premier rang très importantes.

Mais à la fin du 20e siècle, le secteur automobile va mal. Le quadruplement du pétrole et le ralentissement économique ont perturbé le développement du secteur. En 1982, au lendemain de l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir, la famille fait appel à un grand commis de l’Etat. Un énarque, le premier dans l’entreprise, c’est Jacques Calvet. Jacques Calvet a été, avant, cela, directeur de cabinet de Valéry Giscard d’Estaing. Face à Mitterrand, les Peugeot considèrent qu’il fera le poids.

C’est sans doute le premier patron français à accepter une médiatisation forte. Jacques Calvet est une star. C’est un des rares patrons à venir à la télévision. S’opposer au pouvoir en place, il sait faire.

Ses positions sont tranchées. Il défend l’industrie française, s’oppose aux importations japonaises, s’oppose très souvent aux règlements européens. Jacques Calvet va diriger Peugeot pendant 13 ans.

Puis il partira, parce que l’époque a changé. La France commence à s’ouvrir à la mondialisation et cherche des compromis.

L’Europe vient de supprimer les quotas d’importations pour les voitures japonaises et cela Jacques Calvet ne peut pas l’accepter. Plus grave, l’entreprise n’est pas prête pour affronter la concurrence étrangère. Jacques Calvet  n’est pas un homme de compromis. Pierre Peugeot, cousin de Roland, va alors jouer un rôle déterminant à partir de 1974, année de la crise pétrolière. Il prendra la direction du conseil de surveillance en 1998. C’est lui qui va soutenir Jacques Calvet, mais qui le lâchera pour engager Jean-Martin Folz. Il défend l’idée que des managers extérieurs à la famille sont plus à même de gérer cette affaire. Il pense en secret qu’on peut aussi les changer plus facilement qu’un fils ou un cousin.

Mais parallèlement, il va renforcer le pouvoir de la famille et sa cohésion autour de l’entreprise. Il décourage les héritiers de vendre leurs titres, crée un marché pour les racheter et ne pas diluer la famille mais il commence aussi à diversifier les actifs. La famille est encore très, très puissante.


Son fils Thierry va lui succéder en 2003 avec les mêmes convictions et les mêmes ambitions. Maintenir la famille au pouvoir coûte que coûte. Accepter des alliances certes mais à condition d’accroître la rentabilité, l’indépendance. Le résultat c’est que toutes les alliances envisagées ou suggérées, avec Ford, BMW, ou Fiat ne se noueront jamais. Il y aura toujours un problème au dernier moment.

La famille veut bien déléguer la gestion mais jamais partager le pouvoir avec des étrangers à la famille. Et cette certitude existe depuis le début de cette dynastie. Étonnant !

Le problème c’est que depuis les années 2000, les conditions ont changé. La mondialisation, les émergents, les contraintes énergétiques ont bouleversé les marchés et les conditions de production. Autant de facteurs qui ont fragilisé une entreprise qui ne s’est pas préparée.

Alors que Renault joue la carte mondiale avec Nissan puis les low-cost, alors que les Allemands s’élèvent en gamme et en prix, PSA reste à l’abri de son lion.

Le lion dort sur ses lauriers mais vieillit et s’étouffe progressivement. La crise de 2008 a failli lui être fatale.

Ce qui est extraordinaire, c’est que jusque dans les années 1980-90, la famille est restée assez soudée, fidèle à Sochaux et à la région, fidèle aux valeurs sociale du protestantisme… Puis, les difficultés se multipliant, les nouvelles générations formées dans les grandes écoles de management arrivant au pouvoir dans des positions qui ne leur permettaient pas toujours d’opérer les changements qu’ils souhaitaient, la cohésion familiale s’est fissurée.

Les plus anciens n’écoutaient pas les plus jeunes. Ni les femmes. Erreur fatale quand on sait que dans 60% des cas, c’est la femme qui dans le couple décide du choix de la voiture familiale.

Aujourd’hui, la famille Peugeot se compose de 300 personnes, hommes, femmes, enfants qui possèdent 25% du capital du groupe. Ils sont logés dans deux holding, EPF (établissement Peugeot frères) et FFP (actifs de diversifications) que préside aujourd’hui Robert Peugeot, celui qui voudrait vendre le lion aux Chinois.

Et cette classification oppose en quelque sorte d’un côté les anciens, traditionalistes, fiers d’être de Sochaux, d’habiter Sochaux et décidés à y rester, aussi fiers d’être Français et très jaloux de l’indépendance des Peugeot. Ce sont eux, défendus par Thierry Peugeot qui s’opposent à Robert et aux Chinois.

Et puis de l’autre côté, les modernes, mondialistes, moins attachés à la tradition Peugeot qu’à la valeur du patrimoine. La participation de la famille a perdu la moitié de sa valeur depuis 5 ans. Les 25% représentent encore 1,5 milliard d’euros mais qu’en sera-t-il dans dix ans ?

Alors ce groupe d’héritiers s’inquiète. Certains sont déjà partis en Suisse. Pour l’anecdote, le plus célèbre des exilés dans le canton de Vaux, c’est Éric Peugeot, le fils de Roland qui avait dirigé le groupe dans les années 1960, (c’est lui qui avait racheté Citroën). Éric Peugeot enfant, avait été victime d’un rapt alors qu’il avait 5 ans et libéré au bout de trois jours après que la famille ait payé la rançon de 50 millions de francs à l’époque. La France entière avait suivi ce drame qui l’avait plongé dans le secret d’une grande famille.

Mais avec lui, beaucoup de Peugeot encore actionnaires mais assujettis à l’ISF ont également fui le fisc français. Le montant des dividendes distribués ne suffit plus à payer l’impôt sur le capital. Classique. D’autres ont carrément liquidé leurs parts pour diversifier leur fortune dans des fonds.

Alors tous ceux qui aujourd’hui préparent l’arrivée des Chinois et de l’Etat français expliquent que c’est le seul moyen de sécuriser ce qui reste de cette industrie. C’est vrai. Mais ce qu’ils ne disent pas, c’est que c’est aussi le moyen pour eux de sauver leur fortune en les autorisant à gérer les participations comme des participations financières et diversifiées.

La famille Peugeot est sans doute la dernière grande famille française datant du siècle dernier à être restée aussi nombreuse et aussi fidèlement aux responsabilités de l’entreprise. Beaucoup d’autres ont vendu et sont allés investir ailleurs. Dans d’autres pays, d’autres secteurs. Les Fournier, les Defforey, les Darty, les Lacoste, les Schlumberger, les Dreyfus, les Boussac, les Béghin, les Bleustein, les Pelisson et les Dubrulle, etc. etc. etc. Des familles connues et plus encore des pas connues.

Par contre, celles, anciennes et richissimes, qui ont choisi de rester enracinées à leurs traditions, aux pieds des châteaux qui les ont naître, puis vu tomber en ruine sans rien pouvoir faire.

La guerre que se livrent les Peugeot aujourd’hui est de cette nature. Une partie des membres de la famille ne croit plus en la capacité de Peugeot à rester sous contrôle familial tout en affrontant la concurrence internationale. Une autre partie, minoritaire, est bien décidée à faire de la résistance au chevet du vieux lion, au risque de tout perdre.