Pour beaucoup de chefs d’entreprises, la solution est moins d’augmenter la durée du travail que d’accroitre la production.

Faudra-t-il travailler plus, abandonner des jours fériés ou des vacances, pour effacer les stigmates de la crise économique engendrée par le confinement ? Sans doute ! Sauf que ça ne passe pas forcément par un allongement de la durée du travail. 

Travailler plus ? Oui pourquoi pas ? Mais si c’est pour travailler aussi mal. A quoi bon ?

L’institut Montaigne n’a pas eu tort, mais en sortant sa prescription de travailler plus en pleine psychose d’un déconfinement qui fait peur au plus grand nombre, le think tank libéral a semé une belle pagaille dans la classe politique et syndicale.

L’idée de revenir sur les 35 heures en allongeant la durée du travail ou de supprimer quelques jours féries, ou d’abandonner des jours de vacances, c’est évidemment une idée qui tient la route, mais c’est une idée de comptable braqué sur ses chiffres. Le dernier des DRH n‘aurait pas osé en parler publiquement. Pas maintenant que nous sortons à peine rassurés d’un traumatisme provoqué par cette menace de Covid-19. La classe politique s’est immédiatement emparée pour sortir du confinement et occuper un terrain qu’elle avait laissé en jachère. Quant aux syndicats que le risque pandémique a complètement tétanisés, ils ont retrouvé des postures qui leur sont tellement familières.

Quoi dire face à une pandémie mondiale, que c’est de la faute au capitalisme triomphant, à la mondialisation financière, aux riches, à la croissance, c’est très compliqué surtout quand on a besoin de croissance et qu’on est face à un gouvernement qu’on peut critiquer sur beaucoup de points, mais surement pas sur sa politique de soutien à l’économie. L’amortisseur social a été activé. Merci Bercy. Les syndicats sortent du confinement un peu gênés. Alors quand certains membres du patronat ou des chercheurs de l’institut Montaigne sortent comme solution miracle le rallongement de la durée du travail, c’est du pain béni pour relancer l’opposition de gauche et ranimer la grogne sociale.

Alors même qu’il faudra évidemment trouver des solutions pour financer la dette qui a explosé ou éponger le déficit budgétaire.

La question de la durée du travail se pose très certainement mais brandir un totem politique comme les 35 heures place le débat au niveau politique, c’est à dire qu’on est sûr de ne pas le faire avancer. On est même certains de braquer et de figer le problème.

 

Excluons du débat tous ceux qui pensent que le niveau de vie d’avant n’est pas ce qu‘ils recherchent. Pour eux, le Bonheur national brut ne passe pas par l’accumulation de richesses modernes et technologiques, il passe par plus de frugalité, moins de consommation, plus de nature, moins de technologie, moins de pharmacopée et plus de médecine douce. Ceux–là même qui refusent de faire vacciner leurs enfants, mais qui ne comprennent pas que cette société moderne n’ait pas immédiatement découvert un traitement contre le coronavirus. Tous ceux-là qui, rivés à leur smartphone, expliquant qu’ils souhaitent la décroissance,  sont très naïfs oui alors très cyniques .

Pour tous les autres, il faudra sans doute travailler plus, mais n‘allons pas croire que c’est la solution miracle au problème.  La solution est plus dans le travailler mieux que dans le travailler plus.

 

Quand on dressera le bilan de la façon dont la France a géré cette crise historique, on sera bien obligé de reconnaitre que cette France si belle, si forte, si cultivée, si élégante, si imbue de ses connaissances techniques et philosophiques, si friande de découvertes et de discussion intellectuelle ... cette France a été assez nulle en termes de prévoyance, d’information, d’organisation et de management.

Nulle de chez nulle, à ne pas avoir vu l’orage arriver, alors qu’il grondait à nos portes

D‘avoir manqué de tout, de masques, de tests et d’équipements en réanimation. Nulle de ne pas avoir su passer commande, nulle d’avoir menti pour dissimuler nos défaillances et nos faiblesses, nulle dans la gestion des chaines de commandement, nulle dans la gestion d’une bureaucratie arrogante et pléthorique.

L’Etat, l’administration n’ont pas su, ou pas pu répondre à une telle crise. L‘Etat français, qui est celui des grands pays occidentaux qui dépensent le plus d’argent dans son fonctionnement, le plus d’argent dans son Education nationale, le plus d’argent dans son système de santé.

Nulle au point de ne pas s’apercevoir que les entreprises ont été plus performantes pour s’organiser et protéger leurs salariés, que les grandes surfaces ont su se procurer des masques beaucoup plus vite et moins cher que l’administration, que les maires et les présidents de région ont été plus efficaces pour réanimer leur tissu économique local. Nulle de ne pas avoir utilisé dès le départ la médecine de ville (ou de campagne) qui connaît le malade mieux que les réanimateurs parisiens qui connaissent surtout le terrain des plateaux TV. 

Alors tout le monde est coupable dans ce fiasco : les cadres sup et les petits chefs de bureau, les politiques bien sûr, les chefs syndicaux qui protègent leur chapelle et leurs fromages, les mandarins de la médecine également mais surtout les administratifs qui, dans tous les secteurs, contrôlent les bureaux depuis près de deux siècles. C’est une tradition française. Balzac les connaissait bien.

Le mal français c’est le toujours plus, écrivaient à quelques mois d’intervalle François de Closets et Alain Peyrefitte, c’était dans les années 1970.

Ces travers n’ont fait que s’amplifier. Techniquement, la seule solution à notre problème qui est de satisfaire nos besoins et nos envies, c’est de produire plus, plus de valeur, plus de richesses...

Alors, s’il faut travailler plus pour produire plus, pourquoi pas, mais le risque c’est de produire plus.  Mais plus mal encore.

Alors, à quoi bon ?

C’est de l’inverse dont nous avons besoin. L‘objectif serait surtout de travailler mieux. Pour augmenter la productivité. Mieux organisé, mieux managé, mieux innové.

C’est possible. A condition de profiter de ce choc pour déverrouiller en fin quelques dossiers tabous.

 

Le premier serait de décentraliser au maximum la plupart des fonctions non régaliennes de l’Etat. Que l’Etat conserve la main sur la défense nationale, la justice, les services fiscaux et la politique étrangère, évidemment. Mais qu’il renvoie la gestion de l’éducation ou du système de santé à des organisations publiques ou privées qui pourraient d’ailleurs être en concurrence au niveau local ou régional, détachés du tutorat d’un ministère à Paris. Au moins, saurait-on qui serait le vrai responsable d’un déficit de masques ou de tests. Parallèlement à cet effort de décentralisation, il faudra aussi s’interroger pourquoi l’Etat, éternel donneur de leçon aux entreprises, est si peu digitalisé. Parce que le confinement a fermé les commerces en bloquant la mobilité des humains pour freiner la circulation du virus, mais alors que près de la moitié des salariés du privé se sont mis au télétravail, très peu de fonctionnaires ont pu y passer. La justice ne s’est pas mise au télétravail ; la Poste ne s’est pas mise à la E-post, ce que savait bien faire Amazon (jusqu’à ce qu’on l’arrête), les services administratifs ont tourné au grand ralenti... Bref, n ‘ont véritablement travaillé pendant cette période que les personnels soignants (hors personnels administratif qui représentent 35 % des effectifs). N’a travaillé en télétravail qu’une partie des personnel enseignants mais aujourd’hui, le pays est obligé d’accepté que 50 % seulement des enseignants ne retournent pas à l’école et font ce qu’il faut pour dissuader les parents de mettre leur enfant à l’école.

 

Le deuxième dossier urgent devrait porter sur la gestion du modèle socio-économique. Dans l’entreprise comme au niveau du secteur, il faut retrouver la force du dialogue social avec un rôle accru des organisations syndicales. Le rôle des syndicats est de protéger les salariés. Très bien mais dans cette phase de de confinement, quels sont les syndicats qui ont sérieusement collaboré à la pédagogie des risques de la pandémie ? Leurs missions ont été étrangement discrètes et parfois toxiques. Protéger les salariés, ça devait être de protéger les emplois dans des conditions sanitaires optimum.  Ça nécessitait un travail de fond et d’organisation considérable qui n’a pas été fait parce que beaucoup d‘organisations syndicales ont trouvé plus commode de faire la pédagogie du droit de retrait. Alors même que le droit de retrait multiplié à grande échelle revenait à tuer l’entreprise. La responsabilité des chefs d’entreprise est engagée dans les conditions de cette reprise mais celle des syndicats aussi.

 

Le troisième dossier est macro-économique. Il s’agira de marier l'obligation de financer la dette contractée, qui atteint plus de 130 % du PIB, et d’éviter d’asphyxier l‘économie de production par une augmentation des impôts.

Quoi qu’on dise, il faudra rembourser la dette sinon la France se retrouve en défaut et sans carburant, son économie s’effondre complètement. Il faut donc rembourser la dette. Sans doute le plus tard possible, mais il faut promettre de la rembourser si on veut conserver la confiance de nos créanciers.

Pareillement, on ne conservera pas la confiance des créanciers en augmentant la pression fiscale. Au contraire. Il faut donc la stabiliser. Reste à remettre le système en marche pour qu’il produise de la richesse. On retombe sur le choix entre travailler plus ou travailler mieux. Il est bien évident que c’est le levier de la productivité puis de la compétitivité qu‘il faudra actionner. Pas par la contrainte ou la sanction. Par la confrontation des intérêts individuels et des responsabilités.

 

L‘Etat central a quand même eu tendance à infantiliser les Français pendant cette période, peut-être pour dissimuler ses propres faiblesses et ses propres disfonctionnements. Il ne réussira pas le déconfinement avec la même méthode. Globalement, ils ont assez bien respecté les contraintes du confinement. Les Français sont assez convaincus de la nécessité d’éviter l’écroulement de l’économie. Alors qu’on leur fasse confiance.