Pour échapper au gouffre de la dette, Bruno Le Maire fait le pari d’une inflation courte …

Invité vedette des journées économiques d’Aix-en-Provence, Bruno Le Maire revient sur le plan de soutien au pouvoir d’achat et essaie de convaincre que le risque de la dette est gérable.

Ça n’est pas la première fois que Bruno Le Maire se retrouve en première ligne pour défendre une politique économique qui soulève quantité de critiques ou de scepticisme. Le plan du gouvernement présenté par Mme Borne, la Première ministre, revient à soutenir les rouages les plus fragiles du système économique touchés par la hausse des prix des carburants et des biens alimentaires.

Dans la classe politique, personne ne défend l’idée qu’il ne faille pas aider le système à assumer un dérèglement du modèle pour cause de crise internationale, certains discuteront de l’ampleur de cette aide, du ciblage donc du choix des moyens, mais beaucoup d’autres s’inquiètent de la façon dont une telle relance sera financée.

Pour caricaturer les tonalités, l’assemblée nationale regroupe et mélange. Ceux qui réclament de subsides et ceux qui demandent qui va payer.

Si on n’augmente pas les impôts (et personne de le demandera …),si on évite les politiques de rationnement (ce que peu supporterait), il faudra bien subventionner le consommateur pour que l’ajustement par les prix puissent se faire sans douleurs ou de ruptures sociales. Mais si personne ne veut ou ne peut payer. Il faudra donc s’endetter à nouveau.

Or, quand on regarde rapidement les chiffres, la dérive des finances publiques peut effectivement être inquiétante. Le total de l’endettement approche les 120% du PIB, il pourrait dépasser les 150% à la fin de l’année. Quant à la charge de la dette, elle pourrait être de 50 milliards d’euros cette année. Ce qui piège toute marge de manœuvre au niveau du budget puisque tous les moyens seront piégés dans le fonctionnement.

Bruno Le Maire est parfaitement conscient de cette contradiction. Qui ne le serait pas ? D’un côté, il faut répondre à l’opinion publique qui a été très claire lors des dernières élections législatives. Mais de l’autre, il faut éviter d’hypothéquer l’avenir. 

Bruno Le Maire ne participera pas à la polémique politique. Il écoute tout ce qui se dit à l’assemblée nationale, à gauche certes mais aussi à droite, son ancienne famille, mais pas question de se mêler du débat.

Si on décrypte à la loupe son propos, on s’aperçoit qu’il a, depuis qu’il est arrivé au gouvernement, au début du premier quinquennat d’Emmanuel Macron, une méthode à laquelle il reste fidèle, quoi qu’il arrive et cette méthode est très simple, elle s’apparente à celle du médecin.

Acte 1. Il analyse les faits et les chiffres qui s’imposent.  

Acte 2. Il essaie de prescrire des anti-douleurs en surveillant les effets secondaires

Acte 3. Il favorise les conditions pour que la nature répare ce qui est casse c’est à dire qu’il régule et contrôle, mais il fait confiance aux forces du marché pour que les équilibres se restaurent.

Alors derrière cette démarche, il y a évidemment un pari. Et ce pari est de penser que l’inflation qui est la source principale du dérèglement va se calmer assez vite. Les prix des énergies et des matières premières ont augmenté de façon très violente mais le pétrole qui est passé au-dessus des 120 dollars le baril, ne montera pas beaucoup plus haut. Même phénomène pour les matières premières le blé, le soja, etc. Alors les raisons du choc inflationnistes sont très connues : la guerre en Ukraine et les sanctions, la persistance du risque pandémique et surtout la politique zéro-covid en Chine qui paralyse les chaines de production.

Mais ces chocs-là ne se reproduiront pas tous les six mois.

-D’abord, quand le pétrole est passé de 80 dollars à 120 dollars, son prix va se stabiliser. Il ne passera pas à 200 ou 250 dollars à la fin de cette année. 

-Ensuite, face aux risques de pénurie, des sources d’approvisionnement se mettent en place provisoirement.

-Enfin, beaucoup d’analystes pensent qu’une fois ces chocs passés et nous sommes sans doute actuellement au pic, la hausse des prix se stabilisera à un rythme relativement faible de 1 à 2%. Une inflation structurelle liée aux grandes mutations des marchés qui sont sans doute incontournables à moyen et long termes, lutte contre le réchauffement climatique, grande innovation technologique qui se prépare avec l’exploitation de l’espace, gestion des flux migratoires etc etc.. 

L’inflation violente comme celle que nous vivons actuellement sera donc de courte durée, et du point de vue de Bercy, l’endettement encaissable est donc gérable à condition de ne pas surdoser les dépenses d’assistance.

A plus long terme, l’endettement sera supportable si la croissance reste à un taux légèrement supérieur au cout de la charge d’endettement.

C’est donc un pari qui est partagé par beaucoup d’économistes, même si la classe politique ne le prendra jamais à son compte parce qu’il est difficilement vendable.

C’est la deuxième fois que Bruno Le Maire fait un tel pari. Avec le Covid, il avait déjà fabriqué le logiciel du « quoi qu’il en coute ». Partant des faits et des chiffres, le covid avait été diagnostiqué comme une crise sanitaire qui pouvait provoquer des dégâts économiques. Le « quoi qu’il en coute » a donc financé des moyens pour protéger les actifs, les machines et les hommes. Les mécanismes de protection et de relance ont couté quelques 200 milliards  d’euros, mais ont permis au système de sortir en bon état. Le rebond a été exceptionnel. Alors que la majorité des analystes et des médias prédisaient une catastrophe. Sur le plan budgétaire, le cout de la dette (taux zéro fixe sur 15 ans) conjugué aux produits de la croissance a permis de refinancer les dépenses. C’était d’autant plus facile que les autorités monétaires ont facilité la création monétaire…

Le problème, c’est qu’après un an de rebond, et alors que les séquelles du covid n’ont pas toutes disparu, la guerre en Ukraine a cassé la dynamique  de l’économie mondiale en provoquant d’énormes pénuries d’offre à l’échelle de la planète. D’où l’inflation alimentée d’ailleurs par les liquidités qui avaient été distribuées précédemment.

Le nouveau pari de Bruno Le Maire est d’avoir la conviction que ce nouveau choc va s’amortir assez rapidement. Et qu’à un terme de six mois, on retrouvera la croissance mondiale suffisante pour financer l’endettement. 

Suffisante, oui ! mais à condition que les systèmes de production ne soient pas bousculés par des mouvements sociaux. (Ou les anti-douleurs). A condition qu’on n’augmente pas les impôts pour ne pas bloquer les producteurs de richesses (ce qui s’était passé à l’arrivée de François Hollande), à condition enfin,qu’au niveau du budget, on sache arbitrer correctement les dépenses de fonctionnement pour favoriser les dépenses d’investissement qui ont été complètement sacrifiées depuis la crise financière de 2010.

Or, l’équilibre à long terme et la préservation des pouvoirs d’achat passent par ces investissements de long terme (dans l’énergie, le nucléaire) mais aussi dans les dépenses sociales (éducation, santé et prévoyance retraite).

Le logiciel de Bruno Le Maire est rodé. Le logiciel capable d’administrer les réformes de structures n’est pas écrit.