Pour VGE, « Brexit ou pas, l’Europe à 28 n’est pas gouvernable sans réformes profondes »

Interview de Valéry Giscard d’Estaing parue le 18 juin sur le site Atlantico.frL’ancien président de la République continue de porter une attention et un intérêt très particulier à cette Europe qu’il a contribué à construire. C’est donc avec beaucoup de tristesse qu’il la voit aujourd’hui se déliter ainsi. C’est avec beaucoup de tristesse qu‘il suit les évènements qui se déroulent en Grande-Bretagne, mais qui ne le surprennent pas. C’est avec beaucoup de sévérité qu’il juge des derniers gouvernements qui n’ont pas su anticiper les difficultés.

Interview de Valéry Giscard d’Estaing parue le 18 juin sur le site Atlantico.fr
L’ancien président de la République continue de porter une attention et un intérêt très particulier à cette Europe qu’il a contribué à construire. C’est donc avec beaucoup de tristesse qu’il la voit aujourd’hui se déliter ainsi. C’est avec beaucoup de tristesse qu‘il suit les évènements qui se déroulent en Grande-Bretagne, mais qui ne le surprennent pas. C’est avec beaucoup de sévérité qu’il juge des derniers gouvernements qui n’ont pas su anticiper les difficultés.

Personne n’a oublié que c’est évidemment à son initiative et sous son mandat que l’Europe monétaire est née. Cette avancée historique n’a été possible que grâce à la solidité du couple franco-allemand et à l’amitié personnelle qui l’unissait au chancelier Helmut Schmidt.

Des le lendemain du premier choc pétrolier qui risquait de mettre à terre les économies occidentales (en 1974), les deux dirigeants ont l’intelligence de se retrouver pour engager l’union économique et monétaire, seul moyen de résister ensemble aux risques nouveaux et surtout de réagir.

A l’époque, dans les années 1970-80, l‘Europe a donc porté un projet d’avenir très ambitieux et cohérent qui offrait une perspective à toute une génération de jeunes Français et Allemands pour effacer concrètement les cicatrices de leurs parents.

Plus tard, beaucoup plus tard, cette Europe là, qui était capable de générer une croissance partagée et solidaire, s’est progressivement diluée. L‘Europe s’est élargie mais les européens ont pris peur et ont cru se protéger de la technocratie bruxelloise, en se repliant sur leurs égoïsmes nationaux. Alors qu’au même moment, la globalisation de la planète faisait tomber les frontières et ouvrait la porte à une concurrence débridée et violente.  Au même moment, les progrès de la technologie transformaient ce monde globalisé en village peuplé de gens tellement différents.

A la veille du référendum britannique qui doit permettre aux Anglais de décider si leur avenir continuera de se jouer au sein de l’Union européenne ou pas, Valéry Giscard d’Estaing revient sur les conséquences de ce vote qui pourrait imprimer une évolution historique. Les sondages donnent la Grande-Bretagne sortante, et les marchés se préparent, semble-t-il, à une dépression très profonde. Tout le monde s’en mêle. L’OCDE, le FMI que dirige Christine Lagarde, ou la commission de Bruxelles, ont tous sorti des scénarios catastrophes en cas de Brexit.

Jean-Marc Sylvestre : Monsieur le président, imaginez-vous la Grande-Bretagne quitter l’Union européenne ?  Est-ce qu’un Brexit vous inquiète ?

Valéry Giscard d’Estaing : je ne sais pas répondre à cette question. Je ne sais pas ce que les Britanniques décideront lors de ce référendum. Je regarde les sondages, mais ce sont des sondages.

Cette affaire du Brexit est très liée à la psychologie britannique. Les Britanniques n’ont jamais été convaincus de l’intérêt de l’Union européenne. Donc, ils peuvent très bien décider d’en sortir. Ils n’ont jamais eu de considérations particulières pour les Européens continentaux. Ils ne nous considèrent pas comme des gens très sérieux, et très performants. A leurs yeux, nous sommes de piètres managers. Ils pensent, en plus, que l’Europe leur apparait très difficile à gérer, que Bruxelles est une énorme bureaucratie, ce qui n’est pas totalement faux.

Mais ce que les Anglais ne disent pas, c’est qu’ils ont eux-mêmes rendu le fonctionnement de l‘Union européenne très difficile.

Ils ont sans cesse demandé des exemptions d‘obligations et des régimes d’exception qu’on leur a d’ailleurs accordés. Plus grave, les Britanniques ont été les agents les plus actifs d’un élargissement sans réformes de gouvernance. J’ajoute que ce sont eux qui ressortent en permanence le projet d’admission de la Turquie.

Ils ont donc une perception très critique de l’Europe qu’ils ont contribué à alourdir dans son fonctionnement et cette perception très critique les pousse aujourd’hui à souhaiter partir.

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Mais ce souhait-là ne paraît-il pas irrationnel, dans la mesure où ils vont en pâtir sur le plan économique ?

Absolument, leurs intérêts vont s’abîmer…  Après, il ne faut pas exagérer non plus. Si les Anglais sortent de l’Union européenne, ils démarreront des négociations bilatérales avec les différents partenaires mais cela demandera beaucoup de temps. A cela s’ajoute pour la Grande-Bretagne le risque de dislocation car on sait très bien que l’Irlande ou l’Ecosse demanderont leur rattachement à l’Union européenne.

N’y-a-t-il pas un nombre important de Britanniques nostalgiques de la puissance et du rayonnement de l’Empire britannique qui vont voter contre l’Europe alors que la sortie va les isoler encore davantage ?

C’est une affaire de psychologie pour les Britanniques. Ils sont partagés entre les deux postures qui, chacune, ne mesure pas bien l’impact de l’une ou de l’autre.

Pour le reste de l’Europe, qu’est ce qu’un Brexit pourrait changer ?

Pour beaucoup, le Brexit ouvre la porte sur l’inconnu, d’où l’inquiétude des marchés, mais en réalité, on entrera dans une période un peu compliquée de négociations bilatérales entre la Grande-Bretagne et les partenaires…

Ce qui va être important, c’est la leçon que vont en tirer les Etats membres sur la gouvernance de l’Union européenne.

L’Europe à 28 n’est pas gouvernable. Par conséquent, l’Europe ne peut pas continuer à fonctionner comme elle fonctionne actuellement. Cette Europe à 28 est incapable d’affronter les problèmes qui se posent aujourd’hui, comme la crise économique et la mondialisation. L’Europe est incapable d’assumer la concurrence des autres grandes régions du monde. L’Europe est incapable de faire face au problème de l’immigration massive. On voit bien aujourd’hui le drame actuel.

Dans ces conditions, comment appréhender la suite ?

Il faut absolument qu’au lendemain du référendum britannique, quelque soit le résultat, que des Européens prennent l’initiative de renégocier les traités qui organisent la gouvernance de cette Europe.

A 28 ou 29, c’est impossible. Il faut commencer par réorganiser la zone euro et dans la zone euro. Je pense que l’initiative doit venir d’une démarche commune entre la France et l’Allemagne.

J’ai toujours pensé que le président Hollande aurait dû, dès le lendemain de son élection, proposer à Mme Merkel une renégociation de l’organisation de l’Union européenne. Elle aurait accepté. La présidence française a fait une erreur stratégique que l’on paie très cher aujourd’hui.

Il faudrait donc, au lendemain du referendum, reprendre cette idée pour reconstruire autour du noyau dur que constituent la France et l’Allemagne, une zone euro beaucoup plus intégrée.

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Concrètement, sur quel périmètre porterait l’intégration ?

Nous avons besoin d’une intégration économique et financière. Il est aberrant que des capitales aussi puissantes et aussi rapprochées géographiquement que Lyon et Munich, Marseille, Düsseldorf et Barcelone répondent à des contraintes administratives et fiscales si différentes.

Je pense qu’il faut faire avancer l’intégration économique et financière dans les domaines où tout le monde reconnaît qu‘elle est souhaitable.

D’abord sur la fiscalité : fiscalité des revenus, du patrimoine, des plus values, et des successions, mais également fiscalité des entreprises et des particuliers.

Ensuite, il faut pousser l’intégration des systèmes administratifs, du contrôle et de la régulation bancaires.

Enfin, il faut consolider et fusionner les endettements publics et permettre à l’Europe d’émettre des emprunts; créer une direction du Trésor européen.

Il faut une autorité, un vrai gouvernement économique qu’il ne faudrait d’ailleurs pas installer à Bruxelles mais dans une autre grande ville européenne, entre la France et l’Allemagne.

Le problème de ce type de réformes n’est-il pas leur mise en oeuvre ?

Il faudrait établir une programmation sur 15 ans, par exemple, de cette intégration économique et financière qui ne concernerait que les membres de la zone euro. Il s’agirait alors de revenir à un noyau dur dans lequel on pourrait d’ailleurs organiser des référendums populaires sur les dossiers les plus sensibles avec une majorité qualifiée de 65%, ce qui permettrait d’avoir un engagement solide de ceux qui veulent aller plus loin.

Peut-on envisager une intégration politique en parallèle ?

Je ne le crois pas. Les peuples ne sont pas prêts encore à une intégration politique. En revanche, il faut que la réforme porte sur l’intégration économique et financière. Si vous prenez l’exemple des Etats-Unis d’Amérique, vous constaterez que les Etats comme la Floride ou la Californie ont chacun une très grande autonomie politique qui protège d’ailleurs leurs spécificités culturelles.

Un éventuel Brexit ne pourrait-il pas donner, éventuellement, des idées à d’autres peuples en Europe qui considèrent que tous leurs ennuis viennent de l’euro ou de Bruxelles ?

Des idées, il y en aura sûrement mais je ne crois pas que les pays membres de la zone euro puissent avoir sérieusement l‘envie de la quitter. En revanche, ce que je crois, c’est qu’il faut resserrer les liens par plus d’intégration.

Je suis convaincu que l’extension de la gouvernance économique en Europe est une absolue nécessite. Nous avons perdu beaucoup trop de temps.

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