Pourquoi l’échec de la loi El Khomri plongerait l’économie française en coma prolongé

Coma prolongé pour l’économie française et péril au Gouvernement : c’est le diagnostic partagé par tous les agents économiques.

La semaine a encore été désespérante en terme de perspective et d‘équilibre.

La majorité des agents économiques, les syndicats patronaux et les syndicats de salariés, les organisations professionnelles et les économistes, analystes de tout poil, sont tous au diapason. Quand on les interroge dans les allées du pouvoir, dans les salles de marché ou même dans les travées du Salon de l’agriculture, qui était cette semaine the place to be, tout le monde reconnaît que la loi El Khomri va dans le bon sens si on veut débloquer la France et la sortir de son coma économique.

La situation est donc complètement surréaliste. Cette loi, reconnue nécessaire, a été tellement mal présentée, mal expliquée par le président de la République et le Premier ministre dans un contexte bousculé par le calendrier politique, que les dirigeants professionnels ont adopté des postures autobloquantes. Y compris les syndicats les plus réformistes. Le résultat, c’est que tout le monde est d’accord pour réformer le Code du travail, mais tout le monde est contre cette réforme-là. Les uns pour des raisons de fond, les autres pour des raisons de forme.

Ce projet a alimenté « une chienlit » invraisemblable où chacun essaie de défendre son pré carré électoral. Résultat : la loi est en voie d’enlisement et très peu de responsables croient à sa survie.

Or, et c’est là le paradoxe, si cette loi courageuse ne sort pas, l’économie française reprend deux ou trois mois de coma. Quant au Gouvernement, il ne pourra pas s’en relever.

1) Le caractère obligatoire de la loi. La présentation de cette loi restera comme un exemple de ratage complet de l’action politique de base. Pas ça, pas maintenant, dans l’antichambre d’une présidentielle. Le Gouvernement a été incapable de faire comprendre l’intérêt de cette loi.

Or, la France a aujourd’hui 3 millions de chômeurs de catégorie A dont 80% sont des jeunes sans qualification, autant dire que c’est une bombe à retardement pour la société. Au total, avec le travail partiel, la France a plus de 6 millions de personnes qui ne peuvent pas travailler normalement.

Dans ce contexte, l’analyse la plus élémentaire consistait à essayer tous les outils possibles de redressement, et particulièrement ceux qui n’ont jamais été utilisés en France.

L’opinion publique y est prête à 75% (dernier sondage Odexa pour Challenges). Les expériences conduites chez nos voisins prouvent qu’un effort de flexibilité sur les contrat de travail, de plus grande souplesse sur les horaires, avec les licenciements économiques plus adaptés à la situation des entreprises, avec des indemnités de chômage mieux calculées, tout cela a donné des résultats en Allemagne (plein emploi), en Grande-Bretagne (plein emploi), en Italie et en Espagne (où l’on a créé 700 000 emplois dans chacun de ces deux pays au cours des derniers 18 mois). Donc un tel bilan valait bien qu’on expérimente en France des formules qui ont réussi à l’extérieur.

Et bien, cette expérimentation a été bloquée par l’opposition de tous ceux dont le métier de base est de protéger les rentes et les avantages acquis. Les syndicats de salariés, mais aussi quelques groupes patronaux, des syndicats d’étudiants dont l’intérêt serait pourtant d’ouvrir le marché de l’emploi, les agriculteurs qui sont aussi touchés par le blocage et qui, paradoxalement, refusent le déblocage.

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2) La situation politique se retrouve paralysée comme jamais. Compte tenu du calendrier, peu d’observateurs voient le Gouvernement Valls aller au-delà du printemps.

Les ministres qui sont au front sont épuisés. Myriam El Khomri a pris conscience qu’elle n’était pas faite pour ce métier, elle craque moralement et physiquement. L’autre ministre au bord du « burnout », c’est Stéphane Le Foll qui se voit mal aller ouvrir le congrès national de la FNSEA à la fin du mois. C’est le lynchage assuré, par des adhérents en colère, en dépit de la gentillesse et du charisme de Xavier Beulin, le président actuel.

Les uns comme les autres sont débordés par leurs amis syndicalistes qui les bousculent tous les jours, coincés entre Matignon et l’Elysée qui ne circulent pas sur la même voie, ni même sans doute pas dans la même direction. François Hollande pensait que le train des réformes allait rouler tout seul à basse vitesse. Manuel Valls a, lui, essayé de faire partir un TGV. Ils sont l’un et l’autre restés immobilisés en gare.

Dans ces conditions, on voit mal le Premier ministre rester en fonction pour être marqué à vie par cet échec. Dans l’esprit de ses amis, l’échec est imputable au Président et la loyauté a des limites.

S’il en est un qui gère bien la conjugaison entre l’expression de sa petite musique personnelle et sa loyauté au Président, c’est Emmanuel Macron. Il fallait le voir jeudi au Salon de l’agriculture. Tous ceux qui avait fêté Marine Le Pen la veille en l’accueillant comme une reine (d’ailleurs elle était venue avec sa cour), et bien les mêmes ont reçu Macron comme une rock star (il était venu avec son orchestre de jeunes cadres). Preuve que les agriculteurs sont aussi assez attirés par le discours protestataire de Marine Le Pen que par le pragmatisme moderne de Macron.

Et quand le ministre de l’Economie leur explique qu’ils doivent eux aussi s’adapter à la mondialisation, à l innovation et que l’Europe est une solution de survie, les agriculteurs de salon qui ont conspué François Hollande et Manuel Valls, caressé le Front national, lui réservent, à lui le libéral de gauche, une ovation.

Alors que les autres ne sont pas entendus, lui le petit jeune premier de la classe est écouté. Il poursuit donc son chemin et présente une structure de réflexion dont on a compris qu’elle pouvait servir de rampe de lancement. C’est dire si sur le terrain, avec tous ces tiraillements contradictoires, les frontières sont floues.

Emmanuel Macron est resté toute la journée au Salon de l’agriculture, et tous ceux qui l’ont suivi jusqu’après la fermeture à 21h sont incapables de dire où il sera à la fin mars.

Va-t-il sauter comme il en avait l’envie lors du dernier remaniement ? Ses amis l’ont retenu. Maintenant qu’il s’est fabriqué un parachute avec ce think tank qui lui permettra de drainer des moyens financiers, il peut se sentir plus libre.

Va-t-il se mettre en position de remplacer Manuel Valls à Matignon ? Toujours est-il que ses sponsors songent à cette alternative. Pour François Hollande, ce serait un coup de poker… Pour Macron aussi.