Pourquoi la désorganisation européenne rend service aux Etats-Unis

Si l’opinion publique européenne reste obsédée par l’évolution de la crise grecque, les Américains eux, affichent une indifférence totale à ces soubresauts qui appartiennent à des querelles politiciennes.

A New-York, la crise grecque est, pour la majorité des Américains, un épiphénomène auquel ils ne prêtent guère attention … parce qu’ils ne comprennent rien à ce qui se passe. Ils croient surtout assister à un remake de « Mamma Mia ! », la comédie musicale qui se joue à guichets fermés sur Broadway depuis 15 ans.

Pour les milieux financiers, la Grèce provoque une séries de soubresauts qui alimentent la spéculation et permet à Wall Street de jouer au yoyo. Mais finalement, cela suscite beaucoup moins d’inquiétude que le krach de la bourse de Shanghai.

Pour les milieux politiques américains, la crise grecque fait partie de l’identité européenne de sa culture et de son impossibilité à s’organiser. Pour eux , c’est un marqueur de faiblesse et d’impuissance et du coup, ça leur rend service. Pour les responsables politiques, que l’Europe soit ingouvernable c’est plutôt une bonne chose. Même si, politiquement corrects, ils affirment le contraire.

Ce sentiment d’indifférence n’est pas étonnant. 90% des Américains  ne sont jamais sortis de leur pays et considèrent que l’Europe doit être organisée un peu comme les Etats-Unis… mais en beaucoup moins bien évidemment. Pour l’Américain moyen, les pays européens existent en tant que gardiens de monuments historiques. Ils croient que tous ces pays appartiennent à un seul et même espace politique mais à plus de 6000 km de distance cet espace leur parait très mal organisé, laissant les égoïsmes régionaux fragiliser l’ensemble avec une seule monnaie certes, mais qui n’aura jamais le potentiel de confiance du dollar. Ce n’est pas faux.

Vu de New-York, la crise grecque n’est rien d’autre qu’un excès de fièvre révélateur de cette inorganisation de l’Union européenne.

Les institutions financières internationales, comme le FMI, n’ont pas manqué depuis un mois de publier tous les chiffres qui relativisent l’importance d’une faillite de la Grèce : 10 millions d’habitants, moins de 2% du PIB européen et 0,5% du PIB mondial. Pour Olivier Blanchard, le chef économiste du FMI : « l’économie grecque n’a aucun impact mécanique sur l’économie de la zone euro, et encore moins sur l’économie mondiale ». La conclusion que tirent toutes les institutions financières internationales, c’est que le sort de la Grèce n’aura aucune incidence sur le reste de l’Europe. Que la Grèce reste dans l’euro-zone ou que la Grèce en sorte.

La violence des débats politiques qui animent les principales capitales européennes leur parait très difficile à comprendre. Ils savent que Mme Merkel doit ménager son aile droite et prôner la rigueur, mais ils savent aussi que c’est elle qui a le carnet de chèque et qui, au final, paiera la facture. Pour la payer, il lui faut des caisses bien pleines, donc de la compétitivité, de l’organisation et de la rigueur. Bref, tout ce que les Européens lui reprochent.

<--pagebreak-->Les Américains ont bien compris que François Hollande devait ménager son aile gauche, mais ils ont compris aussi que la France avait des montagnes de dettes difficiles à rembourser. Par conséquent, pour les Américains « tout le monde se tient par la barbichette », et la gouvernance européenne finit par ressembler trop souvent « à une cour de récréation ». Ca dure depuis 50 ans et cela durera bien encore quelques temps.

Le Conseil européen de dimanche aura été le 19e conseil de la dernière chance. Pour les Américains, une telle organisation, une telle perte de temps et d’argent est incompréhensible. Quand la Californie se retrouve en cessation de paiement, cela se règle en trois coups de téléphone entre le trésor américain, la réserve fédérale et le gouverneur de l’Etat de Californie qui n’a pas d’autres choix que de remettre de l’ordre dans ses affaires. Or, le PIB de la Californie fait de cet Etat une des 10 premières économies mondiales.

Quand les Américains apprennent qu’un tout petit pays comme la Grèce organise un référendum pour savoir si la population locale accepte de respecter le règlement de l’union à laquelle ils appartiennent, ils se disent « pourquoi pas après tout? ». Mais quand ces derniers voient que les Grecs refusent le règlement mais qu’ils veulent bien rester diner sans payer l’addition, alors là ils hallucinent.

Derrière l’étonnement amusé de la majorité de la population américaine, on trouve la satisfaction à peine dissimulée des dirigeants. Dans les salles de conseil d’administration ou dans les salles de marchés, on est beaucoup plus cynique.

Le raisonnement est simple : tout ce qui affaiblit l’Union européenne est bon pour l’Amérique.

La désunion politique affaiblit la cohésion et la cohérence, donc affaiblit la confiance que l’on peut mettre dans l’euro. Or, l’euro c’est la deuxième monnaie mondiale après le dollar.

L’affaiblissement économique de l’Europe, le poids de son modèle social, le prix à payer pour garder des petits pays fragiles, indisciplinés, turbulents et bruyants dans la famille, tout cela pèse sur la compétitivité des produits Européens et du coup facilite la concurrence américaine.

L’absence de budget commun, de fiscalité et de législation sociale en Europe permet aux Américains de profiter de toutes les opportunités et, par conséquent, de travailler sur les marchés européens sans avoir à payer.

La crise grecque est un épiphénomène pour l’économie mondiale, mais pour les Américains, ça reste le marqueur le plus spectaculaire des faiblesses structurelles de l’organisation européenne.

Les dirigeants américains eux, savent bien que l’Amérique tire une grande partie de sa puissance de la désorganisation du monde et en particulier de l’Europe. Mais c’est tellement politiquement incorrect de le dire, qu’ils se taisent. Ils observent le spectacle avec beaucoup de sérénité tant que le spectacle de l’Europe ne les affecte pas. Ce qui est encore le cas.