Pourquoi les gouvernements européens vont se faire dévorer par la révolution digitale

Quand on essaie d’imaginer ce que la révolution digitale engendre comme changements, on est absolument halluciné par l’archaïsme des gouvernants français et même européens. Ils sont complètement à côté de la plaque.

Les gouvernements européens d’aujourd’hui sont face à la révolution digitale à peu près dans la même situation que les gouvernements du 19e siècle l’étaient devant la révolution industrielle. Au 19e siècle l’Angleterre a pris 50 ans d’avance sur la France et sur l’Allemagne, plus d’un siècle d’avance sur l’Europe du sud. Il a fallu attendre la révolution de 1848 puis le Second empire pour être gouverné par des hommes et des femmes de génie qui avaient parfaitement conscience que l’invention de la machine à vapeur, puis du rail, puis de l’architecture métallique, puis de l’urbanisme moderne, puis de l’électricité, puis de la banque moderne, allaient bouleverser la vie quotidienne des français.

Il a fallu les amis de Napoléon III, les Haussmann, puis les Saint-simoniens, les Gustave Eiffel, les banquiers comme Schneider puis les Louis Renault ou André Citroën plus tard, pour pressentir que toutes les inventions technologiques apportaient autre chose que de la technologie et progrès matériel. L’imprimerie n’a pas seulement apporté du papier imprimé, elle a apporté une relation différente au savoir, donc au pouvoir. Le chemin de fer aussi qui a libéré la mobilité, l’électricité, etc.

Aujourd hui, en Europe, le digital c’est-à-dire (le mariage entre le smartphone et le logiciel d’application) n’est pas considéré comme porteur d’une révolution. Le digital pour beaucoup en France n’est qu’une technologie qui apporte un peu de commodité, un peu comme Moulinex autrefois et beaucoup « d’emmerdes » (dixit Zemmour), le digital apporte beaucoup de productivité et autant de chômage, etc. Bref, c’est un outil.

Du coup nos gouvernants gouvernent à côté de la plaque, ils gouvernent à l’intérieur de frontières qui ne délimitent plus rien, ils protègent des cultures devenues complètement poreuses, ils s’accrochent à des espaces fiscaux et des modèles qui sont complètement à côté de la réalité… Les gouvernants se protègent et reculent alors qu’il faudrait avancer et s’allier.

La révolution digitale a bouleversé toutes les habitudes et toutes les procédures et si les gouvernements n’en prennent pas compte ils seront balayés eux-mêmes.

Si le digital est une révolution (comme l’imprimerie) c’est parce qu’il a changé le rapport au savoir. En clair, tout le monde peut tout savoir sur tout dans le monde entier à un coût dérisoire. Or, le savoir c’est le pouvoir. Si le savoir appartient à tout le monde, le pouvoir aussi.

Tout va changer. Tout a déjà changé : les modes de production, les systèmes de distribution et de vente, les équipements les plus importants sont désormais connectés et dispensent déjà un autre service, la maison, la voiture. La relation avec le consommateur est bouleversée. L’acheteur d’équipement ménager est aussi informé que le vendeur de chez Darty, le malade sait autant de choses que le médecin ; l’élève est aussi branché sur l’actualité ou l’histoire que son professeur, le salariés de base sait aussi autant de chose que son chef d’équipe. La banque, les voyagistes, les assureurs, les hôteliers sont dépassés dans l’exercice de leur métier s’ils ne s’adaptent pas au changement.

Cette révolution digitale est partie de la Silicon Valley comme la révolution industrielle du 19e était partie de Londres. La révolution industrielle est tirée par des entreprises qui sont devenues des mastodontes à l’échelle mondiale : Microsoft, Google, Facebook, Apple, Amazon… et quelques autres.

Les pays européens sont absents du jeu, du moins le croient-ils. Ils pensent que Google sera capable de faire la voiture électrique et  connectée, que Facebook sera en mesure de faire de la banque en ligne, que i-booking, Airbnb pourront prendre en gestion l’hôtellerie mondiale, etc. Tout cela est vrai, possible, plausible.

Les gouvernements européens pensent cela et offrent à leur opinion un arsenal de protections et de boucliers contre ces innovations. On réfléchit des heures entières aux optimums fiscaux sans réfléchir à une amélioration de services sociaux qui coûteraient moins cher. On  discute des jours entiers sur le meilleur moyen de protéger les cultures nationales, les langues et les libertés individuelles et du coup on repousse le plus loin possible l’application  des innovations.

Mais les innovations, elles avancent et envahissent tout. Les logiques de marché ne répondent pas aux morphines politiques ou monétaires.

Alors dans ces conditions, que pourrions-nous attendre comme réponses à une révolution de cette ampleur ? Trois choses :

Un, en mesurer l’ampleur et surtout en faire la pédagogie auprès des opinions publiques. Napoléon III est le premier chef d’Etat à avoir parcouru la France dans tous les sens, non pas pour soigner sa popularité mais pour faire passer la pédagogie de la modernité…

Deux, passer des alliances. Quand la concurrence est trop difficile à assumer il faut s’allier… L’ensemble de l’industrie mondiale traditionnelle s’alliera avec les champions du pur digital. Le constructeur automobile s’alliera avec Google pour fabriquer la voiture connectée. Google n’a pas la crédibilité d’un constructeur automobile même s’il a les moyens de racheter toutes les usines du monde. Les éditeurs vont s’allier avec Amazon ou alibaba.com. Les hôteliers s’allieront avec i-booking ou d’autres… Uber rachètera des compagnies de taxi ou apportera son logiciel.

Ce qui est intéressant c’est que le digital ne tue pas les industries traditionnelles, il se marie avec elles. La révolution industrielle a tué beaucoup d’activités. Dans l’agriculture et l’industrie. Elle a favorisé la délocalisation. Le digital, non !

Blablacar ou Uber ne vont pas tuer G7 ou les taxis bleus… Ils vont travailler à côté, ils créent le marché.

Ce qui est terrifiant aujourd’hui c’est que nos gouvernants ne veulent pas voir ces évolutions. Ils ne veulent pas accepter que les frontières européennes n’existeront plus jamais, que la nationalité d’une entreprise a très peu d’importance, ce qui compte c’est sa localisation, etc. etc.

La classe politique française a un demi-siècle de retard sur  l’entreprise, qui pour survivre est bien obligée de s’adapter.

La classe politique française est partagée en deux. Une partie a compris les nécessités et les avantages de la modernité. Une autre partie se cramponne à des modèles très conservateurs. La spécificité française, c’est que les familles de droite comme les familles de gauche sont coupées en deux…

Le drame français c’est que la géographie politique héritée de l’histoire ne correspond pas à la réalité… La vie et le débat politique sont complètement à côté de la plaque. Un tel phénomène est générateur de révolution.

Seule une crise grave peut remettre en phase la politique et la réalité. Cette crise se prépare. Tous les signes existent. Elle peut être financière (l’excès d’endettement peut, ou amener au Krak). Cette crise peut être européenne, la structure de l’Union européenne étant tellement contrainte que certains peuvent être tentés de la faire sauter (ce jour-là sera catastrophique). La crise peut être politique. Un excès de populisme et d’extrémisme conservateur de droite ou de gauche peut provoquer un sursaut national. L’époque n’est plus  propice au pouvoir autoritaire, Napoléon avait fait un coup d’Etat pour installer un empire libéral… De gaulle aussi est arrivé en France par un coup de force en 1958 mais c’était pour appliquer un développement économique. A chaque fois il y a avait un projet. Les résultats ont effacé les conditions et les moyens. Il n y a plus guère de personnalités pour critiquer l’œuvre du général de Gaulle. Quant a Napoléon III, il n’y a que Victor Hugo pour le haïr.

Aujourd’hui personne, à droite comme à gauche en politique n’a un projet cohérent avec le monde tel qu’il est.