SNCF, formation, chômage : la semaine où Emmanuel Macron va créer une adaptation sociale de Pierre et le Loup de Prokofiev

Si Emmanuel Macron raconte Pierre et le Loup, c’est qu’il se prend pour le petit Pierre. Mais qui pour incarner le loup, l’oiseau, le grand-père, le canard… et les autres ?

 

Décidément, si Emmanuel Macron ne fait rien par hasard, il va encore cette semaine ne pas manquer d’audace. Après avoir lancé la réforme de la SNCF par voie d’ordonnance, demandé à sa ministre du travail de remettre à plat le projet de réforme de l’apprentissage et surtout celui qui portait sur l’assurance chômage, il va jeudi prochain se joindre à la garde républicaine et raconter le conte pour enfants de Prokofiev, Pierre et Le loup.

C’est gonflé, parce que Pierre et Le loup n’est pas une pièce anodine. Ou plutôt comme tous les contes pour enfants, Prokofiev en a fait une peinture de la société. Il y a du Machiavel chez Prokofiev, comme chez Macron.

 

Pierre et le Loup a été créé à Moscou pour le théâtre des enfants afin de les familiariser aux différents instruments de l’orchestre classique. Composé en 1936, l’année des grandes conquêtes sociales en France.  Macron a donc très bien compris le message qu’il pouvait transmettre :

D’abord l‘idée de l’orchestre symphonique qui ne fonctionne bien que si chacun joue sa partition, mais à condition qu‘il y ait un chef ou un premier violon qui sache se faire écoute et respecter. L’orchestre suit le chef et non l’inverse.

Mais ce n‘est pas tout. L’histoire est très simple. Nous l'avons tous écoutée à l’école.

« C’est l’histoire un jeune garçon, petit Pierre, qui, vit dans une maison assez isolée avec son grand-père et quelques animaux de fermes. Un jour, un de ses canards s’échappe de son enclos, pour aller barboter dans la mare voisine. A un moment, Il se querelle avec un oiseau. Ce qui attraire l’attention du chat. Du coup, l'oiseau, alerté par Pierre, s'envole pour se réfugier dans un arbre.

Le grand-père de Pierre demande au garçon de rentrer à la maison, car le loup qui rode pourrait surgir. Pierre attend que son grand père s'endorme et se décide à aller chasser le loup. Parce que le loup est la. Il s’attaque au canard et le mange.  Le chat monte se réfugier dans l'arbre.

Plutôt que de s’attaquer frontalement au loup, Pierre prend une corde et, grimpe dans l'arbre. L'oiseau décide d'aller voltiger autour de la tête du loup pour détourner son attention. Bonne stratégie, Pierre fait un nœud coulant avec lequel il parvient à attraper le loup par la queue. »

 

Alors, racontée comme cela, l’histoire n’a que peu d’intérêt, elle est même très naïve, sauf qu’avec Prokofiev, chacun des protagonistes est joué par un instrument, chacun a un thème particulier (on dirait aujourd’hui des éléments de langage) et ce thème apparaît à chacune de leur entrée, comme une signature.

Alors

Pierre, le jeune garçon est joué par un quatuor à cordes. Les violons incarnent à merveille une certaine candeur, une certaine bienveillance, mais surtout beaucoup de spontanéité. Pierre est cash et courageux.

L’oiseau qui vient embêter le canard et divertir le loup est joué par une flute traversière, une sonorité cristalline, pour exprimer beaucoup d’agilité, de virtuosité ;

Le canard qui se fait manger est joué par le hautbois, c’est grave, pastoral, triste, pataud.

Le chat, c’est la clarinette, espiègle, agile, félin.

Le loup est incarné par les cors, aux accents lugubres et sombres mais envoutants.

Le grand père, c’est le basson, rien de mieux pour apparaitre sérieux et pour bougonner et grogner et finalement s’endormir

Les chasseurs sont équipés de bois et de cuivres, de trompettes, de cymbales et de grosses caisses. Ils sont clinquants, armés, mais sont-ils efficaces? La preuve que non puisque Pierre avec son intelligence et son nœud coulant réussira à capturer le loup. Les chasseurs ne savent à la fin que faire beaucoup de bruits pour accompagner le cortège vers le zoo.

Maintenant si, par esprit plus malin que pervers, on en fait une lecture encore plus actuelle, que voit-on ?

On voit un jeune homme (Pierre) qui va immobiliser une force du mal (le loup) en osant contre la sagesse (et le conservatisme de son grand père) braver les habitudes de la forêt. On voit un oiseau qui virevolte et alerte les habitants, y compris le chat. On voit les chasseurs s’attribuer le fruit des efforts de Pierre. Mais peu importe puisque le but est atteint.

On voit un peu ce que l’on veut quand on est un enfant.

Mais quand on est un président de la République qui s’est promis de moderniser le pays tout en rassurant ses habitants, on cherche une méthode qui ne provoque pas trop de dégâts.

Et la méthode Prokofiev pour aboutir à ses fins n‘est quand même pas très éloignée de celle que pratique Emmanuel Macron :   

1er objectif : moderniser, éliminer les forces du mal (les loups) et du conservatisme en se révélant plus malin que les autres.

2e objectif : endormir les forces conservatrices qui, par prudence et excès de sagesse, freinent toute évolution (le grand père et peut être les chasseurs).

3e objectif: utiliser tous le dynamisme des uns et l’énergie des autres, la concurrence entre tous les partenaires (le chat et l’oiseau adversaires de toujours se retrouvent obligés de coopérer)

4e objectif: occuper le terrain, détourner l’attention sur le but final pour mieux y arriver (Pierre demande à l’oiseau d’occuper le loup pendant qu’il va préparer son nœud coulant).

5e  objectif : ne tuer personne (le loup est vivant mais restera captif tant qu’il ne suivra pas la règle commune qui est de respecter les plus faibles) et n'humilier personne, du moins publiquement (les chasseurs inutiles conduiront le cortège final dans l’allégresse car la victoire finale est celle de la petite société).

Concrètement, Emmanuel Macron ne fait rien d’autre que du Prokofiev arrangé par Machiavel: occuper les forces conservatrices par des questions de méthode (les ordonnances, la concertation, la multiplication des terrains de changement) pour mieux réformer sur le fond. Au fond il se fiche de s’attribuer le fruit de sa méthode. Et ça marche parce que l’opinion publique, et tous les animaux de la forêt sentent bien que l’arrogance des loups et le conservatisme des chasseurs ou même des anciens posent souvent un problème. Un message crypté, mais un message quand même à ceux qui pourraient venir s’opposer à ses volontés.