« Quelle galère que d’avoir à prouver que je suis vivant alors que l’administration m’a déclaré mort. »
Par Jacques Hebert.

 « Le jour où j’ai appris que j’étais mort… ». La mésaventure qui vient d’arriver à notre confrère Jacques Hebert aurait fait un scénario de film catastrophe particulièrement hallucinant parce que, pour aller prouver à l’administration qu’il était bien vivant, quelle galère ! Il raconte.

Le mail qui avait été envoyé à ma banque venait de la caisse de retraite : « Nous avons été informés que votre allocataire est décédé. Nous allons donc suspendre tous les versements… »

Ce jour-là, c’était jour de marché dans le quartier. J’en profitais pour passer à la banque afin de commander un nouveau chéquier. Geste inhabituel car je ne corresponds avec ma banque que par internet depuis plusieurs années.

La personne qui me reçoit prend donc normalement en compte ma demande. Je dis « normalement » parce que cette même personne, trois heures plus tard m’appelle sur mon portable. Visiblement très gênée, elle me dit : « Désolé de vous déranger, mais je sais que vous êtes vivant puisqu’on s’est vu ce matin ! Or, vos caisses de retraite complémentaire viennent de nous envoyer un mail pour nous demander de confirmer votre décès, d’envoyer en retour un acte de décès si nous en disposons et de suspendre tous vos versements ».

Incroyable ! Quoi faire ? Je suis vivant et bien vivant. Mais il me fallait le prouver maintenant.

Le mail envoyé à la banque mentionne précisément : « Nous avons reçu une information nous indiquant que votre allocataire serait décédé ». Donc si je n’étais pas passé, je serais resté mort !

Ma première pensée est allée tout de suite à mon épouse qui, si j’avais été en déplacement à l’extérieur, aurait appris par la banque que j’étais décédé ! Élégant comme procédure… Sauf que la suite allait me réserver d’autres surprises, il me fallait maintenant prouver que j’étais bien vivant.

Du côté de la banque, le malentendu a été levé très rapidement et la conseillère m’a évité de justesse le blocage de mes comptes.  

Mais il m’a fallu partir à la recherche de coupable pour éviter d’enterrer cette histoire, si j’ose dire !

Premier appel, mes caisses de retraite complémentaire. Passons sur le délai d’attente avant de trouver le bon interlocuteur, surtout sur un tel sujet.

L’AGIRC/ARRCO d’abord, tourne en rond. Ils m’expliquent que c’est le fichier national RNIPP (Répertoire National d’Identification des Personnes Physiques) qui permet de savoir si une personne est vivante ou décédée. « C’est donc ce fichier qui a déclenché une procédure informatique automatique de suspicion de décès vous concernant ».

Du coup, ils ont envoyé trois courriers : un à votre mairie de naissance, un autre à votre mairie de domicile et le troisième à votre banque où sont versées vos pensions. Comme vous nous avez informés toujours en vie, ce que l’on croit puisque vous le dites, nous allons rectifier les informations erronées du système informatique. Toutefois, ajoutent-ils, nous vous recommandons de vos rapprocher de la CNAV, retraite de la Sécurité Sociale ».

Aucun souci, le lendemain, je m’exécute et téléphone à la CNAV. Après un quart d’heure d’attente, une personne décroche. Je lui décline mon identité, adresse, numéro sécurité sociale, etc…  Cette personne habitée d’une logique administrative implacable me dit alors :

 « Si vous me téléphonez c’est donc que vous n’êtes pas mort » !

Et elle ajoute :

« La date de votre décès remonterait au mois de novembre 2021 (il y a 7 mois !). Fort heureusement, nous n’avons pas encore suspendu votre retraite. Toutefois, il faudrait que vous envoyiez un « certificat de vie » pour être sûr qu’il s’agit d’une erreur vous concernant ».

En fait, et contrairement à la promesse faite, la CNAV va néanmoins suspendre ma pension début juin.

Après la pension de retraite, la carte vitale ne répond plus.

Comme le disait Jacques Chirac, « les emmerdes, ça vole toujours en escadrille », un rendez-vous prévu de longue date chez mon ophtalmologue m’a permis de constater que ma carte vitale n’est plus valable. Normal. Ayant été déclaré mort, on m’a déjà retiré du circuit de la sécurité sociale.

Après avoir essayé en vain de me connecter par internet sur mon compte Ameli, nouveau téléphone, nouvelle attente, cette fois-ci d’une demi-heure avec l’Assurance Maladie.

La personne qui répond me fait décliner mon nom, prénom et numéro de sécurité sociale. Jusque-là tout va bien. Mais tout se complique quand elle me demande mon adresse (celle où me sont envoyées toutes les correspondances avec la Sécurité Sociale depuis plus de trente ans).

« Je n’ai pas la même adresse. Auriez-vous une autre adresse ? » Je lui réponds par la négative. Elle me demande de patienter.

Dix minutes après, elle me dit : « L’état civil vous a déclaré décédé au mois de novembre 2021 et vos droits sont interrompus depuis le 10 mai ! Pour une réouverture des droits, il faut vous rendre à votre Mairie pour vous faire établir un « certificat de vie ».

Et elle ajoute : « Envoyez ce courrier en lettre normale et surtout pas en recommandé ! ». Allez comprendre pourquoi ?

Je lui demande si les droits sont aussi suspendus pour mon épouse. Elle me répond que non, mais qu’elle doit faire mettre à jour de sa carte vitale. Avec une telle histoire, devenu prudent, je lui recommande de ne pas le faire tout de suite, parce qu’elle a probablement dû être déclarée veuve !

Après de très longues minutes passées au téléphone, c’est la deuxième fois qu’on me parle de « certificat de vie », dont je ne connaissais pas l’existence.

 Que de temps passé pour prouver… que j’étais vivant !

Surtout que personne (ni l’Assurance Maladie, ni aucune Caisse de retraite) n’a essayé de prévenir ou de joindre quelqu’un de la famille pour certifier cette suspicion de décès. Bref, le lendemain, dans l’étonnement le plus complet du service de l’état civil de la Mairie, le « certificat de vie » est imprimé. Il m’est aussi précisé que, fort heureusement, je n’ai pas été rayé de la liste électorale et que, grâce à leur demande à ma mairie de naissance, le décès n’était pas encore inscrit sur mon acte de naissance, ce qui aurait parait-il encore plus compliqué la suite des événements.

Pour terminer, j’ajoute qu’un de mes enfants, ayant effectué une recherche sur internet, a trouvé qu’en novembre 2021, un monsieur portant le même prénom et nom que moi, mais, n’ayant ni le même âge, ni - je l’imagine- le même numéro de Sécurité Sociale, était décédé … dans le Puy de Dôme ! Est-ce à l’origine de la méprise ? Peu importe.

Bien sûr, j’ai décidé de porter plainte pour « indemnisation du préjudice grave subséquent à une fausse déclaration de décès ». Voilà une histoire simple, une histoire où chacun peut être amené à devoir passer des heures et des heures afin de prouver qu’il est toujours vivant pour rétablir l’ensemble de ses droits subitement interrompus. Voyage dans l’au-delà qui m’a permis de visiter le pays de Kafka.

Ceci est un récit, tous les faits relatés sont exacts et toute ressemblance avec des personnes existantes ne peut pas être fortuite.

Jacques Hebert est un journaliste de télévision, journaliste-présentateur sur TF1, il a été directeur de l’information sur la 5. Il est membre de l’association des journalistes parlementaires.