Réformes : les trois raisons pour lesquelles Emmanuel Macron passera en force

Réformer très vite pour délivrer des résultats très vite. Les projets de réforme de la formation, de l’assurance chômage, de l’Education nationale, de la SNCF sont amortis par les partenaires sociaux. Du coup, Emmanuel Macron veut passer en force. 

 

Pour Emmanuel Macron, le projet de réforme de la formation professionnelle tel qu’il a été façonné par les partenaires sociaux à l’issue d‘un dialogue quasiment vide est beaucoup trop frileux. Il fait la part belle aux arrangements syndicaux, ils ne remettent pas en cause les équilibres et surtout la gestion des moyens financiers telle qu‘elle était assurée jusqu’alors. Bref, ce projet ne correspond pas aux enjeux, tel est l’avis de beaucoup de chefs d’entreprises et de spécialistes de la formation. Il ne réforme pas assez.

Le projet de réforme de l’assurance chômage a lui aussi été hypothéqué par les partenaires sociaux qui en sont les gérants. Il ne correspond pas à l’ambition qu‘avait le président pendant sa campagne, c’est à dire offrir à tout le monde le bénéfice d’une allocation chômage pour faciliter la mobilité.

Quant à la réforme de la SNCF, complètement asphyxiée par sa dette, elle passe, entre autre, par un changement de statut de l‘entreprise, par un changement de statut des personnels cheminots. Pour les syndicats, ce sont des totems. Intouchables.

On pourrait faire le même constat de résistance pour la réforme de l’Education nationale, la réforme de la justice.

Emmanuel Macron a beau mettre la pression sur ses ministres, toutes ces réformes qui impliquent une négociation sociale coincent et risquent de trainer en longueur et d’attiser un mécontentement social.

La solution est alors d’aller vite et de court circuiter les partenaires sociaux.

 

De l’avis de tous ceux qui le connaissent et le fréquentent, l’ambition d’Emmanuel Macron n’est pas de gérer le pouvoir et de s‘y installer pour satisfaire un ego personnel. Il n‘a de revanche à prendre sur personne. Son ambition est de transformer ce pays pour qu’il soit en mesure d’assumer les grandes mutations du monde. La mondialisation, qui est parfois violente, la modernité digitale, qui est parfois génératrice d’inégalités, et la concurrence féroce qui existe sur la planète pour le contrôle des marchés.

Les historiens commencent à expliquer qu’il y a chez Macron du Napoléon III pour la conviction que le pouvoir économique et financier l’emporte sur le politique. Ou bien du Giscard quand il s’inscrivait dans l’espace mondial. Du Mitterrand, pour l’esprit européen et la nécessité du changement rapide. Et même du De Gaulle pour le gout de passer outre les corps intermédiaires.

 

Aujourd’hui, Macron veut aller vite pour trois raisons.

 

1er raison. Il a la conviction que l’urgence des urgences est de restaurer la compétitivité de l’économie française. C’est l’arme fatale pour conquérir des marchés, pour donner de l’activité et des emplois, pour protéger l’indépendance de la France. La guerre est économique et elle sera gagnée par les pays les plus riches, les plus entreprenants, les plus innovants.

Et pour restaurer cette compétitivité, il ne faut lésiner sur aucun effort de réforme. Droit du travail, fiscalité, formation, Etat, service public... Il part du constat que ce pays a pris du retard dans la compétition mondiale parce qu’il a trop longtemps protégé ses petits privilèges, ses rentes.

 

2e raison. Il a la conviction que l'opinion publique partage son diagnostic, qu’elle comprend que le modèle français ne marche pas très bien. Sur l’éducation, sur la formation, il est évident que le système n’est pas efficace. Sinon, tout le monde trouverait du travail. Notre taux de chômage est le plus élevé des grands pays développés.

Quant aux grands service publics, tout le monde sait que les trains n’arrivent plus à l'heure, qu'ils sont mal entretenus et coutent trop cher à la collectivité. Mais s’il n‘y avait que les trains. Or, pour une majorité de clients ou d’usagers, peu importe que le service soit public ou privé, ce qui compte c’est que le service soit délivré. Pertinent, efficace et performant.

 

3e  raison. Emmanuel Macron a la conviction que les corps intermédiaires sont réticents dans la mesure où chaque réforme peut leur enlever une parcelle de pouvoir et d’habitude. En bref, l‘appareil social, c’est à dire les institutions syndicales et tous les organismes qui gèrent la sphère publique et sociale, sont conservateurs. Le système paritaire lui-même serait parfaitement conservateur dans son essence et dans son fonctionnement. En clair, ce sont les appareils syndicaux et sociaux qui gèrent le système en fonction de leurs intérêts d’appareil et non pas en fonction de l’intérêt général.

Leur faible représentativité fait que les organismes paritaires, qui ont un pouvoir unique de fabriquer le droit social, n’ont pas la légitimité pour le faire.

Le résultat est que les réformes promises et nécessaires sont barrées par les appareils.

Le problème est très différent en Allemagne parce que les institutions syndicales et sociales sont très fortement représentatives.

Tant que les syndicats français n’auront pas compris qu’ils doivent faire des offres désirables pour que l’opinion les rejoigne, ils n’auront qu’un pouvoir de revendication, de refus et de conflit. Aucun moyen de signer un compromis de progrès.

Emmanuel Macron qui a transformé la vie politique et entrainé un changement radical de personnel - au gouvernement, au Parlement, dans les grandes administrations - a réussi aussi à exploser les partis politiques traditionnels. Le parti socialiste n‘existe plus, la droite est en miettes. Restent des mouvements extrémistes et une large partie de l’opinion qui se rassemble en marche sur le thème du pragmatisme.

Emmanuel Macron est sans doute convaincu que le modèle social doit se transformer comme le modèle politique. Bouleverser les appareils et changer les personnels syndicaux. La loi travail y contribue. La réforme de la formation devrait y participer. L’assurance chômage également.

 

La production du droit social en France est du pouvoir des partenaires sociaux. Depuis 1945, c’est le général de Gaulle qui, par ordonnances, avait sacralisé le modèle paritaire. Il a parfaitement fonctionné pendant les Trente Glorieuses, et pour cause, sa mission était de redistribuer les surplus. Il y avait du grain à moudre. Le système a rencontré ses premières difficultés quand le rythme de croissance a commencé à fléchir dans les années 1970-80 et que des cassures structurelles ont rendu nécessaires des arbitrages et des réformes importantes dans le fonctionnement du modèle socio-économique. Arbitrage dans la répartition du revenu entre le travail et le capital, arbitrage nécessaire dans la répartition du pouvoir économique et financier entre l’Etat et le marché.

Si aujourd’hui, Emmanuel Macron se résout à passer outre les organismes sociaux, soit par le biais des ordonnances ou par l’article 49.3 de la Constitution, c’est qu’il considère que le système social n’est pas en mesure de produire le droit social au service de l’intérêt général, c’est à dire au service d’une meilleure compétitivité de la maison France.

Emmanuel Macron prend évidemment un risque, celui de cristalliser contre lui tous les conservatismes. Mais il n’a pas le choix. Il lui faut réformer très vite, pour délivrer des résultats très vite.