Rêves socialistes et réalité économique : Hollande continue le grand écart

Par Jean-Marc Sylvestre. Cela pourrait évidemment être au programme du séminaire qui sera organisé à l’Élysée par François Hollande pour redonner de l’élan au quinquennat. Mais ce n’est pas d’élan dont le quinquennat a besoin, mais d’une ligne stratégique et d’une cohérence dans le management. L’affaire Dailymotion a, une fois de plus, donné l’occasion à l’un des ministres de faire entendre sa différence.

De la mise en cause lamentable de l’Allemagne, accusée par une partie de la gauche de toutes les difficultés économique européennes, sans que le pouvoir ne réagisse avec fermeté, jusqu’aux ambiguïtés qui ont succédé aux annonces faites aux entrepreneurs. La capacité de la présidence à ne pas tenir une direction cohérente plus de 24 heures est extraordinaire. On dirait que la présidence française est aujourd’hui la réincarnation de l’Empereur dans le jeu de tarot. Cela date du Moyen Age mais sur la carte du charriot, celle qui permet d’imaginer les destinées de l’empire, l’Empereur en habit d’apparat essaie de piloter le charriot tiré par deux chevaux fougueux qui veulent aller chacun de leur côté. Le cheval bleu à droite et le cheval rouge sang à gauche. Pas facile, ça finit par avancer mais par quels efforts !

Cette semaine la gouvernance française nous a offert trois exemples caricaturaux de double pilotage, et par conséquent de confusion et d’ambiguïté.

Le premier exemple est celui de Dailymotion. A mettre à l’actif d’Arnaud Montebourg, ministre du Redressement Productif, auto-rebaptisé ministre du « Made in France ». Un habitué. Comme dans le jeu de tarot il a magnifiquement interprété le Bateleur de rue en s’opposant à la revente de l’entreprise « Dailymotion » à Yahoo. Et le ministre d’expliquer que « Dailymotion », comme son nom ne l’indique pas, est une entreprise française appartenant à un secteur stratégique pour l’indépendance et l’identité nationale. On suppose tout de suite que l’entreprise doit abriter secrètement les plans de la prochaine bombe atomique et qu’il vaut mieux ne pas les laisser dans les mains d’une entreprise américaine plutôt fragile. Si encore on était dans ce cas de figure, on comprendrait, mais non ! Dailymotion n’appartient absolument pas aux secteurs stratégiques tels qu’ils ont été définis par la loi. Arnaud Montebourg explique aussi que l’État a son mot à dire parce que Dailymotion a bénéficié de fonds publics du FSI. Et alors ? Elle les a payés au juste prix, non ?

Enfin, le ministre argue que Dailymotion est une filiale du groupe Orange, ex-France-Télécom où l’État a encore 20% du capital. Cerise sur le gâteau, Arnaud Montebourg affirme avoir eu la bénédiction du ministre de l’Économie Pierre Moscovici. Quant à Najat Vallaud-Belkacem, ministre et porte-parole, elle s’est précipitée pour prétendre que cette opération s’inscrivait dans la politique du gouvernement. Très bien, sauf que dans le même temps, un communiqué d’Orange nous apprend que de son côté, Stéphane Richard, le président d’Orange, n’est pas forcément d’accord pour une telle ingérence. Dailymotion n’est pas pour Orange un actif stratégique.

Le site avait été accueilli sur demande de l’État et le mieux est désormais de lui trouver un adossement plus cohérent. Enfin la vente de Dailymotion permettait aussi de dégager une plus-value de 120 millions d’euros ce qui, par les temps qui courent, n’était pas négligeable pour Orange. Surtout que, pour sécuriser le développement de Dailymotion, il aurait à nouveau fallu investir des tonnes de capital que ni l’État, ni la Caisse des Dépôts, ni Orange ne pouvaient et ne voulaient mobiliser.

L’histoire fait grand bruit depuis 24 heures entre San Francisco, New York et Paris parce que l’on se dit que si le gouvernement, pour des raisons assez floues, intervient de cette façon pour bloquer une opération, il peut intervenir à tout moment et sur n’importe quel dossier !

Le gouvernement français aurait voulu effaroucher les investisseurs étrangers qu’il ne s’en serait pas pris autrement. D’autant que le ministre du Redressement assure, « les yeux dans les yeux », qu’il ne dit pas n’importe quoi mais qu’il a le soutien du gouvernement. Flairant le coup politique quand même très tordu, Pierre Moscovici, ministre de l’Économie, refuse cette fois-ci d’assumer la décision et déclare en public qu’il n’était pas au courant. Sous-entendu « je suis contre ». Ça fait franchement désordre.

Ni le Premier ministre, ni le président de la République vont juger bon de sortir la baguette de chef d’orchestre. Du coup l’orchestre joue n’importe quoi. Peut-être que dimanche soir à la télévision, Jean-Marc Ayrault remettra tout le monde en place mais il sera bien tard. Le Front de gauche et tous les partisans d’une autre politique auront trouvé un nouveau prétexte de se mobiliser dans la rue. L’affaire n’est pas terminée et déjà quelle image de désordre. La majorité de l’opinion a cru comprendre qu’en défendant le made in France, Arnaud Montebourg avait raison. Sauf que les choses sont un peu plus compliquées. En gelant un investissement étranger, alors que nous n’avions pas de plan B sérieusement étudié, que l’on ne s’étonne pas que demain les investisseurs français se retrouvent bloqués du côté de San Francisco ou de Los Angeles.

L’affaire n’est pas terminée, parce que maintenant que la politique s’en est mêlée, on va voir sortir du bois des acquéreurs français. Vivendi ou Xavier Niel de Free peuvent avoir flairé la bonne affaire. Obtenir un prix d’amis en contrepartie d’une garantie de laisser l’entreprise bien franco-française ? Le monde des affaires est impitoyable. A tergiverser ainsi, entre une idéologie du protectionnisme et la réalité de la mondialisation qui a imposé la libre circulation des hommes, des capitaux, des produits et des services, le gouvernement a, une fois de plus, suscité les moqueries. Il a surtout accru le stress des chefs d’entreprise.

Le deuxième exemple de contradiction a perturbé beaucoup de chefs d’entreprise. Au lendemain d’une grande messe très réussie à la gloire de l’entreprise, et de ses chefs, le président de la République se précipite en grande banlieue pour faire oublier que la veille il a cocooné des patrons qu’il avait traités de voyous et d’ennemis numéro 1 avec la finance internationale. Et quand on fait remarquer que le Président ne tient pas sa ligne stratégique plus de 24 heures, la famille se rassemble pour rappeler les discours fondateurs. Ceux qui ont permis à François Hollande de gagner l’Élysée.

D’un côté on caresse, de l’autre on rappelle qui est l’ennemi de classe. On s’offusque des incartades de Jean-Luc Mélenchon mais on le ménage aussi.

Trop peur qu’il claque la porte. A droite on s’engage à protéger le chef d’entreprise, celui qui prend tous les risques et qui est maltraité par la presse et la majorité de l’hémicycle. A gauche, on s’énerve et on menace si on ne revient pas aux discours d’il y a un an. Le Président n’y reviendra pas mais il laissera dire ses lieutenants. Comprenne qui pourra. L’entreprise est assommée. Après l’euphorie d’une promesse de révolution libérale, c’est le cauchemar.

Le troisième exemple récent d’incohérence est beaucoup plus grave, il porte sur la querelle franco-allemande inventée de toute pièce par une partie de la gauche pour réclamer une autre politique économique. Au départ, des ministres du gouvernement, sentant un courant d’air frais porteur, se mettent à critiquer Angela Merkel accusée d’imposer l’austérité à l’Europe tout entière. Le Front de gauche reprend et amplifie. La gauche du PS aussi.

On est parti pour l’affrontement. L’argument est simple. L’Allemagne s’est enrichie sur le dos des Européens. Elle doit payer. La position française devient ridicule et dangereuse car une querelle avec les Allemands serait très mal-venue. Ridicule, car on ne voit pas d’autres politiques possibles ou alors une variante qui serait beaucoup plus douloureuse. Du coup le courant des ministres responsables, Michel Sapin, Manuel Valls, Pierre Moscovici, quelques députés et le Premier ministre se mettent à tweeter une petite musique un peu différente pour sauver le contrat de confiance franco-allemand. Mais là encore le mal est fait. C’est un mal parce que l’Europe tout entière a compris que nous étions incapables de balayer devant notre porte.

Le mal est fait parce que les Allemands n’acceptent pas cette mise en accusation, eux qui considèrent dans un rapport qu’ils ont fait sortir le 1er mai que la situation française était désastreuse et que ça n’était sûrement pas de la faute d’Angela Merkel. Et  de préciser que l’Allemagne, elle, n’avait pas de déficit, pas de chômage catastrophique (5%) et réussissait à tirer un peu de croissance.

Pendant ce temps-là, François Hollande ne dit rien ou murmure à l’oreille des Européens de son parti que « ça n’est pas bien, qu’il faut faire attention ».

Sauf que le 1er mai, en recevant le nouveau président du Conseil italien avec autant de chaleur et d’affection, il salue et adoube la nouvelle politique italienne de relance. Bravissimo, la relance va devenir le refrain de l’été dans les pays du sud. Les Allemands qui prennent leurs vacances dans ses régions en auront plein la tête.

Cette polémique s’avèrera au demeurant complètement inutile. L’Italie est dans une situation très différente de la France. L’Italie a fait des réformes de fond avec Mario Monti. Par ailleurs, les gouvernants français savent bien qu’ils n’obtiendront pas de leurs partenaires (pas seulement des Allemands) qu’il faudrait que chacun puisse cesser de payer ses dettes. La politique de relance n’a aucun sens dans des pays dont le seul impératif est de regagner de la compétitivité. Le problème n’est pas de distribuer du pouvoir d’achat pour doper une demande, mais de créer une offre exportable.

Le prochain sommet de Bruxelles risque d’être sportif. Mais les pays partisans de la relance se retrouveront une fois de plus démunis. L’Allemagne ne paiera pas parce qu’elle n’a aucune raison de payer plus qu’elle ne le fait aujourd’hui et qu’en prime ça ne changerait rien.

François Hollande s’était déjà retrouvé en porte à faux au lendemain de l’élection présidentielle. Il avait promis à ses électeurs qu’il ferait modifier le traité européen. Il n’a rien fait modifier du tout. S’il suit les grognards de la relance, il va à nouveau se retrouver en porte-à-faux. Cette posture est absolument incompréhensible. Les observateurs étrangers y voient deux  séries d’explications.

Pour les uns, la gouvernance française est inexpérimentée et si mal organisée qu’elle se fait avoir en permanence par les courants et les partisans. Elle cède aux chantages des uns qui parlent de démission ou de rébellion au Parlement ou d’un coup de tabac général dans la rue.

Les gouvernants ont peur de la rue. Ils ont raison.

Deuxième type d’explication, pour d’autres, le président de la République est d’un cynisme absolu. Il sait la réalité française, mondiale, chinoise. Il est complètement conscient des réalités mais il considère que l’opinion publique et sa majorité qui la représente ne sont toujours pas disposées à l’écouter et surtout à consentir les efforts que cela suppose. Les qualités qu’il faut pour accéder au pouvoir et s’y maintenir ne seraient définitivement pas celles qu’il faut pour exercer le pouvoir. Il faut donc raconter des histoires ou laisser, sans mot dire, certains les raconter. Les tenants de ce scenario habitent surtout à Berlin, d’où la sérénité d’Angela Merkel. Pour eux, les Français font du cinéma politicien afin de se protéger.

Il s’agirait d’une gestion politique classique. Un double langage, un à Paris à l’adresse des chancelleries, des milieux d’affaires et des marchés internationaux. Un autre en province et en banlieue relayé par les élus de gauche à l’adresse des populations qui « elles ne savent rien sur les affaires du monde.» En bref, François Hollande pratiquerait volontairement le double pilotage, comme l’Empereur du tarot conduit son charriot écartelé entre deux chevaux qui ne marchent pas dans la même direction. Le problème c’est qu’avec une telle sophistication, il a quand même perdu l’adhésion de sa base électorale. Un jour ou l’autre il faudra retrouver de la légitimité. Ça passera d’abord très vite par un remaniement puis par une réorganisation du travail entre l’Élysée et Matignon, qui normalement, devraient manager les ministres. Ce que le Premier ministre ne fait pas.

Pour l’instant on ne parle pas d’élections anticipées. On espère tenir jusqu’aux municipales et continuer à conduire ce charriot tiré par des chevaux qui vont chacun de leur côté.