SFR, Bouygues, Numéricable… que l’État les laisse vivre

Les ministres du gouvernement ont tous un avis sur la recomposition du secteur de la téléphonie mobile et, bien sûr, les avis diffèrent. Une cacophonie politique qui montre qu’une fois de plus, les hommes politiques veulent se mêler de tout pour finalement ne rien faire d’utile. Plus grave encore, ils risquent de prôner des solutions qui feront perdre beaucoup d’argent à l’État.

Les ministres du gouvernement ont tous un avis sur la recomposition du secteur de la téléphonie mobile et, bien sûr, les avis diffèrent. Une cacophonie politique qui montre qu’une fois de plus, les hommes politiques veulent se mêler de tout pour finalement ne rien faire d’utile. Plus grave encore, ils risquent de prôner des solutions qui feront perdre beaucoup d’argent à l’État.

Ce qui se passe dans la téléphonie mobile est caricatural. A deux jours de la réunion du conseil de surveillance de Vivendi qui doit statuer sur la vente de la filiale SFR, les deux candidats à la reprise, Bouygues et Numéricâble redoublent d’imagination pour essayer d’emporter le morceau. Les bruits et rumeurs se télescopent. Quant aux ministres du gouvernement, ils tirent la couverture dans tous les sens. Que ça fasse désordre est une chose habituelle ; mais que cela signale à l’ensemble du système économique que l’État n’a pas de politique industrielle, c’est plus embêtant.

Dans la dernière ligne droite, Numéricâble, champion français de la fibre optique, avait proposé un schéma de rapprochement avec SFR qui accouchait d’un groupe assez homogène, pouvant couvrir le mobile, la télévision, l’internet et le haut débit via la fibre…

Au même moment, Bouygues télécom est allé pactiser avec le diable à savoir, Free, pour proposer de lui céder son infrastructure, ses antennes, et échapper ainsi aux foudres de la direction de la concurrence qui n’aurait pas accepté l’addition dans une même main des réseaux Bouygues et SFR… Xavier Niel ferait dans l’opération une bonne affaire,  puisque du coup, il deviendrait un opérateur « normal », c’est-à-dire avec ses propres équipements et ses fréquences, ce qui n’était pas le cas jusqu’à maintenant puisqu’il louait les infrastructures des autres. Ce que Martin Bouygues avait du mal à digérer.

Maintenant, il restera à Vivendi à choisir entre les deux offres. Contrairement à ce qu’on dit,  les jeux ne sont pas faits ? L’ambition de Vivendi est de se séparer de sa filiale SFR, et de récupérer du cash pour financer son repositionnement dans la télévision et les contenus. Selon les analystes, Vivendi attend pour 15 milliards minimum. Selon des indiscrétions, Numéricâble devrait pouvoir apporter 11 milliards de cash, et le solde, en échange de titres qui permettrait à Vivendi de prendre une part du capital de Numéricâble. Numéricâble aurait prévu une augmentation de capital pour  3 milliards.

Bouygues de son coté pourrait apporter 10 milliards en cash et le solde en actions de Bouygues Télécom (45% ) du capital, mais la société n’est pas cotée. Donc les titres sont difficiles à évaluer.

Les deux candidats font donc une promesse sur l’avenir qu’ils ne sont pas sûrs de pouvoir tenir. Vincent Bolloré qui est à la manœuvre aime jouer mais il n’aime pas perdre. Bouygues, il connait, il s’est déjà cassé les dents en essayant de prendre pied dans la holding de tête pour mettre la main sur TF1… Ça c’était mal terminé. Une chose est certaine, il ne fera de cadeau à personne.

Mais le plus cocasse dans cette affaire, c’est le rôle des membres du gouvernement qui jouent à se mêler de tout. Y compris du poker menteur qui se déroule sous ses yeux.

Arnaud Montebourg a fait son choix. Il plaide pour l’opération Martin Bouygues / Xavier Niel. Sans aucun état d’âme après avoir chanté les mérites de la concurrence à 4, il vient démontrer aujourd’hui que l’avenir du  secteur dépend d’une consolidation à trois opérateurs. Coté tarifs, Arnaud Montebourg estime qu’il n y a pas de risque, oubliant un peu vite que la baisse des prix a été le résultat d’un quatrième joueur dans le jeu de quille. Si Arnaud Montebourg pense que la concurrence fonctionne aussi bien à trois qu’à quatre, pourquoi pas, demain revenir à deux opérateurs, puis à un seul comme autrefois ? Mais si encore il en était resté à une position de principe ! Mais non,  il a fallu, qu’il se mêle de choisir l’heureux élu, en l’occurrence pour lui, Martin Bouygues. Pourquoi ? Nul ne le saura précisément sauf que, pour le ministre, les dirigeants de Numéricâble, dont certains sont domiciliés à Guernesey ou Genève, ça fait désordre.

Et dans ces conditions, appartenir à l’Europe aussi. D’autant que la résidence étrangère est une chose assez bien partagée aujourd’hui dans les familles des grandes entreprises françaises.

Mais si Arnaud Montebourg défend une thèse et joue sur Bouygues, la ministre  déléguée à l’Innovation et à l’Économie numérique, Fleur Pellerin, qui est aussi légitime que d’autres, préfère quant à  elle Numéricâble…

Quant à Benoît Hamon, ministre de la Consommation, il pense que la concurrence est profitable au consommateur. « Plus difficile de s’entendre à quatre qu’à trois ». Il a raison. Mais voir un ministre porteur d’un courant de la gauche de la gauche développer un argument de base du libéralisme à savoir que la concurrence est plus efficace que l’État ? Il faudrait peut-être demander l’avis du président de la République.

Le détail qui tue dans cette affaire, c’est qu’en favorisant le retour à trois opérateurs, le gouvernement prend le risque de pénaliser le consommateurs avec une possible augmentation des prix. Il prend aussi le risque de se priver de ressources importantes, qu’il avait d’ailleurs déjà budgétées. L’État devait mettre aux enchères ces nouvelles fréquences : 4 fréquences qui sont actuellement utilisées par la TNT et qui devaient passer à la téléphonie mobile. Le seul opérateur qui avait besoin de ces fréquences, c’était Free. Si demain, Free fait affaire avec Bouygues, il n’aura plus besoin de ces fréquences. Il n’y aura donc plus d’enchères et plus d’acheteurs : manque à gagner pour l’État, 3 milliards  d’euros. Le ministre de l’Économie et celui du Budget peuvent faire grise mine.

Cette cacophonie n’est rien à coté de celle que la SNCF risque d’alimenter en privatisant certaines lignes de chemin de fer régionales. Le dossier vient de s’ouvrir à l’initiative des élus locaux qui considèrent que les TER ne sont ni efficaces, ni performants et qu’ils sont coûteux. La solution ? Les ouvrir à la concurrence.  On ne va pas s’ennuyer du côté du ministère des Transports et surtout dans les conseils régionaux. Les histoires de branchements capitalistiques entre les crocodiles du mobile ne sont rien à coté des cris qu’on entendra quand on parlera sérieusement de privatiser les cheminots. Don’t worry ! On en reparlera… mais après les élections.