Si le gouvernement se braque sur la réforme des retraites, c’est qu’il est otage des marchés financiers pour cause d’endettement

A priori, personne n’en veut. Alors, le président a encore repoussé à janvier la présentation de projet. En fait, personne ne comprend vraiment pourquoi le gouvernement est aussi pressé. La vraie raison, c’est qu’il ne peut pas faire autrement. La France est piégée par les marchés financiers.

Personne n’en veut de cette réforme. Emmanuel Macron est donc revenu sur la décision de présenter la réforme des retraites cette semaine. Il a demandé à Elisabeth Borne d’attendre le début de l’année prochaine, C’est bien la preuve qu’au plus haut sommet de l’État, on considère cette réforme comme très dangereuse politiquement.

Tout se passe aujourd’hui comme si la gouvernance française était piégée par les marchés financiers. L’endettement public colossal qui n’inquiétait personne oblige ces marchés à nous prendre en otage et nous contraint à respecter un agenda de réformes que les forces politiques ont du mal à faire accepter.

La réforme des retraites qui sera présentée par la Première ministre est a priori rejetée par tout le monde. Les politiques, les syndicats, et la majorité de l’opinion. Cette réforme qui avait pourtant été inscrite dans le programme d’Emmanuel Macron mentionne par beaucoup de partis politiques d’opposition, réclamée par les organismes sociaux et les mouvements patronaux. Ce projet a fait l’objet d’une multitude de travaux et de négociation depuis le début du premier quinquennat aux termes desquels on s’aperçoit aujourd’hui qu’on a été incapable de dégager un compromis acceptable. Alors qu’il s’aligne en gros sur la plupart des systèmes mis en place dans les pays européens.

Les syndicats refusent tout à la fois l’allongement de la durée du travail, le recul de l’âge de départ à 64 ou 65 ans. Les professionnels touchés se refusent à raboter certains des avantages des régimes spéciaux, les fonctionnaires vont conserver leur spécificité de calcul des pensions, etc.. ; le gouvernement s’est déclaré prêt à accepter que le durcissement des conditions de départ ne soit pas appliqué aux personnes en approche de l’âge de départ (la fameuse clause du grand père).

Le mur d’opposition va de la droite à la gauche, y compris dans la majorité présidentielle où certains, comme François Bayrou, expliquent que la pédagogie n’a pas été suffisante et qu’il est urgent d’attendre. D’autant que la question de l’équilibre financier ne présente pas de risque de rupture avant quelques années. On pourrait donc et on devrait donc attendre.

Dans ces conditions, le gouvernement vers le 15 janvier va donc présenter au Parlement, une réforme dont personne ne veut, avec le risque que l’opposition se défoule dans la rue à un moment où la situation économique et sociale risque de traverser une météo particulièrement difficile.

Dans ces conditions, la question que beaucoup d’analystes se pose est de savoir pourquoi un tel entêtement. La réponse existe mais elle est très difficilement lisible. La classe politique a beaucoup de mal à l’expliquer et pour cause.

Le gouvernement et le président sont piégés par un double engagement.

L’engagement politique n’est pas le plus important, on pourrait évidemment s’assoir dessus et ça ne serait pas la première fois.

Il existe un autre engagement pris à l’égard des marchés financiers et monétaires et à l'égard de l'Europe.

La France est structurellement endettée (120 % du PIB), la France a besoin d’emprunter presque 400 milliards par an. La France s’endette pour boucler son budget annuel, celui de l’État, des collectivités locales et les organismes sociaux. Jusqu’alors, la France a toujours réussi à trouver de l’argent sur les marchés internationaux, à des conditions hyper favorables. Ces conditions (taux faibles) nous sont accordées d’une part parce que les milieux financiers internationaux nous font confiance et d’autre part, parce que nous bénéficions de la garantie des pays européens et notamment de l’Allemagne. Les milieux financiers considèrent que la France bénéficie d’une forme de mutualisation. Ces conditions très favorables nous sont accordées sous la condition que la France élimine les risques de dérapages ou d’insolvabilité à terme. D’où la nécessité vitale de mettre en œuvre les réformes structurelles qui vont de la réforme de l’Etat à la réforme des retraites ou du modèle social, autant de systèmes considérés comme trop généreux. 

Certains responsables politiques racontent que toutes ces réformes, nous sont imposées par l'Europe ou les marchés. C’est vrai. Mais ils oublient de préciser que nos systèmes administratifs et sociaux sont potentiellement et durablement déficitaires. Il faudrait donc augmenter les recettes (c’est-à-dire les cotisations et les impôts) ou alors trouver le moyen d’adapter les dépenses aux moyens.

La réforme des retraites est une des plus emblématiques de cette démarche réformatrice parce que c’est aussi celle où l’impact est le plus important.

Le système économique français à besoin de produire plus pour financer ses dépenses. Il peut donc augmenter la productivité (c’est-à-dire la production de richesse par unité de travail) ou alors augmenter la quantité de travail. La réforme des retraites vise à augmenter la quantité de travail produite. C’est pour les marchés financier la garantie qu’il n’y aura pas de dérapage dans les 20 ans qui viennent et que l’épargne consacrée au financement public ne sera pas hypothéquée.

Le comble dans cette affaire, c’est que les marchés financiers sont gérés par des professionnels, mais ces professionnels gèrent et protègent l’épargne de tout le monde…Difficile de faire comprendre à ceux qui travaillent souvent très durement que d’allonger la période de travail de deux ou trois ans, permet de faire fonctionner un modèle social très sophistiqué tout en protégeant l’épargne placée dans des comptes bancaires ou des livrets A.