Sur le front de l’économie, il y a une France qui pleure, il y a aussi une France qui rit et se frotte les mains.

De façon très étonnante, la crise épidémique a coupé le monde de l’économie en deux. Derrière les entreprises qui pleurent parce qu’elles sont abimées, il y en a beaucoup qui résistent, qui vont bien et qui vont permettre à l’ensemble de rebondir.

Alors que les chiffres de la macro-économie mesurent l’ampleur du désastre de l’effondrement des PIB en 2020 (moins 9% en moyenne en Europe), il existe des perspectives de rebond depuis l’arrivée des vaccins qui annoncent une sortie du tunnel pour 2021.

L’année qui vient ne permettra pas de rattraper le retard et de combler les trous, d’autant que les endettements sont massifs et que selon l’OMS, l’immunité collective ne sera pas opérationnelle partout dans le monde cette année. Il faudra attendre la mi-2022.

Mais l‘année qui démarre va confirmer le redemarrage rapide de la Chine et des pays asiatiques, un rebond des États-Unis et une reprise plus lente en Europe, liée aux incartades portées par les stratégies étatiques un peu contradictoires. ( cf https://www.atlantico.fr/decryptage/3595337/crise-mondiale--les-perspectives-pour-2021-sont-plus-claires-mais-le-rebond-attendu-sera-plus-faible-surtout-en-europe-economie-covid-19-coronavirus-chine-etats-unis-dollar-euro-jean-marc-sylvestre ).

 

Dès qu’on descend au niveau de la micro-économie et notamment dans les entreprises, là où se fabrique le PIB, c’est à dire l’activité, la richesse et les emplois, la situation est beaucoup plus intéressante.

La France donne une bonne idée des ravages de la crise mais aussi des opportunités qu’elle offre.

Sur le front de l’économie, on observe très clairement une France qui pleure et dont on parle beaucoup parce qu‘elle est sous les feux des projecteurs de l’info et des groupes de pression, mais il y a aussi une France qui se frotte les mains.

 

La France des entrepreneurs délibérément optimistes se compose principalement des patrons de très grandes entreprises multinationales et de tout le secteur digital.

Eurogroup Consulting révèle aujourd’hui que 60 % des dirigeants de grandes entreprises, et notamment tous ceux du Cac 40, voient la sortie de crise vers la mi-2021. La principale raison étant que les grandes entreprises françaises sont assez peu dépendantes de la conjoncture en France. Ces grandes boites ont un actionnariat principalement dominé par des fonds étrangers, leurs clients sont à 80% en dehors de l’Hexagone, leurs centres de production sont aussi beaucoup à l’étranger. Or, ces dirigeants perçoivent déjà le réveil de l’activité en Amérique et en Asie, plus rapide qu’en Europe. D’où leur optimisme quant au chiffre d’affaires et aux investissements. Ces entreprises feront beaucoup mieux que l’an dernier. Seule inconnue, l’emploi notamment pour la part des emplois localisés en France.

Par ailleurs, tout le secteur digital, fabricants de systèmes, concepteurs de logiciels etc  connaissent depuis le premier confinement un boom de leurs activités avec une croissance à deux chiffres. La crise a accéléré la mutation, le télétravail , le e-commerce… Beaucoup d’entreprises n’étaient pas prêtes, le premier confinement leur a servi d’apprentissage. Les mutations sont durables et tout le secteur s’attend à une année 2021 encore exceptionnelle  en terme de chiffre d’affaires, d’augmentation de capital et de créations d’emplois, particulièrement les emplois spécialisés. Tous les cabinets de conseil spécialisés en stratégie et organisations qui accompagnent ou prescrivent la mutation digitale en ont également profité.

A noter que toutes les industries de la santé et de l’agroalimentaire n’ont pas connu la crise de 2020 et se préparent à une année 2021 plutôt florissante.

Aucun des dirigeants ne se plaint et tous reconnaissent que le gouvernement a été très réactif dès le départ pour leur permettre d’éviter les trous d’air au niveau des trésoreries, avec deux outils qui se sont révélés remarquables d’efficacité : les prêts garantis par l’Etat et le chômage partiel. La grande majorité de ces entreprises ont pris les parachutes mais n’ont pas été obligées de les ouvrir.

 

A côté de cette France qui voit la vie en rose, il y a évidemment une France qui crie et pleure parce qu’elle s’étouffe et sait qu‘elle aura du mal à rebondir. Cette France est celle du petit commerce, des cafés-restaurants, de l’hôtellerie, du tourisme, de l’évènementiel, de la culture et la France de tous les petits boulots. Près d’un million d’entrepreneurs aux abois, avec à la clef entre 2 et 3 millions d’emplois qui vont s’éteindre.

Dans cette France qui ne voit pas la reprise, il y a aussi des grandes entreprises dans le transport aérien, dans l’aéronautique, dans la construction automobile qui sont acculées à passer par des plans sociaux.

Globalement, ces entreprises-là vont être compliquées à redresser ou à faire repartir. Elles représentent pour Bercy un véritable boulet.

D’abord, elles sont malades aujourd’hui parce qu’elles étaient déjà mal en point avant la crise. Air France, Renault, Airbus, les chantiers navals... La question va se poser de savoir s’il faudra continuer à les béquiller ou au contraire à les aider à assumer une transformation radicale.

Ensuite, certaines entreprises, notamment les plus petites, servaient souvent de variable d’ajustement pour la conjoncture en offrant quantité de petits boulots de complément ou pour les étudiants. Beaucoup de ces entreprises vont être écrasées par les frais fixes impayés (loyers) mais aussi par des pratiques comptables un peu borderline qu’il faudra nécessairement abandonner. Sans parler du travail au noir qui a forcément disparu avec les confinements.

Enfin, tous les secteurs de services, hôtellerie, évènementiel… etc ont été arrêtés par les confinements successifs, mais beaucoup ne se relèveront pas sans changement stratégique radical. Comment le tourisme d’affaires et l’hôtellerie d’affaires vont-ils se reconvertir, compte tenu des changements d’habitudes et d’organisation dans les entreprises ? Idem dans l’évènementiel et le spectacle. Seule l’immunité collective à l’échelle du monde peut offrir les conditions sécures à la reprise des grands voyages d’affaires et des réouvertures des grandes salles de spectacle ou des stades.

Les plus grosses difficultés vont se situer au niveau de ces entreprises-là.

Actuellement, le risque est dissimulé par les moratoires sur le paiement des charges, des impôts et souvent des loyers. Il n'y a d’ailleurs pas de faillites ou de dépôts de bilan. Il n’y en aura pas tant que l’Etat et les organisations sociales ne prédiront pas le chemin des tribunaux de commerce. Les moratoires sont actuellement prolongés. Mais un jour viendra où il faudra forcément faire les comptes, évaluer ce qui reste comme actifs.

Ce jour-là hante le ministre de l’Economie qui, jusqu’alors, a tout fait pour éviter la catastrophe. Il a financé les soutiens, il a négocié la solidarité européenne sur les emprunts, ce qui lui a évité d’augmenter les impôts. Il a donc protégé les actifs de production qui se remettent en marche progressivement.

Mais quid des grands malades et des grands brulés quand il va falloir les remettre à marcher ? Avec quelle béquille et pour aller où ? On peut proposer une relance par l’investissement pour une transformation digitale ou écologique à toutes les entreprises qui respirent et savent ce qu’il faut faire mais que fait-on pour toutes celles qui sont sous respirateur artificiel ou assistées ? Le problème posé à Bruno Le Maire, et d’ailleurs à l’ensemble de l’exécutif, ne sera pas seulement financier. Il sera politique.