Toutes ces habitudes que la grève nous a obligé à prendre et qu’on aurait intérêt à garder.

Soyons honnêtes, si la grève a bouleversé la vie de beaucoup de Franciliens, si elle est difficile à supporter, elle n’a pas forcément que des inconvénients. La grève nous oblige à changer des habitudes de vie (pourquoi pas !). La grève nous révèle aussi quelques bonnes vérités que personne ne voulait voir. 

Quand on est francilien, scotché dans sa banlieue ou parisien coincé gare du Chatelet, quand on est automobiliste qui doit passer trois heures dans sa voiture à respirer des particules diesel, on a du mal à croire que la grève a quelques avantages. 

On n’a pas très envie de remercier Philippe Martinez, le patron de la CGT ou Laurent Berger de la CFDT, pour avoir organisé en France une sorte de « Brexit », c’est à dire une situation inextricable, contradictoire et impossible à détricoter. Le droit de grève existe, il n’est pas question de le remettre en cause, mais il faut avouer que certaines grèves paraissent moins légitimes que d’autres. Surtout quand elles reviennent à prendre en otage les usagers du service public.  

 

Cela dit, ce qui est intéressant, c’est qu’en toute crise, il existe des opportunités comme dit le proverbe chinois. Coincés dans les bouchons, les Français peuvent souvent râler mais faire preuve aussi d’intelligence. 

En fait après deux semaines ou presque de blocage, les Français ont adopté un certain nombre d’habitudes dont on s’aperçoit qu‘elles ne sont pas trop désagréables à la longue. Par ailleurs, la grève a révélé un certain nombre de vérités qu’il faillait dire. 

 

La première habitude qu’ont prise les Français et notamment ceux de Paris, c’est qu’ils se sont mis à marcher. Alors, tous les moyens de transports ont été pris d’assaut, les VTC dont les prix ont flambé, les trottinettes et les vélos, mais les Français ont surtout marché dans les rues. Alors, certains ont marché trois heures et plus pour rejoindre leur travail, pendant une heure de plus qu’avant quand ils prenaient leur voiture, un taxi ou le métro. 

En moyenne, il faut à Paris une demie-heure pour se rendre à un rendez-vous par les transports, quelque soit le moyen de transport, 30 à 50 minutes de plus. A pied, c’est une heure. Aller et retour c’est deux heures. Tous les médecins vous diront que marcher deux heures par jour est un minimum pour conjurer durablement le risque de maladies cardio-vasculaires et éviter de prendre du poids. Ceux qui font du jogging chaque matin à l’aube, du golf (4 heures de marche et personne ne crie) ou du vélo n’ont quand même aucune raison de se plaindre de marcher. Il faut seulement s’organiser autrement, gérer son temps autrement. 

En 2017, une étude menée par Opinion Way et l’Ifres, pour Attitude Prévention avait montré que les Français n’atteignaient pas ce palier et faisaient en moyenne 7 889 pas quotidiennement.

Les grèves actuelles pourraient faire changer la donne, au moins pour quelques temps ! 

A noter qu’on marche beaucoup plus dans certaines grandes villes du monde. A Tokyo, on marche beaucoup. A New-York aussi, on marche plus qu’à Paris. Alors cette habitude ne se transforme pas en plaisir pour tout le monde c’est évident. La différence, c’est que le joggeur, le golfeur ou le marcheur du dimanche a le choix. Il est libre. La victime d’une grève n’a aucune liberté que celle de subir le blocage.

 

La deuxième habitude, c’est le télétravail. Les salariés ont demandé, les entreprises ont proposé et organisé le télétravail. Et cette forme de travail à domicile a été beaucoup pratiqué, notamment en Ile de France les jours de grande manifestation, mais pas que ces jours-là. 

La grève a donné un formidable coup d’accélérateur au télétravail qui pourrait concerner près de 10 millions de salariés en France. 

Cette nouvelle forme de travail qui existe depuis plus de dix ans a toujours eu du mal à se développer.

Les entreprises, comme les salariés, se sont aperçus que le télétravail pouvait être très performant. Pour les salariés, le résultat le plus remarquable du télétravail est qu’il supprime les réunions dans les entreprises. La plupart de ces réunions servent de rituels qui permettent aux chefs de rappeler les frontières de leurs territoires, aux DRH qu‘ils existent... Ce qui n’a pas beaucoup d’impact positif sur la productivité, mais en revanche ces réunions ont très souvent un effet négatif et pervers sur le moral des troupes. Donc pas de réunion, c’est plutôt une bonne chose. Et si la réunion s’avère indispensable pour trouver un consensus, on organise une conférence téléphonique, comme on le fait avec les collaborateurs qui sont à l’étranger. La réunion téléphonique est organisée, préparées et gérée ce qui n’est pas toujours le cas d’une réunion physique. 

Et bien le blocage français a fait chauffer les standards,  elle a aussi optimisé le temps des collaborateurs. 

 

La troisième habitude prise par les Français pendant cette grève a été rappelée avec malice par Raphael Enthoven, dans une série de tweets. C’est ainsi qu’on peut rappeler avec raison que les Français se sont aperçus qu’ils pouvaient faire confiance à Amazon, pour livrer les cadeaux de Noël à temps. Ils ont aussi réappris à écouter la radio à pied ou en voiture. Dans les magasins, tout le monde s’est aperçu que les vendeurs étaient beaucoup plus aimables que d’habitude...

 

Autre changement et non des moindresles syndicats ont pris le pas sur les gilets jaunes. Le fonctionnement de la démocratie française peut en sortir améliorer. Les gilets jaunes n’ont jamais su s’organiser et prendre en main leurs revendications pour essayer de trouver un compromis. Les gilets jaunes étaient dans la logique du rapport de force. Les syndicats, en dépit de positions difficiles à comprendre dans ce conflit, finiront par participer à un compromis. C’est dans leur ADN. 

 

Enfin, cette grève aura lancé un formidable exercice de pédagogie de la vérité que la majorité de ceux qui ne sont pas concernés ignoraient. La France entière a découvert des vérités qui étaient taboues. Il y avait par exemple des régimes spéciaux, beaucoup l’ignoraient. Que le monde n’était pas composé de riches d’un côté et de pauvres de l’autre. C’eut été trop simple. 

Mais la meilleure des pédagogies c’est aussi de découvrir l’état des services publics et notamment ceux qui sont en monopole. C’est parce que les services publics ne marchent pas correctement que les mouvements de grèves sont difficilement supportables. 

Nous sommes dans une situation désespéramment paradoxale. Nous sommes le pays au monde où le taux d’imposition est le plus élevé (impôts et prélèvements sociaux). Nous sommes le pays au monde où le montant des dépenses de fonctionnement sont les plus lourdes. A priori les services publics devraient être les plus efficaces et les plus performants, or ça n’est pas le cas. Quand on prend la santé, l’éducation et les transports, ça ne marche pas.  

Les clients que nous sommes ont toutes les raisons de se plaindre mais ils n’ont pas le choix. Mais le comble, c’est que les personnels de la fonction publique eux-mêmes ne sont pas contents. On marche sur la tête.