Trichet, Lamy, Gallois : Qui sera le prochain Premier ministre de François Hollande ?

Par Jean-Marc Sylvestre. François Hollande n’a pas dit son dernier mot. Tous ceux qui le connaissent bien et notamment ceux, de ses condisciples de la promotion Voltaire à l’ENA, qui lui sont restés proches affirment que le président de la République est suffisamment machiavélique pour avoir déjà réfléchi à une réponse politique qu’il faudra mettre en œuvre lors de cette année 2013 qui s’annonce désastreuse.

La solution politique choisie est le remaniement du gouvernement, mais ce remaniement n’aura de sens que s’il remplace Jean-Marc Ayrault par un homme qui lui permettra de faire sauter tous les verrous qui bloquent les réformes pourtant nécessaires. Jusqu’à cette semaine, il n’avait pas trouvé l’homme miracle. Aujourd’hui, c’est fait. François Hollande a trouvé l’homme providentiel. Reste à le convaincre. Reste à le vendre au premier cercle du Parti socialiste qui au final n’aura pas le choix.

L’année qui s’ouvre sera catastrophique pour l’économie française. Tous les économistes sont au diapason. Marc de Scitivaux affirme que le monde va sortir de la crise, les Etats-Unis ont retrouvé la croissance. La Chine et le Brésil aussi. Sans parler de l’Afrique qui décolle avec des taux de croissance à deux chiffres. Le monde entier se reprend sauf l’Europe, où l’Espagne, l’Italie et la France se traînent comme des boulets dans la roue des Allemands. Cela dit, l’Italie va profiter des réformes de structures et se relever dans le courant de l’année « si elle résiste à la tentation de céder aux bêtises d’un Berlusconi ». Quant à L’Espagne, elle pourrait purger les restes de la bulle immobilière à la fin de 2013 et ainsi redémarrer très fort. Reste la France, qui est complètement enlisée dans la stagnation, abîmée par un chômage de masse (plus de 10%), avec des entreprises publiques (l’hôpital) et des collectivités locales qui vont crier misère alors que le gouvernement a refusé la moindre économie de dépenses. Le gouvernement se refusera encore cette année à faire les réductions de dépenses publiques qu’il a promis de faire, par crainte d’aggraver le malaise social. Bref, on va maintenir le pays sous perfusion pour éviter qu’il ne s’effondre comme en 2009 sauf qu’en 2009 on avait de l’argent pour le faire, alors que cette année l’Etat n’a plus un sou et va encore devoir emprunter des tonnes d’argent sur les marchés (plus de 200 milliards avant l’été).

Du coup, la direction du Trésor est paniquée à l’idée de voir les taux d’intérêt augmenter (1% d’augmentation sur les taux ce qui est plausible, c’est 10 milliards de dépenses supplémentaires). Or, c’est pourtant ce qui risque d’arriver dans la mesure où les engagements ne seront pas tenus. On ne pourra pas tenir les 3% de déficit public à fin 2013 parce que la croissance est absente et que l’Etat n’aura pas fait les économies demandées.

Dans ce cas-là, que peut-il se passer ? Théoriquement, la France va droit dans le mur. Olivier Pastré, professeur d’économie et spécialiste des banques dit « qu’il ne faut pas exclure un risque de Crédit Crunch, c’est-à-dire un  blocage du marché monétaire et par conséquence un blocage du marché du crédit (comme en octobre 2008) ». Personne ne se fait plus confiance et tout s’arrête. Dans une version noire du scénario Pastré, il existe un risque de bank-run, c’est-à-dire une précipitation des déposants aux guichets des banques pour récupérer l’argent qu’ils ont placé sur leurs comptes bancaires avec évidemment l’impossibilité du système de rembourser tous les clients. D’où les files d’attente et la panique.

Sans aller jusque-là, Christian St Etienne, économiste spécialiste de l’euro , est convaincu que la crise de l’euro n’est pas terminée et que les prochaines secousses viendront de France avec des effets systémiques. Les systèmes de sauvetage ont été certes mis en place (le MES et la Banque centrale européenne fonctionnent correctement) ce qui avait permis à François Hollande de dire lors du dernier sommet que nous étions sortis de la zone des grands dangers. Ce communiqué de victoire avait fort déplu à Angela Merkel qui était, elle, beaucoup plus dubitative sur cette perspective. Cela étant, pour Christian St Etienne, les pare-feu monétaires ne seront pas suffisants si la tempête venait de France. Les Allemands ne sont pas loin de penser la même chose.

Dans ces conditions, Bercy a fait depuis plus d’un mois une discrète campagne de lobbying auprès de Bruxelles pour obtenir un rééchelonnement de ses engagements. Quand François Hollande et Jean-Marc Ayrault jurent haut et fort que les objectifs budgétaires fixes seront atteints, les hauts fonctionnaires conviennent que ça ne sera pas possible et négocient une alternative pour éviter le scénario catastrophe. Ils ont partiellement réussi. Bruxelles est d’accord maintenant pour repousser les dates butoirs, la France pourrait bénéficier d’une ou de deux années supplémentaires pour revenir aux 3%. L’Allemagne ne s’y opposerait pas. Encore faut-il expliquer à l’opinion publique allemande le pourquoi d’une telle mansuétude, Angela Merkel a commencé à l’expliquer.

La France pourra ainsi, sans avoir tenu ses promesses, continuer à bénéficier de taux d’intérêt très attractifs, uniquement parce que nous bénéficions de la garantie des Allemands. Une fois de plus, la France aura fait une espèce de chantage à l’ensemble de nos partenaires et aux Allemands en particulier : « Si vous nous laissez tomber, vous tomberez avec nous ». C’est vrai, mais assez peu glorieux d’être dans cette situation.

A supposer que la France réussisse à ne pas décrocher de la zone euro, ce petit miracle ne l’empêchera pas de sombrer dans une situation économique désastreuse avec un appareil de production industriel qui n’aura aucune raison de se reconstituer et un chômage qui va dévaster le tissu social. Plus de 3 millions de chômeurs, soit plus  de 10% de la population active. Ce sera dans certaines régions de France impossible à supporter. Les derniers chiffres connus – ceux de novembre – sont encore pires que ce qu’on pensait (30 000 chômeurs de plus en un mois, 1000 par jour).

A l’Elysée, où l’on s’informe au jour le jour de l’ambiance dans les agences submergées de pôle emploi, où on craint des incidents, c’est évidemment le chômage qui obsède le président. Il sait qu’aucun gouvernement ne peut survivre à une vague de chômage de cette ampleur. Du côté du ministère du Travail, Michel Sapin, fidèle entre les fidèles a beau multiplier les mesures de traitement social, il sait que cela ne suffira pas à calmer le jeu des syndicats qui vont être obligés de faire de la surenchère.

Pendant le premier trimestre 2013, le gouvernement Ayrault va devoir affronter des syndicats de plus en plus virulents, une gauche de la gauche de plus en plus déçue par l’absence de résultats, des écologistes de plus en plus écartelés entre la critique et la participation à un gouvernement où ils se sentent très mal, et un patronat qui va hausser le ton pour réclamer des reformes capables de libérer les initiatives.

La droite parlementaire pourrait d’ailleurs se refaire une santé à l’occasion d’une situation aussi compliquée.

François Hollande n’aura donc pas d’autres solutions que de préparer une réponse politique. L’entourage du président agite deux réponses possibles.

La première serait de procéder à une dissolution qui permettrait de marginaliser l’extrême gauche et d’évacuer les écolos. A charge pour le président de se constituer une majorité social-démocrate avec des centristes évadés de l’orbite UMP. François Bayrou n’y voit que des avantages. Cela dit, la dissolution serait très risquée. C’est l’arme atomique qu’on peut brandir dans les couloirs de l’Assemblée mais qu’on se refusera à utiliser.

La deuxième solution serait de procéder à un remaniement du gouvernement. La multiplication des couacs de Jean-Marc Ayrault fait qu’on ne peut pas ne pas y penser. Le problème c’est qu’il n y a pas de remplaçant évident dans la classe politique de gauche. Michel Sapin serait le plus probable, Manuel Valls étant trop jeune et trop segmentant, Arnaud Montebourg trop agressif, Laurent Fabius trop « bourgeois », Martine Aubry trop clivant, Ségolène Royale trop dérangeante…

Bref, Jean-Marc Ayrault n’est pas remplaçable très facilement par un politique. En revanche, et c’est l’idée qui germe à l’Elysée, pourquoi ne pas trouver en France, l’équivalent d’un Mario Monti. Un homme qui n’a jamais participé à des débats partisans mais dont l’expertise ne pourrait pas être mise en doute.

Les fins limiers de François Hollande se sont donc mis en chasse et ont dressé une « short List » de personnalités capables de remplir la fonction.

Dans cette « short list », il ressort actuellement trois noms :

D’abord Jean-Claude Trichet, l’ancien président de la BCE. Il a le profil d’un Mario Monti à la française : européen, rigoureux, impartial… Mais porteur d’une dimension un peu trop imprégnée de l’esprit de Francfort. Jean-Claude Trichet c’est l’euro dans ce qu’il a de plus rugueux, de plus douloureux… Jean-Claude Trichet ne passera pas.

Ensuite, on trouve Pascal Lamy, actuel directeur de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il aurait toutes les qualités pour devenir le Premier ministre du deuxième gouvernement Hollande. Il est très souvent à Paris. Il a beaucoup accompagné François  Hollande pendant la campagne présidentielle. On le disait favori pour occuper Bercy mais on lui a préféré Moscovici, plus politique. Mais c’était avant. Aujourd’hui, il serait parfait pour tenir une ligne social-démocrate, réconcilier la gauche avec la modernité et la mondialisation… En plus il doit quitter l’OMC en mars prochain. Il sera donc libre… Mais justement, ne l’est-il pas déjà trop, libre? N’est-il pas aux yeux des députés du parti trop arrogant ? N’est-il pas trop technocrate ? N’est-il pas trop delorien, cet ancien directeur de cabinet de Jacques Delors ?  N’est-il pas un des architectes en chef de cette Europe qui  fonctionne si mal ? N’est-il pas trop mondialiste, trop libéral ? Ce trop l’empêchera peut-être d’accéder à la fonction.

Enfin, et c’est sans doute le prochain Premier ministre possible le plus inattendu mais le plus probable, Louis Gallois. Cet industriel a depuis longtemps séduit François Hollande et une grande partie de la classe politique. Son rapport sur la compétitivité a été bien accueilli par tout le monde (sauf l’extrême gauche, et encore). Son habileté dans la polémique et le débat publique ont accru sa crédibilité dans les milieux politiques. Sa sensibilité sociale fait que la gauche a tendance à considérer qu’il fait partie de la famille. Son sens aigu de la responsabilité et du pragmatisme lui valent le respect des patrons et de la droite libérale. Ajoutons à cela que n’ayant aucune ambition électorale, il ne ferait d’ombre à personne. A 68 ans, Louis gallois n’a pas d’autres ambitions « que de servir son pays ».

C’est la carte secrète de François Hollande, l’homme capable de faire le job, réformer la France et accélérer le changement culturel du Parti socialiste.

Maintenant, reste à le convaincre et surtout à définir le moment où il faudra jouer cette carte.